Froid comme l’enfer de Lilja Sigurdardóttir

Lilja Sigurdardóttir est une auteure islandaise, dramaturge et romancière – spécialisée dans le roman noir – qui participe à l’organisation du Festival Iceland Noir de Reykjavik.
Sa trilogie Reykjavík Noir est un best-seller. Pour compléter ce portrait, ajoutons qu’elle est choriste dans le groupe de rock joliment nommé Fun Lovin’ Crime Writers.

On peut lire mon article sur son roman précédent, Trahison, juin 2020, ici.


Deux pays, deux trajectoires, deux sœurs qui se rejoignent le temps que l’une panse les plaies de l’autre.

Aurora et Ísafold, nées d’une mère britannique et d’un père islandais ont vécu dans les deux pays mais, devenues adultes, leurs chemins se sont séparés. Aurora travaille au Royaume-Uni où réside sa mère pendant qu’Ísafold vit en Islande, avec un homme qui la maltraite. Il lui a, il n’y a pas si longtemps, cassé la mâchoire, par exemple.

Aurora va toujours se porter au secours de sa sœur, sautant dans le premier avion pour lui prêter main forte, s’occuper d’elle, lui prodiguer les soins nécessaires et essayer de la convaincre de quitter ce sale type. Elle n’est pas la seule à lui donner ce conseil : son voisin, chez qui elle se réfugie parfois, par exemple. Un voisin bizarre, Grímur, manifestement en proie à des angoisses très fortes qui le conduisent à se raser intégralement plusieurs fois par jour… Il vit seul, loin de sa femme et de ses enfants qu’il n’a plus le droit d’approcher. Et un autre voisin, clandestin celui-là, et que la femme qui l’héberge considère comme son fils, tentant de le protéger de l’arrêté d’expulsion qui va bientôt prendre effet.

Grímur sursauta en entendant l’interphone de l’appartement du dessus. Leur appartement. S’extirpant de son lit, il se dirigea d’un pas prudent vers la fenêtre, comme s’il craignait que le visiteur l’entende. Alors qu’il n’y avait aucun risque. La fenêtre qui donnait sur l’entrée de l’immeuble était surélevée, et il y avait peu de chances que le bruit de ses pas sur la moquette traverse un mur bien isolé et un double vitrage. C’était autre chose que le boucan en provenance de l’appartement du dessus. Leur boucan.
Une femme se tenait devant la porte. Il tressaillit, car elle ressemblait beaucoup à Ísafold, malgré ses cheveux blonds et ses épaules carrées, puis il se rendit compte qu’il s’agissait en fait de sa soeur qui habitait en Grande-Bretagne. Il se souvenait d’elle De la fois où elle était venue chercher Ísafold. Le moteur de sa voiture continuait de tourner sur le parking, et sur le pare-brise on apercevait l’étiquette rouge d’une entreprise de location de véhicules. Il fallait s’y attendre.Tôt ou tard, cela allait arriver
Parfaitement immobile, Grímur l’observa. Elle sonna une deuxième fois, piétina sur le perron ? Puis elle leva les yeux sur la façade de l’immeuble. Paniqué, il eut un vif mouvement de recul, persuadé une seconde que leurs regards s’étaient croisés, néanmoins il ne pouvait en être sûr.
Pris d’une forte envie d’uriner, il voulut attendre que la femme baisse les bras et s’en aille, mais n’y tenant plus, il se précipita aux toilettes et vida bruyamment sa vessie. Il se lava les mains, en profita pour s’asperger le visage d’eau froide histoire de se réveiller, et de retour à se fenêtre, la serviette dans les mains, il surprit l’autre imbécile d’Arabe en train de discuter avec l’intruse. Il fallait toujours qu’il se mêle de ce qui ne le regardait pas. À croire qu’absolument tout le concernait.

Aurora reçoit un coup de fil de sa mère : Ísafold ne répond pas au téléphone, ne donne aucun signe de vie, ne poste rien sur sa page Facebook et c’est très inquiétant. Aurora pourrait-elle – une fois de plus – aller en Islande voir de quoi il retourne ?

Aurora est d’abord très peu enthousiaste à l’idée d’aller une énième fois tirer sa sœur des ennuis dans lesquels elle ne doit pas manquer de se trouver, à cause de ce qui lui semble être une volonté farouche de ne pas faire les bons choix, malgré les coups et les séjours à l’hôpital : Björn s’excuse, pleure, s’apitoie sur lui-même, promet, l’assure de son amour indéfectible, lui fait un cadeau et le tour est joué ! Aurora se dit que, cette fois-ci, elle n’a qu’à se débrouiller toute seule.

Elle-même est occupée par son travail et n’a aucune envie d’aller jouer les Sherlock Holmes en Islande. Elle n’aime d’ailleurs pas ce pays, trop froid, trop soumis aux éléments, où les gens sont malpolis et sans gêne, boivent et battent leur femme comme si c’était une tradition à respecter. Elle comprend les réticences qu’avait sa mère quand elle y vivait qui se plaignait de ces rustauds d’Islandais, de leur manque de savoir-vivre et de raffinement.

Rien que cette absurdité de soleil qui soit luit tout le temps – sans être particulièrement chaud, ce serait trop beau – soit quasiment pas.

Il y a aussi le fait qu’Aurora sente que sa sœur est la préférée, celle pour qui sa mère s’inquiète, celle à qui on pardonne tout alors qu’elle ne fait rien de bien, mais ça, elle se l’avoue à peine à elle-même.

Elle est chez son voisin du dessous, m’explique maman. C’est bien, dis-je.
Elle m’a dit que tu ne répondais pas au téléphone, poursuivit maman. Non, dis-je. Il est quatre heures du matin. J’ai cessé de décrocher lorsqu’elle appelle en pleine nuit.
Je ne sais pas vers qui me tourner, soupire maman. Je garde le silence.
Je ne peux pas m’imaginer reprendre l’avion pour m’occuper d’Ísafold.
Pour l’entendre pleurer et se plaindre et promettre qu’elle va quitter Björn. Pour l’entendre répéter toutes les horreurs que ce dernier a pu lui lancer sur sa famille. Sur moi.
Pour la soutenir, l’encourager, et ensuite me désespérer en apprenant qu’elle a cédé aux excuses et aux bouquets de fleurs et qu’elle retourne avec lui.
Je ne peux plus.

Finalement, devant le désarroi croissant de sa mère, Aurora cède.

Une fois arrivée en Islande, elle tente de se renseigner sur sa sœur, va voir Björn qui déclare qu’ Ísafold l’a quitté pour retourner vivre en Grande-Bretagne, interroge son voisin Grímur et se fait aider dans ses recherches par son oncle Daniel comprendre l’ex-mari d’un membre de la famille de son père -, policier, très sympathique et beaucoup trop séduisant, qui fait des barbecues et porte des bermudas quand Aurora se sent totalement refroidie – mais pas par lui, vous me suivez ?

C’est pourtant dans les bras qu’un autre homme, Hákon, qu’elle va passer un peu de bon temps, avant de comprendre qu’il s’agit d’un escroc, un de ces hommes qui manipulent des quantités d’argent astronomiques sans qu’il leur appartienne. Et c’est justement le métier d’Aurora : mettre au jour les délits financiers, les arnaques à l’assurance, fraudes et autres indélicatesses… Conjuguer plaisir et travail, comment refuser !

Malgré les efforts conjugués d’Aurora et de Daniel, Ísafold reste introuvable. Quelques éléments sont troublants : elle avait été licenciée juste avant sa disparition, il ne reste aucun vêtement ni affaires personnelle dans l’appartement qu’elle occupait avec Björn, sa carte bancaire est muette, son téléphone aussi…

On se doute que la jeune femme a connu une fin tragique, c’est évident depuis le début du roman. Mais la vérité sur sa disparition est surprenante, tout comme les personnages que le roman met en scène et qui tournent autour d’Ísafold, de près ou de loin. Omar, faux papiers et vrai espoir de pouvoir vivre en toute légalité en Islande, protégé – mais jusqu’à quand ? – par Olga qu’il appelle Maman, qui a perdu son enfant et voit en lui une occasion inespéré d’avoir comme un autre fils. La tragédie dont Omar ne parle jamais et qu’il ne peut prouver aux autorités islandaises, Olga sait qu’il l’a vécue, elle le voit sangloter et hurler dans son sommeil.

À l’autre bout du spectre, Hákon, voleur, arnaqueur et menteur qui vit la grande vie dans des hôtels de luxe sans être sérieusement inquiété par la justice… Et Grímur, énigmatiquement névrosé, grand angoissé, quelque peu obsédé par la jeune disparue : Il jeta sur la table le sachet de viennoiseries contenant deux beignets et deux parts de hjónabandssæla (Bonheur conjugal ), le gâteau préféré d’Ísafold , qu’il avait pris l’habitude d’acheter régulièrement pour en avoir à disposition lorsqu’elle passait chez lui. Elle riait parfois, entre les larmes qui roulaient sur son visage tuméfié, de l’ironie de tant aimer une pâtisserie qui portait ce nom. Il se rappelait bien l’émotion qui le saisissait alors, mélange de colère, d’amour et d’un désir dévorant de la libérer. La libérer de Björn mais aussi d’elle-même, des sentiments qu’elle éprouvait à l’égard de cet homme qui ne la méritait pas. Pas plus qu’il ne méritait sa nouvelle compagne.

On revisite l’Islande loin, très très loin des cartes postales habituelles, dans une société grandement misogyne, violente et égocentrique et où une grande partie des gens qui disparaissaient (…) n’étaient jamais retrouvés. Le territoire était trop grand, pas assez peuplé. Majoritairement impraticable. Des champs de lave taillés à la serpe, des crevasses insondables et de profonds ravins. Des lacs si glacials que les corps ne remontent pas à la surface. Une mer déchaînée tout autour.


Froid comme l’enfer de Lilja Sigurdardóttir, Editions Métailié, Bibliothèque nordique
Collection Noir, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, 288 pages, mars 2022

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