Le Soldat désaccordé de Gilles Marchand

Gilles Marchand a écrit plusieurs romans et nouvelles dont Une bouche sans personne, Prix Points du meilleur roman 2018 et Des mirages plein les poches, recueil de nouvelles, 2018, Prix du premier recueil de la SDGL, tous deux édités Aux Forges de Vulcain.


La grande guerre et ceux qui ne reviennent pas mais à la mort desquels on refuse de croire.

Amputé de la main gauche, le narrateur est un survivant de la boucherie 14-18. Il aurait pu revenir plus tôt, à cause de sa blessure, retrouver sa femme plus vite mais il ne l’a pas fait, pas du tout parce que qu’il doutait de son amour pour elle, mais plutôt parce qu’il avait terriblement peur de sa réaction à elle. Il le regrette, maintenant, parce que rien n’a changé entre sa femme et lui, et surtout parce qu’elle va mourir trop jeune, d’une maladie que rien ne laissait prévoir. Autant d’amour et si peu de temps à vivre ensemble.

En écho à cette tragédie, tant d’autres dues à la guerre, mais une en particulier, celle de Lucie et d’Émile au sujet de laquelle, maintenant qu’il est devenu enquêteur – une occupation compatible avec l’absence de main gauche – il est missionné par madame Joplain, une grande bourgeoise qui se refuse à admettre que son fils est mort et est prête à mettre tout en œuvre pour le retrouver.

Pour trouver Émile, le narrateur contacte tous ceux qui sont encore en vie et qu’ils l’ont côtoyé, d’une manière ou d’une autre, il remonte le fil de la vie du jeune homme et trouve des amis, des connaissances, des camarades et surtout, surtout, son amoureuse, Lucie Himmel (paradis en allemand et comme ça lui va bien !). Et cette partie-là de la vie de son fils, madame Joplain voudrait bien l’effacer car elle estime que c’est une tache sur la vie d’Émile. Mais oui, parce que Lucie est une jeune servante, une fille de rien, alsacienne qui plus est, dont il est vraiment tour à fait fâcheux, voire impossible, qu’Émile se soit entiché à ce point. Elle veut bien fermer les yeux sur une liaison passagère – les amours ancillaires, on connaît ça – mais qu’on ne lui parle pas d’amour véritable !

Et pourtant, Lucie et Émile se sont connus adolescents, se sont aimés des années durant plus ou moins clandestinement, puis, lors de l’inévitable séparation, ont correspondu quotidiennement en se promettant de ne plus jamais se quitter une fois la paix revenue.

« Alors vous enquêtez sur le p’tit Joplain. Un brave gars. Un romantique, n’est-ce pas. Pas un jour sans manier la plume. Et ses lettres… J’aurais bien aimé la rencontrer, sa belle Alsacienne. Lucie. J’aimais bien quand il lui écrivait. Il savait qu’il ne pouvait pas lui envoyer ses lettres, rapport au fait qu’on ne pouvait plus écrire en Alsace, n’est-ce pas. Mais il y avait du bonheur sur son visage, malgré tout.
« 
Ça explosait de partout, et lui il souriait.
« Dans sa tête,
il était avec Lucie, n’est-ce pas. Il m’a dit qu’il lui écrivait des poèmes. Un peu comme Apollinaire ou Eluard. Des amoureux, n’est-ce pas. Ah, les poètes ! Joplain les aimait bien. Il aurait aimé les rencontrer. Il pensait aux poètes et à sa Lucie. Quand les hommes étaient fatigués, il nous disait qu’il fallait continuer. Pour protéger Lucie. Cela nous amusait beaucoup. Il pleuvait des bombes et ce qui le faisait souffrir, c’était l’absence de sa fiancée. Ah ça, l’Alsace, il voulait la reprendre ! Quand il montait au créneau, c’était pour protéger sa Lucie.
« Et ça explo
sait partout autour de nous.
« 
Pardon, faut pas hésiter à m’interrompre. Je n’entends plus rien. À cause des bombes, n’est-ce pas. Elles m’ont rendu, comme qui dirait, sourd. »

Au travers de son enquête, le narrateur revient sur les traumas de la guerre, les morts et les blessés bien sûr, mais aussi l’imbécillité même de ce conflit, les batailles inutiles, les ordres insensés et le sentiment d’un gâchis humain immense et irréversible.

Je n’aime pas les règles générales, mais il faut avouer que les gradés que je rencontrais préféraient parler de courage et d’héroïsme, plutôt que de peur et de lâcheté. Ils n’allaient pas me raconter que c’était facile, que ça avait été une gentille partie de campagne. Ils savaient que j’y étais passé, et j’étais assez peu enclin à me laisser jouer un air de pipeau.
Pourtant, même chez eux, l’incompréhension était prégnante. Les ordres, les offensives inutiles, les plans immanquables. La Somme, le chemin des Dames. Pourquoi tout cela n’avait-il pas fonctionné ? La faute à la météo, la faute au matériel, la faute aux soldats mal entraînés, la faute à pas de chance. Des semaines, des mois, des morts par centaines de milliers pour avancer de dix mètres ici, reculer de cinquante là.
Ils étaient perdus les officiers, ils ne comprenaient plus les règles. Ils ne le disaient pas, bien sûr. Je le voyais dans leurs yeux, dans leurs haussements d’épaules : ils ne comprenaient plus les règles. Avant, c’était facile : On chargeait. On l’emportait ou on perdait. Avec les tranchées, il n’y avait plis ni gagnants ni perdants. Des rats. Des rats allemands, des rats français. Et des anglais, des canadiens, des italiens. On venait du monde entier pour se transformer en rats.
Mais ce qui leur plaisait, c’est que, malgré tout, on était ensemble. On était une force. On détestait les boches. Heureusement qu’on les détestait. Sinon comment on aurait fait pour tenir ? Tout ça pour rien ? Non, tout ça pour rien laisser aux boches. Alors on les insultait, on leur donnait des petits surnoms affectueux. Et quand on voyait passer un prisonnier, on le regardait avec mépris en se demandant lequel de nos camarades il avait tués.
Certains les insultaient. D’autres leur parlaient. Moi, j’évitais. Ils nous ressemblaient trop. Et puis ça se voyait qu’ils étaient perdus, qu’ils avaient peur, qu’ils étaient fatigués, qu’ils avaient des poux tout comme nous. Je ne voulais pas prendre le risque de les trouver sympathiques. Si on avait su qu’un boche c’était rien qu’un Français qui parle allemand, on aurait eu du mal à continuer à leur tirer dessus.

Il décrit aussi la France et ses cicatrices dans le meilleur des cas, ses plaies encore vives dans le pire, ses souvenirs tus pour faire place au présent, ses trahisons cachées pour ne pas raviver les tensions.

L’enquête du narrateur est comme une petite musique entêtante, un ensemble coloré dans un univers gris et désespérant parce qu’Émile et Lucie ont brûlé d’un amour sincère et passionné l’un pour l’autre, celui qui abolit les distances sociales et fait fi des frontières, un amour que rien n’a entamé et que l’absence n’a pas fait décroître, au contraire.

De 1927 à 1931, j’amassai tant de notes, de témoignages et d’histoires racontées par quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui l’avait vue ou quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui l’avait hébergée, que je parvins à remonter le fil de son histoire.
Tout comme moi, elle avait toujours eu un train de retard, suivant la compagnie d’Émile avec une semaine de décalage. Et quand enfin Joplain se posait, c’était pour partir au combat ou s’enterrer dans une tranchée. Impossible pour une femme de s’y faufiler.
Elle s’était fait prêter des vêtements masculins, avait coupé ses cheveux blonds, avait cherché à soudoyer des soldats dans l’espoir d’apercevoir l’homme dont elle ne pouvait plus se passer. Savoir qu’il soit vivant ne lui suffisait plus, elle voulait le voir, le toucher, le sentir, entendre le son de sa voix, le serrer contre son corps. Elle voulait lui parler, le prendre dans ses bras, embrasser le souffle de sa bouche.
Pendant qu’il lui écrivait des poèmes qu’elle ne lirait jamais, elle rôdait à quelques kilomètres à peine, tournant et cherchant un moyen de s’en approcher.
La faim, le froid, la solitude et le manque l’ont sans doute poussée à prendre des risques insensés ; Sa survie pendant les années 1915 et 1916 reste in véritable exploit.
Sa santé s’était considérablement dégradée, elle était pourtant parvenue à se faire engager du côté de Verdun. Aux côtés d’infirmières de métier, elle a appris à changer des bandages, à nettoyer des plaies, à poser des ventouses, à toiletter les patients. Je sais de source sûre qu’elle a vécu l’horreur de la guerre, a vu le sang et la mort. Le reste, je ne peux que l’imaginer. Elle voulait rester sourde aux cris, aux râles, au souffle du trépas qui parcourait les longs dortoirs. Elle pensait à son Émile, toujours à son Émile, rien qu’à son Émile. A chaque nouveau blessé, elle espérait autant qu’elle craignait qu’il s’agisse de lui.

Le roman, au gré des rencontres du narrateur – dont l’histoire personnelle est également bouleversante – avec les témoins de cette époque, fait revivre le passé avec vivacité et émotion. La grande boucherie si totalement absurde et interminable dont personne ne peut sortir gagnant est bouleversante, et chaque témoignage en dit un peu plus sur l’impossible réparation d’une si profonde folie.

Très documenté, très précis dans son évocation de la guerre ainsi que de la France des années 20 et 30, avec de multiples références aux grands écrivains témoins de l’époque – et l’amputation de la main en est une aussi, évidemment – le roman fourmille d’anecdotes, de petites histoires, dont celle de La Fille de la Lune, qui rendent extrêmement réaliste la restitution de cette page maudite de notre histoire.


Le Soldat désaccordé de Gilles Marchand, Éditions Aux Forges de Vulcain, 207 pages, août 2022

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