Pas de souci de Luc Blanvillain

Luc Blanvillain écrit des scénarios de BD, pour la jeunesse – depuis 2008 – et pour les adultes également avec Nos âmes seules (Plon, 2015) et Répondeur (Quidam éditeur, 2020).


Chloé, la trentaine, célibataire sans enfant, serait heureuse si heureuse voulait dire quelque chose. Elle a un ami, plus qu’un ami, un frère, plus qu’un frère, un jumeau, Maxime. Elle et lui sont nés la même année, le même mois et ont vécu voisins toute leur vie. Leurs parents étaient très amis au point de partir en vacances ensemble et de partager garde des enfants et activités diverses. Ils se sont connus dans une petite ville de Normandie et, bien plus tard, ont décidé de déménager à Paris. Ils se voient toujours beaucoup, ainsi que leurs enfants.

Maxime et Chloé sont toujours fourrés ensemble et c’est Maxime qui a incité Chloé à aller consulter un psy, parce qu’il a le sentiment que son amie reste au bord de sa vie comme si elle n’en était pas vraiment l’actrice, un peu comme elle le fait dans son travail qui consiste à décrire les images des films pour les mal-voyants. Elle ne s’attendait pas à grand-chose, et d’ailleurs elle est, comme à son habitude, spectatrice de la scène, se demandant si ce qu’elle dit est bien ce qu’elle devrait dire ou jugeant de l’effet de ses paroles -auxquelles elle ajoute quelques larmes qu’elle suppose nécessaires – sur la thérapeute.

Et, alors qu’elle ne s’attendait pas à quoi que ce soit de bien extraordinaire, la psychologue lui dit que ses parents lui cachent certainement quelque chose.

Un secret ! Un secret qui expliquerait que Chloé ne se sente pas heureuse, aient manifesté des signes d’angoisse depuis l’enfance, soit encore célibataire, sans réelle envie de ne plus l’être, sans enfant, sans but précis dans la vie… D’ailleurs Maxime en est persuadé, lui aussi, c’est, à n’en pas douter, l’origine du problème.

Voilà Chloé bien décidée à parler à ses parents et à les contraindre à lui dire la vérité, oui, celle-là même qu’ils lui cachent depuis toujours, l’empêchant ainsi d’atteindre le bonheur. D’ailleurs, maintenant qu’elle sait que ces deux-là miment l’harmonie et lui cachent quelque chose, elle interprète tout différemment, repérant les signes de dysfonctionnement qu’elle n’avait pas jusque-là, dans sa naïveté confiante, pu voir du tout, tant elle était manipulée.

Les parents de Chloé, voilà à la fois le problème et la solution ! Mais lorsque leur fille unique et chérie vient exiger d’eux la vérité, ils sont bien embêtés et confus : les secrets, il n’y en a pas dans la famille ! Ils voudraient bien aider leur enfant mais comment faire ?

Bourrelée de remords, elle s’abandonnait à la contrition, se remémorant les soirs anxieux de sa fille, les nuits interminables, les cafardeux dimanches. Voilà comment s’était creusée cette béance où Chloé sombrait aujourd’hui. Par l’égoïsme de ses sa mère. Car Jean-Charles, lui, avait souvent manifesté son désir de se reproduire à nouveau. S’il avait insisté un peu ! S’il ne s’était pas laissé persuader si facilement par les ratiocinations de Véronique et de Cécile ! Il n’était pas moins coupable qu’elles. Son indolence était la forme la plus sournoise de la complicité.
Elle condescendit toutefois à tremper ses lèvres dans le verre qu’il lui tendit et à prendre place, comme il l’y invitait, à la table de la cuisine.
– J’ai la solution, annonça-t-il. Mais il faut que tu acceptes de m’écouter sans m’interrompre.
Elle acquiesça d’un battement de cils. Trop crevée, de toute façon, pour former des phrases. Il toussota dans son poing, comme il en avait l’habitude, supposa-t-elle, à l’époque où il animait des réunions.
– Très bien. Je crois que nous sommes d’accord sur le fait que nous n’avons
rien caché à Chloé.
Rien, que dalle, pas ça.
Il agrémenta ce préambule d’un petit coup de pouce sur l’un de ses dents de devant sans se laisser décontenancer par le coup d’oeil approbateur que sa femme ne lui lança pas.
– Mais, poursuivit-il, très motivé, j’y ai réfléchi, aussi absurde, aussi délirant que ça puisse paraître, notre fille a
besoin d’un secret dans sa vie. Dans son passé. D’un lourd secret
C’était un peu pénible, cette insistance pédagogique sur les mots-clés mais, au fond, assez utile après une journée passée dans les bas-fonds, très loin du langage.
– C’est comme ça, Véro. C’est l’époque. J’y ai beaucoup réfléchi (cette formule constituait souvent l’argument massue chez Jean-Charles), tout le monde, aujourd’hui, a besoin de se définir comme une victime. Nous sommes à l’ère du dolorisme. Il y a beaucoup d’articles passionnants sur la question (deuxième argument massue). Chloé n’a pas, comme on dit aujourd’hui,
d’identité. Elle n’appartient à aucune communauté. Elle n’est pas noire, elle n’est pas homo, encore moins trans (pourquoi encore moins?), elle n’a pas subi d’agression, elle est affligée de parents aimants et décloués. C’est pire que tout, de nos jours.

Véronique et Jean-Charles, retraités actifs et satisfaits de leur vie, se rongent désormais les sangs, d’autant que Chloé ne veut plus les voir tant qu’elle ne connaîtra pas « la vérité » qui, elle en est sûre, à quelque chose à voir avec le temps où ils vivaient en Normandie.

Leurs amis, Cécile et Laurent, mis au courant par l’indiscrétion de Maxime, leur fils, compatissent, abasourdis et désolés.

Justement, en Normandie, dans la petite ville où vivait les deux familles, Vinteuil-sur-Iton, vit Patricia, dont la vie a été particulièrement éprouvante : ses deux parents sont morts dans un accident de voiture et son frère aussi, quelques années plus tard – et au même endroit – alors qu’il avait repris, pour pouvoir s’occuper de sa sœur, le magasin de bricolage de ses parents et avait, de ce fait, renoncé aux études qu’il s’apprêtait à poursuivre.

Patricia, déboussolée, s’est mise à adopter un comportement adolescent problématique que son frère n’arrivait pas à comprendre et qui l’a, entre autres, poussé à s’alcooliser plus que de raison, ce qui n’est pas sans lien avec son accident de la route.

Elle vit toujours là, à Vinteuil, va sur la tombe des siens régulièrement et travaille comme aide à domicile, boulot ingrat et mal payé mais qui lui permet de survivre à peu près correctement. Au nombre des personnes à qui elle vient en aide, une petite vieille gentille, veuve et fortunée, mais fragile, qui refuse d’aller en Ehpad, là où ses belles-filles rêvent de la placer, et un homme, Gérard, qui est raide dingue d’elle, un type qui force sur la boisson et l’attend quelquefois en tenue d’Adam, persuadé – ou au moins avec l’espoir – qu’elle sera favorablement impressionnée par cette vision. Oui, effectivement, Gérard est un incorrigible romantique…

Gérard était encore complètement à poil. Ça devenait lassant.
– Allez, Gérard, soupira Patricia en accrochant son manteau à la patère, habillez-vous. Je suis là.
– Je le sais bien que vous êtes là, maugréa-t-il.
Elle ne répondit pas. L’exhibitionnisme désespéré du bonhomme permettait au moins à Patricia de procéder à un rapide examen de son anatomie. Depuis treize ans qu’elle le connaissait, son état général ne s’était pas trop dégradé, malgré l’alcool, malgré la nourriture industrielle, malgré tout.
Et un peu grâce à elle.
– Il fait glacial, souligna-t-elle.
Elle avait déjà enfilé ses gants et son tablier. Elle s’accroupit pour fouiller dans le petit placard, sous l’évier.
– Je vous avais demandé de racheter de la Javel, Gérard, et du produit pour laver par terre.
Il soupira, frissonna, puis, découragé, finit par s’envelopper dans une vieille robe de chambre.
– Qu’est-ce qui ne vous plaît pas chez moi, Patricia ? Vous savez que j’ai été mannequin, dans le temps.
Elle avait du mal à le croire, même s’il le lui répétait chaque fois. Mannequin pour les catalogues de la Redoute et des Trois Suisses, dans les années quatre-vingt. Ce n’était pas complètement invraisemblable, quoiqu’aucun témoignage ne corroborât ces allégations. Patricia n’avait pas tout à fait compris non plus comment Gérard s’était retrouvé à Vinteuil-sur-Iton. Les versions fournies par l’intéressé variaient souvent. Selon l’une d’elles, il aurait bénéficié d’un programme de protection des témoins après que pute sa famille avait été tuée par une organisation sur laquelle il était préférable que Patricia en sache le moins possible. Ce dont elle était certaine, c’est qu’on l’avait mis sous curatelle à cause de son penchant pour les spiritueux, qu’il consacrait le plus clair de son temps à salir ce qu’elle avait lavé, et qu’il était amoureux d’elle.

Chloé, luttant de toutes ses forces pour obtenir un vrai badge de souffrance, fait pression sur ses parents et amène Véronique à imaginer une solution qui précipitera l’inévitable collision entre tous ces personnages et aura un effet explosif maximal totalement imprévu.

Drôle, souvent satirique et un tantinet cruel, Pas de souci épingle avec justesse les travers de notre époque – Luc Blanvillain est souvent féroce sous une apparente légèreté : tout le monde en prend pour son grade – et réserve beaucoup de surprises narratives, secrets et mensonges qui font basculer la vie trop ordinaire, en apparence, des personnages.


Pas de souci de Luc Blanvillain, Quidam Editeur, 380 pages, août 2022

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