La femme du deuxième étage de Jurica Pavičić

Jurica Pavičić est un écrivain, journaliste, critique de cinéma et scénariste croate. Son roman, Les moutons de gypse a été adapté au cinéma par Vinko Brešan sous le titre Witnesses. Ce film a remporté le prix œcuménique du jury du Festival de Berlin en 2003 et le prix du meilleur scénario au Festival de Pula la même année. L’Eau rouge, paru chez Agullo en 2021, a obtenu le prix Le Point du meilleur polar européen, le Grand Prix de littérature policière et le Prix Transfuge du meilleur polar étranger en 2021.


Bruna est une jeune fille, employée sans histoire, modeste et simple. La chance de sa vie, du moins la voit-elle ainsi, est de croiser le chemin de Frane, un jeune homme qui est sur le point de terminer ses études pour devenir marin. C’est à une soirée à laquelle Bruna n’aurait pas dû aller si elle s’était écoutée – elle se sentait patraque –, mais où elle a été entraînée par son amie Suzana, qu’elle a fait cette rencontre déterminante. Comme le dit Suzana, quand elle vient lui rendre visite à la prison : Si on n’était pas allées à l’anniversaire de Zorana, tout aurait été différent, ta vie, et peut-être la mienne aussi. 

La prison, Bruna y est incarcérée pour meurtre. Une peine de treize ans pour avoir tué sa belle-mère. La prison n’est qu’un avatar de plus de l’enfermement récurrent dans la vie de Bruna dont la jeune femme a, une fois, essayé de modifier les règles, mais sans en obtenir le bénéfice escompté.

Le bonheur, pour elle et Frane, c’est tout simple : un emploi stable et la perspective d’une famille à eux, bientôt. Côté famille, justement, Bruna n’a pas eu beaucoup de chance, jusqu’ici : sa mère l’a élevée seule, fréquentant de nombreux hommes sans jamais réussir à les faire rester assez longtemps pour souffler un peu, délaissant sa fille à qui elle prête beaucoup moins d’attention qu’à son apparence puisque c’est tout ce dont elle dispose pour parvenir à ses fins. C’est une vie solitaire et assez morose pour Bruna qui est donc heureuse de s’en aller pour vivre avec son amoureux et bientôt son mari. Elle a un bon travail et, même si celui de Frane signifie passer du temps loin l’un de l’autre, les époux peuvent communiquer par Skype et tromper leur impatience ainsi.

Pour économiser de l’argent afin de pouvoir acheter une maison à eux, Frane propose à Bruna de s’installer aux deuxième étage de la maison construite par son père – Frane cultive une admiration sans borne pour son père mort bien trop jeune d’un accident, laissant leur mère les élever seule lui et sa sœur. Au premier étage vit la mère, justement. Anka – c’est son prénom – ne fait pas de mystère du fait qu’elle n’aime pas Bruna et que, d’après elle, son fils chéri aurait pu trouver bien mieux.

Il en va souvent ainsi, n’est-ce pas, la belle-mère n’aime pas sa belle-fille, mais les choses finissent par se tasser et tout est plus simple une fois que les petits-enfants sont nés.

Oui, et c’est ce que se disent les jeunes époux. Et puis la sœur de Frane est gentille et accueillante, elle semble l’apprécier et vient régulièrement avec sa famille déjeuner dans la demeure familiale.

Une vie simple, une vie modeste, une vie stable. C’est tout ce à quoi aspire Bruna. Rien de plus. Elle aime la régularité de son travail sans surprise, elle apprécie d’être dans un appartement calme et sobre, elle est heureuse du couple paisible qu’elle forme avec Frane. Et puis tout ceci est temporaire, puisqu’ils mettent de l’argent de côté pour s’installer ailleurs. C’est une femme sans démesure, Bruna, quelqu’un qui s’adapte et préfère la routine à l’aventure.

Alors comment en est-elle venue à commettre ce crime insensé ?

Un samedi du mois de mars, Bruna décida de mettre de l’ordre dans la remise du jardin. Le vent soufflait du sud, c’était une journée grise, les nuages s’amoncelaient au-dessus des montages à l’est de la ville. Elle savait qu’il pleuvrait dans l’après-midi, elle avait donc quelques heures devant elle pour mener à bien sa mission.
Depuis des mois, le bureau constituait le seul refuge de Bruna. Huit heures passées à son travail équivalaient à huit heures d’échappatoire, et les week-ends la remplissaient d’angoisse. Alors, les samedis, elles se réveillait, allait apprêter Anka , puis elle s’esquivait dans la cour ou dans le cellier et s’inventait des tâches. Elle passait le balai, lavait la voiture, frottait les dalles de pierre et grattait les joints, en sachant qu’elle avait dans son dos le regard approbatif de sa belle-mère. Anka n’était amadouable que par le travail : un travail incessant, palpable et perceptible par elle. Anka ne laissait Bruna en paix que si elle voyait qu’elle faisait quelque chose de
réel.
Ainsi ce samedi Bruna décida de s’offrir deux heures de tranquillité et d’accomplir quelque chose de
réel. Quand elle eut fini de laver la pierre de la cour et de passer le ballai pour évacuer l’eau trouble, elle ouvrit la remise, ayant dans l’idée de la vider, de la nettoyer et de la ranger. Alors que le ciel de pluie se fronçait au-dessus de Split, elle sortit de la remise le vieux vélo de Frane, les outils de jardin, des sacs d’humus et un tas de câbles électriques.

Après quoi elle accéda aux étagères du fond, où s’accumulaient des vieux produits chimiques. Des flacons et des boîtes en fer étaient alignés sur la planche en bois devant elle, des diluants, des joints de carrelage, de la peinture. Elle prit les pots un par un dans ses mains, les ouvrit, les sentit et vérifia la date limite d’utilisation. Les pots de peinture étaient pour la plupart périmés, ils ne contenaient plus que de la poudre durcie. Au milieu de tous les diluants, elle en trouva un qui était encore correct et le remit en place. Tout le reste, elle le fourra dans un grand sac-poubelle noir.
Puis elle prit sur l’étagère la dernière boîte en fer. Elle l’ouvrit et sentit ce qu’il y avait à l’intérieur. C’était une poudre grisâtre avec une odeur forte de colle et d’ail. Elle jeta un coup d’oeil à l’étiquette. Il y était écrit Bromadiolon, et sous le nom du produit était dessinée la silhouette d’une souris ou d’un rat. C’était un poison. De la mort-aux-rats. Quelqu’un avait acheté cela (peut-être Frane) à un moment donné (peut-être il y avait très longtemps) pour éradiquer les rongeurs dans la cour. Il l’avait acheté, l’avait utilisé en partie et laissé le reste pourrir pendant des années sur cette étagère.
Bruna referma la boîte en fer. Elle pensa jeter le poison dans le sac-poubelle noir, avec le reste des produits chimiques au rebut. Mais elle ne le fit pas. Au lieu de cela, elle referma hermétiquement le raticide, entra dans la maison et le rangea dans le placard sous l’évier. Puis elle retourna dans la cour et se remit au nettoyage.

Petit à petit, la situation temporaire devient permanente. Le deuxième étage si malcommode parce qu’il impose la fréquentation d’Anka à Bruna, le jardin à entretenir, les petites gentillesses qui se muent en obligations pénibles, les absences de Frane – dont le travail est exténuant et décevant – sont de plus en plus difficiles à supporter : le tissu si régulier de la vie de Bruna se démaille lentement et elle se sent submergée par le ressentiment qu’elle ne peut exprimer.

Frane aime sa mère d’un amour aveugle, que l’éloignement fréquent contribue à rendre imperméable aux vicissitudes dont est victime Bruna, surtout lorsqu’Anka est victime d’un AVC et qu’elle doit donc être constamment veillée et aidée. Par Bruna puisque la belle-sœur a déménagé et n’envisage pas de venir aider Bruna, puisqu’employer une aide à domicile permanente serait trop onéreux, puisque Bruna est juste au-dessus et qu’elle peut bien ajouter à sa liste de corvées celle d’aider une vieille dame dans le besoin.

Bruna fait donc les courses, les repas, les vaisselles, tient les deux appartements propres, aide la vieille dame impotente pour tous les gestes du quotidien et va au travail en plus. Ses journées sont épuisantes, passées dans l’immense solitude de l’absence de Frane et, pire que tout, de la compagnie silencieuse et réprobatrice de la vieille qui se repose entièrement sur la belle-fille qu’elle déteste.

La vie qu’elle supportait jusque-là parce qu’il y avait la promesse d’un avenir à deux, une forme d’embourgeoisement sans prétention mais qui permettrait de se sentir enfin tiré d’affaire, d’avoir un chez-soi, une vraie indépendance juste à eux devient anguleuse, remplie de ressentiment, de haine recuite, de violence contenue et de larmes retenues.

Frane ne voit rien, ne comprend rien, n’a que le bien-être de sa mère en tête, sacrifiant sans aucun scrupule – ingénument pourrait-on dire – la vie de sa femme et obérant la possibilité d’une vie à deux puisqu’il n’y a plus d’intimité, plus de rêves, plus de futur tant que la mère souffre.

Bruna est seule, sa belle-sœur Mirela a déménagé et ne compte pas partager quelque corvée que ce soit, elle a une seule amie qui ne peut que la voir sombrer dans le désespoir, et une mère qui ne se soucie pas d’elle. La vie grignote la jeunesse et les beaux sentiments, les rêves ont fondu sous l’averse de l’insatisfaction quotidienne.

Petit à petit, entre les gestes mécaniques du quotidien et la haine mutuelle se glisse l’idée de hâter la fin du calvaire. Finalement, ce n’est que devancer de peu l’inéluctable fin, et l’idée, aussi terrible qu’elle soit, permet de tenir dans ce qui est devenu une geôle autant qu’un espace dans lequel elle est l’intruse. Les deux appartements sont presque des entités vivantes, mirador stérile au deuxième étage rempli d’appareils électriques qui ne servent finalement presque jamais, royaume presque fabtômatique au premier ; d’un étage l’autre, les bruits se font écho, se répondent et donnent des signes involontaires de la vie inopportune qui se déroule juste au-dessus ou en dessous.

Le passage à l’acte n’est pas mémorable, il est si atroce qu’il est accompli depuis le début – depuis qu’elle a caché, sans vraiment oser se dire pourquoi, la boîte de raticide sous l’évier – presque sans que Bruna en ait conscience, comme un geste facile, un tout petit geste qui n’a pas l’air de porter la mort : quelques pincées de poison, un assassinat invisible et incolore qui se boit dans la soupe du soir.

Bruna passa les semaines suivantes seule dans la citadelle d’Anka. Elle se réveillait dans la maison vide et écoutait les bruits qu’elle produisait : le glougloutement des canalisations, le bourdonnement du congélateur et du surpresseur au rez-de-chaussée. L’oeuvre d’Anka la saluait à chaque matin d’un jour nouveau.
Bruna se levait, se lavait, partit au travail, rentrait du travail. Elle passait le plus clair de son temps à l’étage supérieur comme dans la tour d’une sentinelle. De là-haut, elle voyait par la fenêtre le jardin d’Anka, désormais vide et délaissé. Les pluies avaient déposé une quantité de branches et de boue sur le chemin dallé. La pelouse était recouverte de feuilles rouges. Des feuilles pourries et des mottes de terre détrempées avaient bouché les évacuations et des flaques d’eau crasseuse s’étaient formées dans la cour. La haie du jardin poussait n’importe comment, des outils qui avaient été oubliés luisaient dans la pluie. Depuis la mort d’Anka, plus personne ne s’occupait du jardin, Bruna moins que quiconque. Tant que la succession n’était pas réglée, le jardin n’appartenait à personne. Bruna savait que Mirela serait furieuse si elle y posait un bout de pied.
Pour la même raison, Bruna ne descendait plus dans l’appartement d’Anka. Tant que Frane était là, elle allait l’aérer tous les vendredis. Depuis qu’il était parti, l’appartement était mort, réduit au silence. Parfois, Bruna pensait aux changements qui devaient s’y produire. Les piles dans les appareils qui s’usaient et expiraient les unes après les autres. L’horloge murale avait dû s’arrêter, elle ne battait plus. Le frigo débranché et vide, ses entrailles envahies de toiles d’araignée. L’odeur de nourriture évanouie pour laisser place à une odeur de croupi et d’abandon. Il devait y avoir encore plus de poussière. La poussière avait dû s’accumuler et tout recouvrir : la cuisine, les tables, le sofa capitonné, les lunettes d’Anka, son fauteuil roulant et son dentier sur sa table de chevet .
Ainsi Bruna vivait dans la maison de la défunte. Elle partait en catimini à son travail et rentrait de même le soir. Elle filait dans les escaliers sans allumer la lumière. Elle ne s’arrêtait pas dans le jardin. Elle s’efforçait de vivre comme un fantôme invisible. Ce n’est que le soir, quand tout devenait calme, qu’elle allumait la télévision, allumait la lumière, branchait le toasteur, le réchaud, le mixeur. Elle se préparait à dîner, posait sur la table en merisier une seule et unique assiette et mangeait.

Une fois Anka morte, après un bref et enfantin espoir de s’en tirer tranquillement, de sauver quelques rêves et de remettre la vie sur ses rails, c’est la prison : 13 ans. Ironiquement, Bruna est préposée à la cuisine où elle officie dès les petites heures du matin, un peu de temps à elle volé entre les épluchures et les ragoûts, avant de devenir la mère nourricière des femmes emprisonnées, dangereuses, violentes ou détruites auprès desquelles elle réussit à se recréer une routine bienfaitrice, les gestes routiniers qui sauvent la vie, délivrent de l’angoisse et donnent un sens plein, simple et fondamental à son existence.

Frane l’a quittée, bien sûr, une fois qu’il a enfin compris la vérité, elle a tout perdu, sa mère est partie vivre en Italie avec un homme qui finalement la fait trimer aux cuisines de son boui-boui – elle aussi a cru trouver la liberté et apprend la cruauté de miser sur autrui pour trouver le bonheur – et son amie Suzana vient de temps en temps, sa silhouette chaque fois un peu alourdie, son visage un peu plus fatigué, stigmates d’une vie de travail ordinaire sans joie ni peine particulières, le lot commun.

Lorsque le roman s’ouvre, Bruna a presque fini de purger sa peine. Le monde s’offre finalement à elle, la liberté, la vraie, dans la solitude et le renoncement aux illusions vachardes. Qu’a-t-elle appris, cette femme de peu de mots, qu’a-t-elle reçu, quel élan vital va la porter en avant, maintenant ?

Finalement, c’est dans l’enfermement et la routine que Bruna s’accomplit parce qu’elle y trouve la paix et la sérénité qui lui ont manqué toute sa vie, la certitude d’être utile sans être utilisée, et y puise une forme de bonheur inattendu.

La femme du deuxième étage de Jurica Pavičić, Editions Agullo
Traduit du croate par Olivier Lannuzel, 240 pages, septembre 2022

2 réflexions au sujet de « La femme du deuxième étage de Jurica Pavičić »

    1. En fait, ce n’est pas si horrible car cette femme n’est pas méchante ni cruelle, elle est victime plutôt (même si tuer sa belle mère n’est pas bien !!)

      Je te le conseille !

      Merci de tes messages.
      À bientôt

      Aimé par 1 personne

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