Sœurs dans la guerre de Sarah Hall

Sarah Hall est l’auteur d’autres romans : Comment peindre un homme mort, la Frontière du loup, publiés chez Bourgois et traduits par Eric Chédaille.

Sœurs dans la guerre a obtenu, sous son titre original The Carhullan Army, le prix Otherwise (anciennement prix James Tiptree, Jr.) qui récompense des ouvrages de SF ou de Fantasy qui développent ou explorent notre compréhension de la sexuation.


Celle qui raconte déclare s’appeler Sœur et avoir oublié toute autre identité. Elle est Sœur, un point c’est tout.

C’est encore une façon de plus de montrer son adhésion à son groupe, d’être avec elles jusqu’à la mort s’il le faut, sœur comme les autres sœurs, et le fait qu’elle soit prisonnière, arrêtée et détenue en vertu de la loi anti-insurrectionnelle n’y change rien, au contraire.

Mon nom est Sœur.
C’est le nom qui m’a été donné il y a trois ans. C’est comme ça que les autres m’ont baptisée. C’est comme ça que je m’appelle moi-même. Mon nom avant n’avait aucune importance. Je n’ai pas souvenir qu’on l’ait utilisé un jour. Il n’est pas question que j’y réponde aujourd’hui, ni que je m’entende le prononcer. Pas question non plus que je l’approuve par ma signature. Il n’existe plus. Vous m’appellerez Sœur.
J’ai été la dernière à partir en quête de Carhullan.

Dans une Grande-Bretagne qui panse ses blessures post effondrement et en profite pour faire passer des lois liberticides – tiens tiens tiens – elle a vécu avec Andrew pendant des années. Ils se sont connus tout jeunes, tout pleins d’idéaux et d’énergie pour lutter afin de les voir se concrétiser, puis juste assez pour ne pas les perdre de vue, et enfin plus d’énergie du tout. Et plus d’idéaux non plus.

Trop de batailles à mener sur tous les fronts sans aucun espoir de victoire usent les meilleurs, et c’est ce qui est arrivé. Elle et lui ont appris à courber le dos, à se satisfaire de passer entre les mailles du filet répressif mis en place par l’Autorité, épuisés par leur journée d’un travail sans aucun intérêt, éprouvés par les nouvelles toujours pires, par les conditions de vie qui excluent toute intimité et tout confort, par une existence terne et déprimante. Certains se droguent pour tenir le coup, tous baissent la tête et vivent sans désir. Les femmes sont contraintes à porter un stérilet – dont on peut vérifier à tout moment le port grâce au long fil qui pend entre leurs jambes – si elles ne font pas partie de celles autorisées à se reproduire.

L’économie est sous perfusion, l’état rationne tout, expliquant qu’on ne peut plus se permettre la moindre fantaisie désormais.

Petit à petit, Sœur planifie son départ. Elle s’entraîne à marcher longtemps, une charge sur le dos, elle met de côté quelques vivres qui lui permettront de tenir un peu, elle récupère et cache une arme détenue par ses parents, prenant ainsi le risque d’avoir de graves ennuis. Mais son désir d’évasion est le plus fort. Et elle sait où aller.

Elle connaît depuis l’adolescence l’existence d’un groupe de femmes qui ont décidé de faire sécession et de se débrouiller seules, emmenées par Veronique et Jackie, leurs cheffes charismatiques et déterminées. Elle les a souvent vues vendre le produit de leur récolte au marché. Elle sait qu’elles vivent dans la région des Grands Lacs, dans le nord de l’Angleterre et que leur communauté a décidé de tourner le dos à cette société violente, répressive et autoritaire qui méprise les femmes. Elle décide d’aller les rejoindre, à pied, secrètement. Elle n’a rien à perdre, finalement, son mariage n’est que ruine et rien dans sa vie ne ressemble même de loin à ce qu’elle en attend. Dans un dernier sursaut de dignité, elle part.

Au terme d’un parcours difficile et semé d’embûches, elle parvient tout près de la communauté des Sœurs mais la prise de contact s’avère tout à fait autre que ce qu’elle avait imaginé.

Elle est attaquée, blessée et mise dans une sorte de prison minuscule et répugnante, privée de tout.

C’est un test, un test brutal et terrible certes, mais la condition sine qua non pour faire partie de la communauté de Carhullan.

Nu-pieds sur les marches glacées, j’ai descendu prudemment et non sans appréhension l’escalier en pierre. Il y avait une porte au bout du couloir, un bourdonnement d’activité de l’autre côté. L’ayant ouverte, j’ai découvert, assises sur des bancs autour d’une longue table en bois, plus d’une trentaine de femmes autour d’un léger repas de chou frisé et d’une viande brun foncé.
Elles ont tourné la tête et cessé de manger. Durant une longue minute, je me suis retrouvée soumise à leur curiosité sans fard et bien peu civile. Je parcourais leurs rangs du regard en quête d’un visage connu – Megan, Lorry, ou même Jackie -, mais sans voir personne que j’aurais pu implorer tacitement de se lever, de me faire une place , de me présenter ou de me servir de guide dans cet univers inconnu.
Des femmes de tous âges, certaines grisonnantes, certaines avec de longues tresses, d’autres au style capillaire excentrique. La plupart habillées comme celles que j’avais rencontrées sur la lande, de manière fonctionnelle, avec économie et néanmoins une certaine recherche. Certaines portaient une cotte de travail de leur invention, d’allure presque tribale, un peu outrée. D’autres avaient le crâne rasé par endroits. Elles avaient des lanières de cuir autour des poignets et des bras, ainsi qu’une pierre en pendentif. Leurs blouses et leurs chemises avaient été rapiécées, recousues. J’ai remarqué une petite fille au visage peint en bleu, avec des taches de la même couleur sur son pull. Aucune n’était vêtue en jaune. La tunique voyante que j’avais sur le dos m’a soudain paru tenir plus de l’uniforme d’un forçat que d’un emblème de mon appartenance à la communauté. Je tentais de sourire, de saluer la compagnie, mais j’avais la bouche paralysée et je suis restée clouée sur place, attendant en silence que l’on me dise quoi faire.

Les Sœurs vivent sans confort mais elles mangent à leur faim, grâce à leur production agricoles. Elles ne doivent rien à personne et gèrent leur existence d’une manière plutôt démocratique mais Jackie est tout de même une cheffe à la fois redoutée et charismatique dont on ne conteste pas les décisions.

« Je suis contente que tu sois ici, Sœur. Mais sois prudente, hein ? Et sois bien sûre de ce que tu veux. Jackie est une femme brillante, mais elle a ses démons. Elle a vu des trucs plus atroces que nous toutes réunies. Elle a dû faire des choses que tu ne peux pas imaginer. Certains jours, j’ai pitié d’elle. D’autres jours … ah, passons. » Sa voix s’est éteinte. Elle a levé son verre et l’a vidé.

Une communauté d’hommes vit pas loin, parfois les deux groupes s’entraident, et certaines femmes ont un amant ou même un mari parmi eux. Des enfants naissent, les choses s’organisent plutôt facilement, raisonnablement. Jackie entraîne une armée – celles-là même qui ont capturé la narratrice – à la dure et elles sont capables de tenir tête à n’importe qui.

Petit à petit, Sœur tombe amoureuse, elle reprend goût à vivre, elle trouve un sens à son existence partagée. Elle aimerait même sensibiliser les gens pour qu’ils se rebellent, sortent enfin de leur passivité, et ne subissent plus ce gouvernement indigne.

Lentement, la situation se modifie car Jackie déclare que les jours heureux sont passés et que le gouvernement a l’intention de venir reprendre leurs terres. Il va donc falloir prendre les armes.

« Je ne peux forcer aucune d’entre vous à se joindre à moi et je ne vais pas tenter de le faire, poursuivait-elle. Si vous choisissez de ne pas me suivre, je respecterai votre position et prendrai des dispositions pour que vous retrouviez une place en ville. Ne vous en faites pas, vous serez en sécurité. Vous êtes libres, Sœurs. Vous l’êtes depuis longtemps. Vous avez réussi là où d’autres ont échoué . Nous avons réussi, ici. Nous avons créé la liberté véritable. Cet endroit est peut-être le dernier où elle s’exerce. Et nous avons toujours tenu bon face aux épreuves. Mais je voudrais que vous réfléchissiez à ce que nous défendons aujourd’hui. » Elle s’est tue le temps de s’humecter les lèvres. « La liberté suppose responsabilité, privilège et conscience. Elle s’accompagne de choix difficiles. Nous ne pouvons plus rester les bras croisés et laisser l’Autorité agir comme elle le fait. Il n’est pas question d’attendre qu’ils viennent démolir ce que nous avons bâti. Je ne le permettrai pas. Vous me connaissez. Je ne le permettrai pas. »

Une beau roman qui met en scène une Grande-Bretagne ravagée, économiquement à l’agonie – où est-ce une traîtrise de plus d’un gouvernement qui s’engouffre dans l’autoritarisme et nie les libertés les plus élémentaire à son peuple ? – et dont les habitants subissent une existence déshumanisante, sans plus aucun plaisir, où toute pensée, toute critique est immédiatement jugulée. Comme des robots, les gens vont et viennent, travaillent, constamment épuisés, vivotent, oublient peu à peu le goût de la liberté, font des enfants quand on le leur autorise et ne s’insurgent plus de rien.

Le personnage principal, dans un vaillant sursaut de dignité, mais également d’espoir et d’audace, fuit et cherche ailleurs une vie qui vaille le coup qu’on se batte pour elle. La communauté des femmes n’est pas très différente d’une communauté mixte : amours, colères, rancœurs et solidarité donnent leur forme aux jours et aux nuits, mais ce qui est extraordinaire, c’est leur ingéniosité, leur savoir-faire, leur ardeur au travail : dans cette région froide et austère, elles ont réussi à s’implanter et à vivre assez confortablement, sans jamais manquer de nourriture, indépendantes et libres. Leur cheffe est une femme énigmatique, dure et chaleureuse à la fois, visionnaire, dont la chambre regorge de livres et qui a une formation militaire. Elle et son ancienne compagne – maintenant décédée – ont accompli une prouesse en créant ce lieu qui a nargué les autorités jusque là, mais pour combien de temps.

Magnifiques personnages de femmes composant cette communauté forte et douce, ardente et digne.


Sœurs dans la guerre de Sarah Hall, Editions Rivages
Traduit de l’anglais par Eric Chédaille, 272 pages, mai 2021

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