L’Enfant-lézard de Vincenzo Todisco

Vincenzo Todisco est né dans une famille de travailleurs italiens dans une petite ville de Suisse allemande. Ses œuvres, écrites en italien – sa langue de coeur – ont été plusieurs fois récompensées. L’Enfant-lézard est son premier roman écrit en allemand, sa langue de pensée.


Roman sur l’altérité : être autre, différent, étrange. L’altérité, comme quelque chose dont on a honte, qu’on cache par précaution, qu’on dissimule du mieux possible parce qu’on sent que c’est dangereux d’être l’Autre, l’Etranger.

Il a fallu partir, quitter Ripa, en Italie, s’expatrier et quitter les siens, construire une nouvelle vie à bas bruit, par peur de perdre le tant convoité travail.

Le père s’en va d’abord, comme souvent, en éclaireur, prêt à tout accepter pour travailler et faire venir sa famille ensuite, sans oublier l’argent qu’il faudra envoyer au village.

Tout est difficile : la langue mal maîtrisée, le travail éreintant, mal payé, l’arrogance du chef qui profite de la situation, la difficulté à se loger.

Mais bientôt, la mère le rejoint, laissant leur petit garçon sous la garde de la grand-mère, la Nonna Assunta, car il n’est pas possible de le faire venir, les enfants immigrés ne sont pas acceptés.

Quand elle voit une guêpe, elle dit : « C’est le diable qui l’envoie. » L’enfant se rue dehors et la chasse. Un jour qu’il poursuit les guêpes au jardin une tapette en bois à la main, il marche sur un clou rouillé. Son pied enfle et rougit. Nonna Assunta extrait le pus, fait chauffer une casserole d’eau et ajoute du sel. Elle maintient le pied dans l’eau brûlante et salée, puis frotte la plaie avec du spirito, un alcool qu’elle conserve dans une fiole en plastique rose. L’enfant ne pleure pas et Nonna Assunta dit : « Voyez comme il est courageux ! »

Chez la grand-mère, on vit de peu, mais surtout de coeur et d’histoires, de fables, de petits riens magiques et merveilleux. Le petit garçon se languit de sa mère, mais il joue avec ses cousins, mange à sa faim et est entouré de l’affection des siens. Cependant pour la mère, cette séparation est insupportable et elle n’a de cesse de faire venir le petit, clandestinement, évidemment.

Le visage de Nonna Assunta pâlit quand elle annonce à l’enfant : « La semaine prochaine, tes parents viennent te chercher. Ça n’est pas autorisé normalement, mais ta mère veut t’avoir avec elle, il faut la comprendre. »

Dès lors, le petit garçon devra être invisible, transparent, ne faire aucun bruit, ne laisser aucune trace. Il doit apprendre à disparaître à la moindre alerte, comme l’araignée dans son trou, comme la souris dans sa cachette, comme le lézard dans la fente du mur.

Ce n’est pas un enfant, c’est un encombrant, un paquet surnuméraire dont on ne sait pas vraiment quoi faire : sans existence légale, pas d’école, pas de copains, pas de jeux ni de rires à gorge déployée. Une vie vue de dessous le buffet, de l’intérieur de l’armoire, du fond de la pièce la plus reculée, une vie tapie, muette, étouffée.

Le garçon apprend à compter ses pas pour se repérer au plus vite dans l’appartement, à se faufiler sans être vu, à se défier de tous sauf de ses parents. Eux craignent de perdre leur boulot de misère, le peu de responsabilité qu’on donne au père – son patron leur a trouvé cet appartement mais, bien sûr, à la condition qu’ils soient sans enfant – leur vie précaire tout juste supportable parce qu’on peut faire construire – lentement, si lentement – une maison au pays.

L’enfant apprend aussi à lire, ce qui lui permet de se déplacer partout en imagination, de parcourir à toutes jambes la rotondité du globe, d’être chevalier, aventurier, marin et d’avoir le monde entier comme espace de jeu.

Petit à petit, alors que la situation de ses parents, sans cesse sur le point de changer comme promis, n’évolue en rien – père et mère font du surplace, englués dans le marécage de leurs désirs contradictoires de rentrer chez eux en Italie et de rester là pour augmenter leur pécule misérable – , le petit, lui, ne cesse de gagner du terrain, au sens propre, puisqu’il s’aventure partout dans l’immeuble, acquérant une science de l’invisibilité, du camouflage et de l’agilité hors norme. Comme un lézard, il surgit pour disparaître aussitôt, sait se saisir de la moindre occasion pour faire une incursion rapide, chapardant parfois quelque chose, détalant avant qu’on ait réussi à l’attraper.

Ses aventures nocturnes ont rendu le garçon lézard plus téméraire. La journée, il est las et mou, puis soudain il retrouve son entrain et a besoin d’action. C’est sans hésitation qu’il se rend maintenant dans la cour avec Emmy. Là, il croise d’autres enfants du voisinage. Emmy n’est jamais à court d’explications ; quand le garçon lézard n’est pas le fils de connaissances de ses parents, c’est un cousin éloigné de la famille.
Emmy préfère être avec les garçons qu’avec les filles. Au grenier, elle bricole en secret avec le garçon lézard des pieux et des gourdins qu’ils revêtent de clous et disposent en cercle dans la cour. C’est une épreuve de courage. Pour être admis dans leur clan, il faut sauter dans le cercle depuis le mur. Le garçon lézard saute le premier. Un autre veut l’imiter. Il grimpe sur un mur. Un instant d’hésitation, il saute trop court. Un pieu perce son pantalon et s’enfonce dans sa cuisse.

Il connaît tout des habitants de l’immeuble, rôde la nuit dans la cage d’escalier et réussit même à s’introduire dans les appartements. Parfois, il réussit à entrer en contact avec les autres, pas les gardiens, non, horribles personnes suspicieuses et délatrices, mais les enfants – Oscar, un enfant obèse qui peut à peine se déplacer et Emmy, amie chère – et les adultes eux-mêmes à part, telle la violoniste devenue trop vieille pour jouer correctement et dont la musique attire l’enfant, comme les rats du joueur de flûte de Hamelin, ou bien un ancien professeur maintenant âgé dont l’appartement, entièrement encombré de livres, est comme une caverne d’Ali Baba. Les deux vieillards – les rares adultes à connaître son existence et à accepter de garder son secret – sauront apprivoiser ce garçon si étrange, privé de la compagnie de ses semblables auxquels il ressemble de moins en moins.

La curiosité pousse l’enfant lézard à guetter le professore qui ne ferme jamais sa porte à clé. Sitôt le vieux monsieur sorti, il s’introduit dans l’appartement où il est d’abord envahi par une forte odeur de papier humide. L’enfant lézard grimace. Il regarde autour de lui, s’arrête interloqué au milieu du couloir, entre deux murs de bibliothèques remplies de livres jusqu’au plafond. L’enfant a vu jusque-là peu de livres et, parce qu’à l’intérieur les lettres sont trop nombreuses, ils ne l’intéressent pas particulièrement. Pourtant, dans l’appartement du professore, les livres le submergent. Dans les chambres, le salon et même la cuisine, ils s’empilent partout, jonchent le sol, dispersés en tas sur les meubles et les chaises. L’enfant en a le souffle coupé. Il avance en effleurant prudemment les piles, comme s’il se trouvait au milieu d’un troupeau d’animaux fantastiques.
Étourdi,l’enfant lézard passe le reste de la journée assis sur une chaise à la cuisine. La mère demande ; « Tu ne te sens pas bien ? » Il se lève, blême et chancelant, fait quelques pas et se laisse tomber sur une autre chaise. Il ne révèle à personne son nouveau secret, pas:même à Emmy à qui sinon il dit tout.

Au fur et à mesure qu’il grandit, l’enfant se libère des interdits de ses parents et passe de plus en plus de temps hors de leur appartement, jusqu’à s’aventurer dans la rue, quand il n’écoute pas aux portes ou n’épie pas ses voisins, caché et attentif. Parallèlement, il s’accomplit une métamorphose en lui, comme dans les récits d’Ovide : il décide de vivre dans un nid qu’il s’est fabriqué au grenier où personne ne va jamais, parle bizarrement, se déplace d’une façon quasi animale, presque insensible à la douleur, et renonce petit à petit à la plupart de ses contacts humains, surtout après que son amie Emmy est partie. Comme un chien fidèle, il l’attend, figé dans une vie invisible et solitaire.

Une fois ressorti de sa cachette, l’enfant lézard se blottit contre le radiateur de sa chambre. La mère lui apporte son repas. Elle lui parle. La solitude et les soliloques décousus ont effacé beaucoup de mots de la tête de l’enfant lézard. Les phrases forment des grumeaux, il ne parle plus que par bribes. Quand il s’adresse aux parents, il gesticule et finit par se mettre en colère parce qu’il ne trouve pas les mots pour ce qu’il veut dire, parce que les mots restent coincés quelque part dans sa tête ou dans sa gorge.
La mère dit : «  Cet enfant va me tomber malade ».
Elle râpe les carottes , les enveloppe dans un torchon et les presse au-dessus d’un verre jusqu’à ce qu’elle en sorte le jus.
« Bois ! » dit-elle à l’enfant.
L’enfant lézard boit et dit « UomoRagno, UomoRagno… »
Il se plie en deux puis s’accroupit comme Spider-Man. Grâce à ses sauts acrobatiques, il est désormais capable d’éviter les obstacles, d’escalader les meubles et de se suspendre aux cadres de porte.

Ses parents se rendent compte que quelque chose ne va pas avec leur petit : il sombre parfois dans une apathie étrange et inquiétante, connaît de brusques crises de violence et ne communique plus avec eux. Mais, encore une fois, à enfant caché, soins interdits. Et d’ailleurs rien ne va plus dans ce couple : usés, fatigués, désillusionnés, ils peinent à entretenir la flamme de l’espoir d’un retour au pays natal. La grand-mère est morte, la construction de la maison n’avance guère et elle a déjà subi des dommages, le travail ne paie pas bien, leur santé se gâte…

L’enfant s’invente un monde qui n’est ni celui de la réalité, ni vraiment celui de la folie, un entre-deux qui l’aide à survivre, comme un monstre terré, une créature fabuleuse qui inspirerait le dégoût, l’admiration et une certaine peur, mi-humain mi animal. Sans existence autre que furtive et secrète, asphyxié par la nécessité de se cacher, toujours rejeté dans l’ombre ou à l’abri d’un recoin discret, l’enfant vit dans une solitude annihilante dans laquelle il se construit pourtant.

Derrière ce qui ressemble à un conte noir et cabossé, au-delà de ce personnage d’enfant incroyable de résistance et d’imagination, il y a la réalité de l’immigration ouvrière. L’hostilité envers les Italiens est clairement manifestée par le patron du père par exemple, qui les méprise mais n’hésite pas à lui demander de prendre davantage de responsabilités sans aucune contrepartie financière, ou par les gardiens de l’immeuble qui les suspectent sans cesse, presque par principe, et les dénonceraient sans aucun scrupule ni remords. La peur les accompagne tout le temps : la précarité de leur situation d’immigrés soumis au bon plaisir de leur pays d’accueil et la pauvreté au pays qui les pousse à endurer une vie détestée les rendent aveugles à la souffrance du petit garçon, à la solitude de leur adolescent qui l’exprime parfois par des cauchemars remplis de loups.

L’enfant doit particulièrement se méfier d’Alfons et Rosi Beeri, le couple de concierges. Ceux-là connaissent chaque recoin de l’immeuble et possèdent un passe-partout qui leur permet de s’introduire où ils veulent. Il y a à peine six pas entre leur appartement du rez-de-chaussée et la porte de l’immeuble. Quiconque entre ou sort est obligé de passer devant leur porte d’où émane une odeur de détergent si forte qu’elle fait tourner la tête. Deux baskets blanches sont posées devant, alignées au millimètre près, et une nouvelle couronne de fleurs fraîches est suspendue chaque semaine à la porte. Quand une fois de plus les chaussures des ouvriers ont laissé de la terre dans le hall de l’immeuble , Beeri joint les mains au-dessus de sa tête et se lamente : « Ces macaronis finiront par avoir ma peau! »

Un roman noir écrit sans pathos ni lourdeur, accompagnant au plus près la vitalité de l’imaginaire de l’enfant, souple et rapide, à la fois partout et nulle part.


L’Enfant-lézard de Vincenzo Todisco Editions Zoé
Traduit de l’allemand par Benjamin Pécoud 208 pages août 2020

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