Bass Rock d’Evie Wyld

Evie Wyld est l’auteure de trois romans : Après le feu, un murmure doux et léger (Actes Sud 2013 prix John-Llewellyn-Rhys 2009), Tous les oiseaux du ciel (Actes Sud 2014, Miles Franklin Award 2014 et finaliste du prix Médicis étranger 2014) et Bass Rock (Stella Prize 2021). Elle enseigne à l’université du Kent et codirige une librairie indépendante dans le sud de Londres, à Peckham.


Bass Rock est un îlot qui fait face à North Berwick, en Écosse. C’est une petite masse noire, comme un animal sans âge, sans jeunesse ni vieillesse, un témoin hors du temps du destin de trois femmes que le monde des hommes n’en finit pas de blesser.

Viviane, Ruth et Sarah.

Viviane vient dans la demeure sombre et austère où sa grand-mère a vécu la majeure partie de sa vie et où elle se souvient d’être souvent venue passer des vacances familiales, afin d’en procéder à l’inventaire puisque sa grand-mère, Ruth, n’est plus. Retrouvée morte, seule, dehors, une bouteille d’alcool à côté d’elle. Elle faisait un peu peur, Ruth. Jamais totalement là, pas vraiment absente non plus, entre deux déséquilibres alcoolisés, triste, si triste, si perdue, errant comme une ombre de chagrin entre les murs de la grande maison qu’elle avait tant détestée, autrefois.

Viviane la connaît peu, et mal. Cette distance entre elles. Cette distance entre Ruth et tout le monde, en fait. Et le père de Viviane, Michael, est mort lui aussi. Il ne lui reste que sa mère, Bernadette, et sa sœur Katherine.

Un, deux, trois craquements. La maison qui se tassait ? Elle grimpa les marches dans le plus grand silence. Arrivée en haut, elle descendit du tapis d’un pas léger ; la porte de sa chambre était fermée. Elle l’avait laissée ouverte par habitude, son père détestait qu’on fermât les portes, à moins que l’on s’habillât. Mais Betty avait pu la fermer – elle était du genre à aimer les portes closes.
Plus vite Ruth regarderait à l’intérieur, plus vite elle pourrait reléguer son coeur affolé et son appréhension au domaine de l’imbécillité puérile. Elle ouvrit. La pièce était vide. Elle ne vit pas la fille près de la fenêtre. Elle ne vit pas ses cheveux roux, son visage blanc, les creux sombres de ses yeux ni les haillons qu’elle portait, ni ses pieds nus et anguleux, ni les os qui saillaient de ses mains tels des bâtons. Mais Ruth pouvait imaginer une fille exactement comme elle, sans l’avoir jamais vue avant ; elle pouvait l’imaginer distinctement en sachant que ses yeux étaient incapables de la voir.

Ça n’a pas toujours été comme cela. Ruth était autrefois cette jeune femme vibrante, très jeune, sans expérience. Mariée à un veuf, père de deux jeunes garçons, Christopher et Michael, qui a participé à la deuxième guerre mondiale, elle s’est vite retrouvée seule dans cette grande maison sombre dans laquelle elle se sent intruse, étrangère et recluse car la vie sociale n’existe qu’à travers l’église dans cette ville reculée. Le prêtre, extravagant et dominateur, exige d’elle qu’elle assiste aux messes et qu’elle participe aux activités paroissiales, ce qu’elle fait, tant l’habitude d’obéir aux hommes est ancrée en elle. En dehors de la domestique, elle ne voit presque personne quand son mari est parti à Londres pour son travail. Presque personne, parce que deux fantômes lui tiennent discrètement compagnie, celui d’une femme inconnue d’elle, mais qui est liée à la maison, et celui de son frère adoré, mort à la guerre, en France, sur une de ces plages blondes où les enfants jouent l’été. Elle lui parle lorsqu’elle le voit, nullement étonnée qu’il ait pris l’apparence d’un oiseau ou d’un chien, par exemple. Elle se garde bien d’en parler à qui que ce soit, de peur de devoir être internée à nouveau, horriblement.

Ludwig avait aboyé et le tintamarre de la conversation sur la pelouse avait momentanément décru, tous les yeux se tournant vers le teckel ; il dressait son long museau vers une bergeronnette qui le toisait du sommet de la palissade blanche. « Oh, Albert ! » s’était écriée la mère de Ruth.
Ludwig avait exécuté quelques pas de danse au pied de la palissade, les oreilles rabattues côté rose. Le vacarme avait repris et Ruth avait regardé la bergeronnette. « Bonjour Anthony », lui avait-elle dit, avant de se demander quelle aberration, quel genre d’ineptie, avait fait apparaître son frère défunt à la réception, déguisé en petit oiseau. Tante Joséphine, qui ne se tenait pas très loin d’elle, lui avait adressé un regard de grande compassion ; c’est ce qu’avait cru Ruth, mais elle avait découvert par la suite que sa tante avait signalé l’incident à sa mère et cela, associé au comportement qu’elle aurait plus tard dans l’année, avait servi à faire interner Ruth une quinzaine de jours dans un sanatorium à Deal, ce qui avait été humiliant inquiétant, et lui avait appris une ou deux choses sur l’utilité de faire semblant.

Ruth fait, au contraire, tout pour plaire et rassurer son mari : elle s’occupe des deux garçons quand ils sont là – leur père les envoie faire leurs études dans un internat qu’ils détestent, où ils sont maltraités, dont la doctrine est qu’il faut que les mâles s’endurcissent au contact de toutes sortes d’épreuves brutales, et où ils finissent par devenir violents, lassés d’être victimes – naviguant bravement entre les différentes injonctions de son mari qui les lui confie certes mais la critique sans cesse. Elle, elle voudrait bien un enfant, mais elle fait des fausses couches à répétition, comme une preuve qu’elle n’est pas capable d’être mère. Pas capable. Décevante. Toujours en butte à des reproches, à des critiques, à des rebuffades, surtout à partir du moment où elle accepte que Bernadette, la nièce de sa domestique Betty, dont la mère est internée, vienne vivre et travailler chez eux. Peter craint que cette jeune femme – d’un rang inférieur et dont la mère est cinglée, dit-on – soit en contact avec ses deux garçons, comme si elle représentait un danger, une souillure, peut-être une tentation sexuelle indigne d’eux.

Tout le monde a l’air de se débrouiller bien mieux qu’elle, y compris la femme défunte de Peter, qui donnait toute satisfaction, elle. Et sans aucun doute sa maîtresse aussi, enceinte, comme Ruth a pu le constater. Et quand Peter l’abandonnera, ce sera à Ruth de s’occuper de veiller sur les deux enfants jusqu’à leur âge d’homme.

Viviane exhume le passé de sa grand-mère, sent la présence d’un fantôme, gratte au sang la plaque d’eczéma qui orne sa jambe, boit, mange n’importe comment et n’importe quoi, se sent globalement complètement nulle et inadéquate, pas assez belle, pas assez organisée, pas assez forte, pas comme sa soeur Katherine, qui a réussit sa carrière, son mariage, ses enfants. Elle rencontre une jeune femme, prostituée occasionnelle, mais surtout sorcière revendiquée, qui se moque des conventions, des qu’en dira-t-on et des compromis, avec qui elle noue une amitié étrangement réconfortante en laquelle elle puise de la force.

« Plus personne ne fume », déplore-t-elle en me prenant la bouteille des mains et, près s’être coincé la cigarette à la commissure des lèvres, elle nous verse deux grands verres. « Je comprends pas pourquoi.
– Les gens se préoccupent plus de leur santé, je réponds, ils veulent tous vivre vieux. »
Elle me souffle un nuage de fumée bleue à la figure en souriant.
« Les clopes m’ont sauvé la peau des milliers de fois. » Elle avale une longue gorgée de vin, boit par soif plus que par plaisir. Je ne l’interroge pas, car j’ai appris que c’était inutile. Elle me dira ce qu’elle a envie de me dire. Elle ne ressent pas le besoin de faire la conversation – elle a des réponses à ce que l’on vient de dire, mais les répliques ne s’agencent pas l’une après l’autre de façon habituelle. Il lui arrive donc d’avoir des paroles qui me déplaisent comme « Les échanges de banalités, c’est pas mon truc », ce qui m’a blessée et fait penser qu’elle n’était pas le genre de personne à qui je voulais consacrer du temps, mais au fil de la journée, j’ai compris : elle est incapable de meubler une discussion, s’y essaie parfois et échoue.
Après avoir reproduit le même échange que nous avons eu précédemment en voiture, je ne l’écoute que d’une oreille. Le mural en face de nous dépeint un macareux au bec plein de sprats, ce qui me donne faim.
«  Je pourrais te dresser une longue liste d’endroits et de situations auxquels j’ai réchappé en disant que j’allais griller une clope. Je pourrais te faire un inventaire de types qui me voyaient déjà saucissonnée dans le coffre de leur voiture, mais quand ils me cherchaient, j’avais disparu dans un nuage de fumée. »
Je détourne les yeux des sprats.
« Tu veux dire que tu t’en sers d’excuse pour filer ?
– Des fois. D’autres fois, je m’en sers pour aveugler un mec. »

Le récit passe de Ruth à Viviane, de Viviane à Ruth, laissant le lecteur combler les lacunes afin de reconstituer l’histoire de la famille. On vient à bout du puzzle lentement, pièce par pièce, la figure de Ruth se précisant au fur et à mesure. Certaines scènes se répètent étrangement : durant le pique-nique annuel imposé par le prêtre et qui a lieu sur la plage, la coutume veut que les femmes, toutes déguisées de la même façon et masquées, jouent une partie de cache-cache. Les hommes doivent les trouver et les chatouiller – façon euphémisée de leur permettre de toucher le corps des femmes – pour leur faire avouer leur identité. Ruth refuse ces règles, offusquée, gênée, humiliée par cette pratique à laquelle les autres femmes se soumettent parfois volontiers, comme une petite liberté érotique qui leur serait donnée, même si elles sont cantonnées au rôle de proie. Viviane, elle aussi, va être soumise à une séance de chatouilles qu’elle n’apprécie pas, hurlant à son amant Vincent d’arrêter de lui faire subir ce qu’elle ressent comme une agression physique. Là aussi, elle est vue comme quelqu’un de bizarre, qui refuse ce que tout le monde accepte sans faire tant d’histoires. Pourtant elle en a accepté, des choses, comme de coucher avec Dom, le mari de sa sœur, parce que c’était plus simple que de faire un scandale, plus simple que de fissurer le bonheur conjugal de Katherine.

Pour les deux femmes, la famille est un lieu aliénant, où l’on apprend la mésestime de soi et la honte, où l’on comprend qu’on n’est pas à la hauteur, que l’on ne remplit pas les attentes parentales, donc sociales.

Leur récit – magnifique, plein d’une humanité inquiète et d’une volonté farouche, malgré tout – est traversé par d’autres femmes : celles qu’on a tuées, féminicides banals, quasi quotidiens, la haine toujours si forte au cœur des hommes, et par l’histoire de l’une d’elles, Sarah, une adolescente solaire, qu’on veut brûler pour lui faire passer le goût et l’envie d’être une sorcière dit-on, justification minable et lamentable qui cache un viol, des viols répétés peut-être. Le pasteur du village, veuf et dont la fille est morte dans des circonstances atroces, la recueille et la soigne, avec l’aide de son fils et de deux femmes qui se rangent de leur côté. Quand on incendie leur maison, ils fuient la furie des villageois à pied, mais le chemin est rude et impitoyable.

La porcherie des Browning n’est pas loin – juste au bout du ruisseau qui alimente notre chaumière -, mais le terrain est boueux et je dois marcher prudemment pour garder l’équilibre. Je vois mon père tomber deux fois ; il se relève et repart sans ralentir le pas.
Une faible lumière luit à l’intérieur ; il s’engouffre sous la porte basse. J’observe à travers une brèche dans le mur : j’ai du mal à distinguer la scène. Au début, je ne vois ni fille ni sorcière.
« Que diable se passe-t-il ici ? »
Plusieurs hommes – ceux qui se souviennent de mon père tel qu’il était – s’éclipsent, apeurés, mais les plus jeunes restent. Ils l’ont seulement connu à l’état d’ivrogne et d’imbécile. Par terre, quelque chose bouge et émet un bruit sourd, comme une vache qui vêle. Une fille gît, sa robe réduite à un chiffon entortillé sous ses aisselles. Deux hommes – une moitié des jumeaux Browning et un inconnu – épinglent ses poignets sous leurs pieds ; l’autre jumeau Browning se relève en remontant sa culotte sous sa chemise défaite. La fille est difficile à distinguer, car elle est couverte de boue. Taches de couleur, blanc de ses yeux, rouge de sa bouche ouverte. Je n’arrive pas à déterminer si elle est vivante. Son corps maculé de souillure noire brille sous la lampe. Je devrais détourner les yeux.
Mon père s’approche d’un pas décidé ; trois hommes s’avancent pour le repousser. Il les chasse comme des mouches.
«  Elle m’a ensorcelé ! » hurle le jumeau Browning en retenant sa culotte. Mon père lui donne un coup de poing sous le menton qui fait claquer sa tête en arrière, puis ses jambes flanchent et il s’effondre.

1762, les années cinquante et l’époque contemporaine : à chaque fois, la femme est priée de se conformer à l’idéal social, maternel, religieux que les hommes lui ont assigné, sans quoi les sanctions sont féroces. Les femmes trop visiblement malheureuses sont internées, placées hors de vue, soustraites à la vie sociales ou encore écartées pour de bon.

Maggie est la seule femme à se démarquer : libre de son corps – elle présente le commerce qu’elle en fait comme un choix qui lui paraît moins aliénant que d’être employée et soumise à un chef -, elle est son propre maître, pas sûre de se trouver un toit où dormir mais préférant voyager léger et libre à toute forme de soumission, sorcière – elle soigne l’eczéma de Viviane avec des plantes et des mots magiques -, sororale – elle vient en aide à Viviane quand un homme l’opportune –, c’est une figure de femme moderne, forte et puissante, qui ne se conçoit pas dans un rapport aux hommes, quel qu’il soit.

Renards ou loups, voire loup-garous, les femmes sont des proies, chassées, débusquées, dévorées comme l’a été Agnes, la fille du pasteur. Les enfants sont dressés dès l’enfance à faire ce qu’on attend d’eux, la violence et la force brutale tenant lieu de méthode d’éducation. Le piège se referme ainsi sur tous, hommes ou femmes.

« L’an dernier, pour mon anniversaire, je me suis fait tatouer, un vrai tatouage sur l’épaule – une vraie épaule. » Il le dit à voix haute, mais en murmurant, comme si cette information n’était pas destinée aux autres personnes qui font la queue. J’ai l’impression que celles-ci me reprochent de manquer d’amabilité en retour.
« C’est un tatouage de quoi ? » Mais je n’ai pas le temps de finir ma question qu’il a déjà ôté son manteau et déboutonne sa chemise pour me le montrer, en, plein milieu du magasin. Surprise, je ris. Sans le moindre embarras, il expose une épaule velue, ni musclée ni lisse, mais pas désespérément flasque ni poilue non plus. Je sens sa propre odeur sous le déodorant – il renifle sous son bras.
« Merde, excusez-moi, je dois puer, dit-il, sans paraître gêné, j’ai oublié de mettre du déodorant ce matin et j’ai dû le faire à la pharmacie en allant au boulot – je crois que j’ai raté l’aisselle. » Quel sentiment ce doit être de traverser la vie en se fichant de ce qu’elle pense de vous. Je me souviens d’un groupe de filles, à l’école, qui avaient offert un déodorant à bille à une autre lycéenne. Je revois sa honte d’habiter ce corps qui l’avait trahie. Et ses camarades qui patrouillaient la cour de récréation, bras dessus, bras dessous.
Il se débarrasse de sa chemise d’un haussement d’épaules et me montre le tatouage : un petit chien. Personne ne semble s’offusquer de le voir torse nu, mais personne ne s’en amuse non plus.
« Je voulais un loup, explique-t-il, c’est mon animal totem , mais le tatoueur lui a donné des allures de jack russel, alors maintenant, c’est vraiment un chien.
– C’est bien. » Je dis ça histoire de dire quelque chose. C’est tout sauf bien.

Les fantômes gardent la mémoire et la trace des abus passés, ils peuplent notre histoire et nourrissent notre présent de leur souvenir têtu, et seules les sorcières et les déviantes sont sensibles à leur récit muet.

Un roman magnifique, émouvant et habilement construit : les récits se répondent les uns aux autres sur plusieurs siècles, un jeu de correspondances et de reflets (roux !) permet au lecteur de se transporter d’une époque à l’autre, les destins de ces femmes intrinsèquement liés par la violence des hommes.


Bass Rock d’Evie Wyld, Editions Actes Sud
Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol, 396 pages, janvier 2022

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