En Bref Octobre 2022

Une sélection qui vous emmène en Ukraine, en Irlande, en Allemagne, au pays du cacao, au Japon, dans une nature sauvage autant qu’impitoyable et dans la presqu’île du Cotentin où les mystères s’épanouissent comme les romanciers. Évidemment, on aura peut-être un peu froid, prévoyez le col roulé et la polaire.


L’Archiviste d’Alexandra Koszelyk

Alexandra Koszelyk enseigne les lettres classiques et elle a déjà écrit un premier roman : À crier dans les ruines.

L’Archiviste colle à l’actualité puisqu’en effet, l’intrigue se situe en Ukraine, envahie, blessée, soumise. Et, l’archiviste, c’est K., une jeune femme qui a la double mission de prendre soin de sa mère mourante et des archives de la bibliothèque dans laquelle elle travaillait. Depuis l’occupation, il a fallu les entasser à toute vitesse dans les sous-sols pour les protéger d’une destruction possible par les ennemis.

Sa vie est difficile, la guerre a ravagé la ville, les gens vivent mal et sont tenaillés par la peur nuit et jour.

Mais un jour, K. reçoit la visite d’un homme étrange, mystérieux et très effrayant qui lui demande – lui impose en réalité car il tient entre ses mains la vie de la mère et de la sœur jumelle de K, retenue prisonnière – de modifier les œuvres qu’il lui indiquera. Rien ne doit subsister de l’Ukraine, ni chanson, ni poèmes, ni tableaux. Comme au temps de la Russie Soviétique, l’effacement, la falsification, la réécriture permettront, en modifiant le passé, de faire advenir le futur tel que l’ennemi le désire, magnifiant l’envahisseur et effaçant l’envahi.

Bien sûr, K. va se montrer bien plus maligne et plus habile que prévu. Elle va lutter, avec opiniâtreté mais secrètement, pour que le patrimoine culturel de l’Ukraine résiste envers et contre tout.

Un roman original et émouvant, avec une héroïne dont l’intelligence égale le courage patriotique. La lutte contre le mal et contre la destruction d’une culture tout entière rappelle tant de pages historiques qu’on ne peut que suivre avec effroi la lutte que livre K. contre la soumission.

L’Archiviste d’Alexandra Koszelyk, Editions Aux Forges de Vulcain, 272 pages, octobre 2022


Son espionne royale et le Baron irlandais – tome 10 -, de Rhys Bowen

Revoici donc Lady Georgie qui est en passe de se marier avec Darcy O’Mara, enfin ! Enfin, si la Reine daigne consentir à cette union, bien entendu, car une princesse ne décide jamais seule de sa destinée. Et les choses ne semblent pas très bien se présenter, hélas, car le père de Darcy vient d’être arrêté sur suspicion de meurtre.

Direction l’Irlande, donc, car Lady Georgie n’est pas de celles qui se lamentent et attendent le prince charmant : c’est elle qui va mener l’enquête, bien sûr avec un seul objectif : démontrer l’innocence de celui qu’elle veut absolument voir devenir son beau-père au plus vite.

Aventures, Irlande, gangsters et secrets de famille : un cocktail amusant, fantaisiste et léger pour se divertir et attendre le tome 11 !

Son espionne royale et le Baron irlandais – tome 10 -, de Rhys Bowen, Éditions Robert Laffont, Collection La Bête Noire, traduit de l’anglais par Blandine Longre, 385 pages, octobre 2022


Garçon au coq noir de Stefanie vor Schulte, Editions Héloïse d’Ormesson

Stefanie vor Schulte a déjà reçu, pour ce premier roman, le Prix Mara Cassens 2021 du meilleur premier roman de langue allemande.

Ce roman, qui tient à la fois du conte et de la fable, se situe dans un univers rural et médiéval. Martin, le garçon au coq noir, qui a onze ans quand le récit débute, est seul au monde. Son père a massacré toute sa famille avant de se suicider, épargnant on ne sait pourquoi son petit garçon de ans, et depuis, Martin est comme une malédiction ambulante, quelqu’un dont il convient de ne pas fréquenter de trop près sous peine d’avoir les pires ennuis. Il crève le plus souvent de faim, ce petit, et pourtant il ne rechigne à aucune tâche, aussi difficile et pénible soit-elle. Dans sa masure défoncée – tout ce qui reste du théâtre de la tragédie – il survit dans le dénuement presque absolu, avec ce coq magnifique comme seul compagnon.

Martin est un être de douceur et de tendresse, intelligent et très sensible, il observe les autres et leurs mauvaises manières à son égard, reconnaît la gentillesse quand il arrive qu’elle se manifeste et tâche de rester en vie, tout simplement.

Par hasard, Martin fait la rencontre d’un peintre itinérant qui discerne sans mal les qualités du garçon et tous les deux vont s’extirper de ce village hostile et borné, sans se douter que l’endroit où ils vont aller est un endroit terrible dans lequel le cavalier noir vole les enfants, sans aucun espoir de retour.

La fraternité lumineuse du garçon, avec l’aide du coq noir qui se révèle être un allié puissant et magique, viendra à bout du mal tout en remontant le cours du temps pour comprendre ce qui a provoqué la folie meurtrière de son père.

Étonnant, original, ce roman plonge le lecteur dans un univers noir et violent dont seule la sincère humanité du jeune garçon saura le sauver.

Garçon au coq noir de Stefanie vor Schulte, Editions Héloïse d’Ormesson
Traduit de l’allemand par Nicolas Véron, 304 pages, août 2022


On était des loups de Sandrine Collette, Editions J.C. Lattès

L’oeuvre de Sandrine Collette est abondante et multiplement récompensée !

J’ai déjà eu l’occasion de parler de Après la vague, d‘Animal et de Ces orages-là !

Liam vit seul avec sa femme et son petit garçon Aru. C’est un solitaire, Liam, qui a hésité avant de vivre en couple et surtout de devenir père. Sa vie, qu’il a choisie de passer au coeur d’une nature sauvage et rude, ne lui semblait pas pouvoir s’accommoder de la venue d’un enfant, une vie supplémentaire et beaucoup trop fragile sur laquelle il faudrait veiller encore plus que sur soi-même.

Puis Aru est venu. Lima s’en occupe assez peu, il passe beaucoup de temps à chasser, à organiser la vie rustique et précaire qu’ils partagent tous les trois.

Et puis un jour, Aru ne se précipite pas à la rencontre de son père alors qu’il rentre d’un périple de plusieurs jours loin de sa maison. Liam découvre avec horreur le corps de sa femme, des empreintes d’ours et son petit garçon tout recroquevillé sous le corps de sa mère qui lui a ainsi sauvé la vie.

A partir de là, Liam doit trouver des solutions, et vite. Et il pense à tout, y compris à se débarrasser d’Aru, par n’importe quel moyen, tant sa douleur, sa colère et son impuissance sont immenses et l’accablent. Mais la menotte du garçon sur son bras, ses rares sourires, ses grands yeux fixés sur son père éveillent le coeur de Liam et lui apprennent, lentement, à reconnaître ce petit comme le sien.

L’apprentissage de la paternité dans un décor époustouflant, magnifique et sourd à l’humanité.

On était des loups de Sandrine Collette, Editions J.C. Lattès, 198 pages, août 2022


La septième diabolique d’Adrienne Weick

Ce roman a reçu le Grand Prix des Enquêteurs 2022, polar élu parmi 200 manuscrits anonymes.

« La septième diabolique », c’est la nouvelle qui viendrait s’ajouter aux six écrites par Jules Barbey d’Aurévilly qui a vécu dans le Cotentin, précisément dans le manoir décrépi où loge un ex-auteur à succès en panne d’inspiration et un étudiant, en attendant de pouvoir retourner à Paris et ne plus jamais se rencontrer. Ces deux-là se sont détestés au premier coup d’oeil mais doivent rester ensemble le temps de la convalescence de l’écrivain, victime d’une vilaine chute dans les escaliers. Le temps va passer beaucoup plus vite, et leur relation se réchauffer de pas ma de degrés, quand ils vont s’apercevoir qu’ils sont dans LE manoir où ont vécu Jules Barbey d’Aurévilly et Louise Read qui lui tint compagnie et assura sa renommée posthume. En fouinant un peu, ils découvrent des lettres qui font état de la séquestration d’une jeune femme… Quel rôle Barbey d’Aurévilly et Louise Read ont-ils joué dans cette histoire ? Et y aurait-il des inédits cachés dans la noire et sinistre demeure qui fut la leur ? Étienne et Anatole se lancent dans l’enquête – passablement risquée – qui est l’occasion de revenir sur la vie du dandy du Contentin…

La septième diabolique d’Adrienne Weick, Editions Robert Laffont, Collection La Bête Noire
273 pages, septembre 2022


La Leçon du mal de Yûsuke Kishi

Seiji Hasumi enseigne l’anglais dans un lycée privé, chic et cher de Machida. Ses élèves l’adorent, surtout les filles qui l’admirent et n’ont de cesse d’être en sa compagnie. Il faut dire qu’il est à l’écoute, règle avec beaucoup de doigté et d’efficacité les conflits qui jaillissent inévitablement entre les élèves, entre les professeurs et les élèves, entre les profs eux-mêmes ! Souvent, son habileté provient du fait qu’il a un dossier sur chacun et qu’il sait utiliser toutes ses informations pour dissuader les uns et les autres de persister dans leur attitude.

Un drôle de type, ce Hasumi, pas vraiment le genre de personne qu’on souhaiterait voir s’occuper de ses enfants, en réalité, car, sous ses dehors charmants, c’est un vrai psychopathe, inaccessible aux sentiments en général et à l’empathie en particulier, pervers, calculateur, menteur et violent, quand l’occasion se présente… Semant des cadavres un peu partout, mais suffisamment malin pour ne jamais être pris ni même vraiment suspecté, il a tout de même suscité la méfiance d’un tout petit groupe d’élèves qui n’ont pas succombé à son charme.

La lutte va finir par s’engager entre eux, avec des conséquences absolument terrifiantes que personne n’aurait pu imaginer, même pas Hasumi lui-même.

Personne ne sort de cette histoire grandi : les élèves sont en général des jouisseurs sûrs de leur puissance, ou de celle du compte en banque de leurs parents. Harcèlement, violence, méchanceté sont des éléments récurrents de la vie de ces lycéens. Quant aux adultes, peu présents en ce qui concerne les parents, alcooliques, violents, soumis aux pressions hiérarchiques, adeptes des brimades, portés sur l’alcool et ne dédaignant pas de coucher avec leurs élèves pour ce qui est des profs, la société japonaise dont Kishi fait le portrait semble produire monstre après monstre…

La Leçon du mal de Yûsuke Kishi, Éditions Belfond, traduit du japonais par Diane Durocher
534 pages, août 2022

Cocoaïans (Naissance d’une nation chocolat) de Gauz’

Gauz’ (Armand Gauz) est auteur, scénariste, réalisateur, photographe, artiste pluridimensionnel. Il a publié trois romans très remarqués au Nouvel Attila : Debout payé (2014), Prix des libraires Joseph Gibert, Camarade Papa (2018), Grand Prix littéraire d’Afrique noire et Black Manoo (2020).

Ce roman se déroule à plusieurs voix, à plusieurs époques, selon plusieurs points de vue et donne à voir, à imaginer ce que serait l’Afrique si elle s’était appropriée le cacao et le chocolat au lieu d’en être dépouillée.

C’est un vrai roman politique, qui réfléchit aux rapports de domination qui ont toujours prévalus dans le commerce avec l’Afrique. Depuis le moment où les Occidentaux se sont aperçus de la valeur de la fève de cacao – dont les Africains ne tiraient pas de chocolat -, ils n’ont eu de cesse d’en obtenir le contrôle total.

À chaque époque, les personnages oscillent entre résignation devant leur faiblesse et désir de lutte en refusant d’être asservis par les Blancs. Parfois, ils se réjouissent de la possibilité qu’on leur a fait miroiter de devenir riches avant de comprendre que ce n’était qu’un des nombreux leurres destinés à leur ravir leur richesse et à les déposséder de leurs biens. Parfois, ils pensent qu’il faut collaborer avec les Blancs dans l’espoir de partager la manne que rapporte le chocolat. Mais c’est peine perdue : jamais les Occidentaux n’ont eu la moindre velléité de faire profiter l’Afrique de ce qu’elle produit. C’est ainsi que naît le projet des Cocaïans, les habitants du pays du cacao, qui veulent prendre le contrôle de leur richesse, produire et vendre eux-mêmes leur chocolat, partant du principe que la fève si convoitée leur appartient et doit leur permettre de vivre décemment de ce qu’elle leur rapporte une fois transformée en chocolat. Ce désir d’émancipation est fort et magnifique, porteur d’un tel espoir ! Le capitalisme qui assure la force des Occidentaux doit être vaincu !

Un père parle à sa fille, une tribu se réunit et discute, un syndicat agricole se mobilise pour la lutte … La question économique et politique est traitée de multiples façons, restituant les termes des multiples débats qui ont jalonné l’histoire du chocolat, et on se demande ce qu’il serait advenu si les peuples africains avaient, dès le départ été traités avec justice et honnêteté. Et justement, en 2031, les Cocaïans décident d’organiser le premier cartel des Cocoaïans afin de faire plier l’Occident et d’organiser la pénurie de chocolat mondiale, s’il le faut !

C’est un très beau texte, puissant, vraiment passionnant, extrêmement inventif, qui fait entendre les voix de ceux à qui on n’a pas donné la parole.

Cocoaïans (Naissance d’une nation chocolat) de Gauz, Editions de L’Arche, 112 pages, août 2022

3 réflexions au sujet de « En Bref Octobre 2022 »

  1. Oh merci pour cette belle sélection d’auteurs que je ne connais pas, sauf bien sûr Sandrine Collette dont j’adore l’écriture mais ici j’ai trouvé l’attitude du père et son revirement trop caricaturaux et singulièrement peu nuancés

    J’aime

    1. Bonjour Hedwige,

      Écoute, très franchement, ce n’est pas mon roman préféré de Sandrine Collette, loin s’en faut. J’ai beaucoup aimé Juste après la vague, les autres moins. L’archiviste, roman hyper actuel qui se passe en Ukraine, et Garçon au coq noir, avec son atmosphère étrange de conte m’ont plu. Mais celui que j’ai préféré, c’est Cocoaïans, c’est vraiment chouette, surprenant et très intéressant.
      Je te le conseille !

      Aimé par 1 personne

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