Coupez ! de Chris Brookmyre

Chris Brookmyre est né à Glasgow et il est l’un des auteurs du mouvement littéraire Tartan Noir. Il a écrit d’autres thrillers, parus chez Métailié, dont Sombre avec moi (Prix McIlvanney du polar écossais), Les Ombres de la toile et L’ange déchu.


Deux personnages totalement dissemblables qui n’auraient jamais dû se rencontrer vont faire – une drôle d’ équipe pour démêler l’écheveau très emmêlé d’un crime commis 25 ans auparavant.

Jerry, short for Jerome, 18 ans, est étudiant en cinéma. Élevé par sa grand-mère qui tenait une boutique de cassettes vidéos puis de DVD, il a baigné dans les images depuis toujours et a une très forte prédilection pour les films gore.

Plutôt désargenté, il a fait quelques bêtises avec ses copains, quelques larcins ici et là dont un qui s’est terminé d’une façon horrible – et qui ne cesse de le hanter – puisque le propriétaire est rentré chez lui tout à trac et, surprenant les voleurs en pleine action, a été foudroyé par une crise cardiaque massive. Jerry a essayé les massages cardiaques, a appelé les secours et s’est assuré qu’ils arrivaient avant de prendre la fuite. En plus, le vieil homme avait de super goûts en matière de cinéma et Jerry a eu le temps de repérer sur un mur l’affiche introuvable d’un film maudit, Mancipium, jamais sorti, une merveille gore sur laquelle il a toujours fantasmé.

Ce film a été censuré par ses propres producteurs, dit-on, tant son contenu est choquant et risque de pousser les gens à commettre des actes diaboliques. Son réalisateur s’est suicidé, sa star a disparu, son producteur s’est noyé comme si la pellicule était empoisonnée ou porteuse d’un sortilège malfaisant… Ce cocktail ne peut que rendre Mancipium totalement irrésistible aux yeux de Jerry et d’une petite poignée d’initiés.

Depuis que sa grand-mère est morte, Jerry a fait le serment d’être un étudiant sérieux et de rompre avec ses mauvaises fréquentations. Mal à l’aise dans la résidence universitaire où il loue une chambre au milieu d’étudiants appartenant à une classe sociale bien supérieure à la sienne et qui le lui font bien sentir – d’autant qu’il n’est pas blanc, porte des dreadlocks et des t-shirts célébrant des groupes de death metal -, il décide de chercher un autre logement et le hasard fait qu’il en trouve un, beaucoup moins cher, avec un gros défaut cependant qui explique le loyer si bas : il faut accepter de vivre avec trois vieilles dames : Vivian, Carla, et Millicent. Les vieilles dames, ça n’effraie pas Jerry, mais il y a quelque chose d’un peu bizarre à propos de l’une des trois, Millicent, 72 ans. Ce mystère est vite percé à jour : Millicent Spark vient de sortir de prison où elle a passé 24 ans, pour le meurtre – qu’elle nie farouchement – de son amant Marcus.

Mais le plus incroyable, c’est que Millie était une maquilleuse professionnelle, spécialiste des effet spéciaux et dont le travail était particulièrement apprécié sur les tournages des films gores, en fait toute cette nébuleuse de films dont Jerry est fan.

Ces deux-là ne peuvent que s’entendre, finalement, d’autant que Millie a réalisé les effets spéciaux et maquillages sur le tournage de Mancipium. Mais quelle chance ! La vieille dame va enfin pouvoir répondre à toutes les questions que se pose Jerry, esthète du cinéma gore ! Oui, enfin, c’est compter sans l’avalanche d’événements qui prennent soudain toute la place dans la vie de l’étonnant tandem.

Vivian était l’une de ces personnes fondamentalement bonnes qu’on pouvait croiser ici-bas, peut-être la plus gentille que Millicent eût jamais connue. Elle se sentait mal de savoir qu’elle était sur le point de lui imposer un nouveau fardeau. Elle espérait que Vivian comprendrait. Elle craignait surtout que Vivian ne se dise qu’elle aurait pu faire plus , et c’est pour cela que Millicent avait été particulièrement claire que ce point dans la lettre qu’elle lasserait derrière elle.
D’ici là, tout ce qu’elle pouvait faire, c’était minimiser les désagréments pratiques.

– J’ai laissé un carton dans le vestibule, annonça Millicent, sa première contribution à leur conversation jusqu’alors. C’est pour la décharge, mais je ne savais pas trop comment l’emmener là-bas.
En réalité, elle voulait juste que les autres sachent que tout ce qu’il contenait pouvait être jeté quand elles devraient s’occuper de ses affaires. Ce n’était pas comme si elle pouvait les léguer à qui que ce soit, car ces objets n’avaient aucune valeur.
– Vous pouvez organiser un ramassage en ligne, répondit Carla. Je vous montrerai.
– Qu’est-ce qu’il y a dedans ? demanda Vivian.
– Rien, juste des vieilles cassettes vidéo. Des trucs que j’ai ramenés de chez Alastair. Je n’ai même pas de magnétoscope, donc ça ne sert à rien de les garder.
Jerome releva la tête de son assiette.
– J’ai un vieux magnétoscope dans ma chambre, je pourrais vous le prêter. Ou alors, je pourrais le connecter à mon ordi portable et convertir ces cassettes en DVD ou en mp4, si vous voulez. Ça permet de garder les films en gagnant de la place.
– C’est très gentil à vous, mais ce n’est pas nécessaire. Je ne crois pas avoir très envie de les regarder.
Même chez Alastair, cela ne l’avait jamais tentée. Elle craignait que cela soit comme regarder de vieilles vidéos d’un ami décédé, sauf qu’en l’occurrence cet ami était elle-même, plus jeune.
– Il s’agit essentiellement de films d’horreur, ajouta-t-elle, et elle se demanda immédiatement pourquoi elle leur offrait ce détail. Elle aurait pu se contenter de « vieilles cassettes ». Quelque chose lui disait que Carla désapprouverait, et elle avait une envie un peu perverse de nourrir cela.
Elle ne fut pas déçue.
– Je vois ce que vous voulez dire. Loin de moi l’idée d’offenser feu votre frère, mais je ne comprends pas comment on peut regarder ces choses-là. C’est pire que la pornographie, une pure célébration de la violence contre les femmes. Dans le temps, on appelait ça
video nasties. Elles ont fini par être interdites, et pour une fois c’était une bonne chose. Je ne suis pas favorable à la censure dans le domaine artistique, mais je défie quiconque de présenter ces saletés comme des œuvres d’art.
– Il faut quand même préciser qu’une bonne partie des œuvres d’abord rejetées comme des séries Z ont fini, rétrospectivement, par être appréciées à leur juste valeur, intervint Jerome. On peut penser au film noir, par exemple.
Il faisait preuve de politesse, exprimant son point de vue en évitant la confrontation. Il avait sans doute compris que c’était un combat qu’il ne pouvait pas remporter, alors pourquoi perdre des points des points aux yeux de Carla. Pourtant, il avait éprouvé le besoin de la contredire. L’instinct de Millicent lui dit qu’il était fan de films gore.

Pour commencer, Millie veut comprendre ce qui s’est passé cette fameuse nuit au bout de laquelle elle s’est retrouvée à côté de son amant mort, dans un bain de sang dont elle sait qu’elle ne peut être l’auteure. Impossible, elle s’en souviendrait, même si, elle l’admet volontiers, toute la bande avait l’habitude de consommer des substances illicites ainsi que de boire beaucoup, du champagne en particulier. Certes, elle avait une relation houleuse avec cet homme qui avait la sale manie de disparaître sans prévenir, de revenir d’un coup sans fournir la moindre explication en s’attendant à ce qu’elle soit disponible pour lui. Elle lui a bien collé une beigne, oui, c’est vrai, mais de là à… Non, non, c’est impensable. D’autant que leur relation n’avait rien d’une promesse de vie à deux et d’amour éternel, non, rien de tout cela. Millie préférait déjà son travail à tout le reste, capable de rester toute la nuit dans son atelier pour trouver un artifice optimal au réalisme irréprochable plutôt que de faire la fête avec l’équipe.

– Oh, et puis merde ! Faisons un film.
– Avec quels moyens ? s’étonna Alessandro. Tu vas retourner trouver Florio ? Tu veux vraiment replonger là-dedans ?
– Oublie d’où peut venir l’argent. Commençons par le pitch, on s’occupera de ça plus tard. Allez, on y va : disons que nous avons dix millions Qu’est-ce que…
Stacey l’interrompit d’un éclat de rire rendu rauque par des décennies de whisky et de cigarettes. Stacey avait été strip-teaseuse – Sexy Stacey – à l’époque où cette profession s’était retrouvée broyée par les films non autorisés qui commençaient à être projetés dans les mêmes théâtres crasseux, les fameux
grindhouses new-yorkais. Elle avait parlé à Millie de ce producteur qu’elle connaissait, un type qui faisait littéralement voyager ses films de ville en ville dans le coffre de sa voiture. Elle l’avait convaincu de l’engager pour son prochain film, une production soft porn mettant en scène des femmes en prison et, pour reprendre son expression, « plus de gens ont payé en deux mois pour voir mes seins dans ce film pourri qu’en cinq ans dans la 42° rue ». Elle était alors devenue une valeur sûre du cinéma d’exploitation des années 70, en qualité d’actrice, scénariste et productrice. Puis, alors que l’âge d’or du genre touchait à sa fin, elle avait rencontré Lucio.
Millie n’avait jamais compris la nature exacte de leur relation. Elle était persuadée que celle-ci avait été un temps sexuelle, et Stacey était notoirement indiscrète au sujet de sa libido, mais elle avait bien vingt ans de trop désormais pour le goût de Lucio. Un lien fort n’en subsistait pas moins entre ces deux-là. Elle était partie s’installer sur le continent européen dans les années 80 et Lucio s’était toujours arrangé pour lui trouver un rôle devant ou derrière la caméra.
– Sans vouloir te manquer de respect, mon chéri, personne ne te filera dix millions de dollars, lui rétorqua Stacey, sans doute la seule personne qui pouvait se permettre de lui dire une chose pareille.
– OK, cinq alors. Imaginons que nous ayons cinq millions de dollars, que nous ne pouvions faire qu’un seul film et qu’il doive sortir en salle aux États-Unis avant d’être distribué en vidéo ? On fait quoi ?
– Cinq millions, ça ne suffira jamais pour faire un truc susceptible de sortir en salle aux États-Unis, rétorqua Stacey. Désolée, mais c’est la réalité. À moins qu’on parle d’art et d’essai, et vu les gens assis autour de cette table, je doute que ce soit le cas…

– Je suis capable de faire paraître cher un film à cinq millions de dollars, répliqua Lucio. J’ai fait ça toute ma carrière. En fait, c’est la route à suivre. Tourner sur les plateaux des autres, emprunter leurs costumes. Les gens de Cinecitta ont mis au placard leurs plateaux Rome Antique et Renaissance depuis des années, puisque personne ne leur versait une lire pour y tourner. Je pourrais passer un deal pour filmer là.
– Pourquoi ne pas imaginer un film d’horreur qui se passerait chez les Romains ? lança brusquement Stacey, revigorée par cette idée. Son instinct de scénariste avait été aiguisé par toutes ces années passées dans le milieu des films d’exploitation : il suffisait de lui donner une accroche intéressante, elle pouvait pondre un scenario en une semaine.
Lucio secoua la tête.
– Impossible à vendre. Les gens ne s’y retrouveraient pas. De nos jours, quand ils voient des costumes d’époque, ils partent du principe qu’il s’agit forcément d’un drame ou d’un film d’aventures. Jamais un film d’horreur. Rien que l’affiche poserait déjà problème.

– Et un drame érotique sous la Renaissance, alors? suggéra Stacey. Tu t’en sortais bien, dans le temps, avec tes films pornos en costume…
– Les thrillers érotiques fonctionnent encore assez pour garantir des pré-achats à l’international, fit remarquer Alessandro, même s’il y a avait dans sa voix comme une résignation inquiète. Depuis
Basic Instinct, il s’était révélé plutôt bankable de saupoudrer un film policier plutôt quelconque de quelques scènes de sexe. Millie imaginait sans peine ce qu’avait pu inspirer au grand maître des films gialli l’essor de ce sous-genre reprenant, en gros, les mêmes recettes ; sans parler de devoir les réaliser pour gagner sa croûte.

– Non, répliqua Lucio. Les thrillers érotiques à petit budget ne sont distribués qu’en vidéo. Il me faut quelque chose qui puisse être diffusé en salle. Pas un film d’horreur dans la Rome antique, à l’évidence, mais vous voyez ce que je veux dire : allez vers ce que vous connaissez, appuyons-nous sur nos points forts.
Alessandro fit la moue.
– Hannibal Lecter a tué le film gore, déclara-t-il dans un ronchonnement sourd. Il a habitué le public à s’intéresser à la psychologie du
serial killer. Avant Le Silence des agneaux, on pouvait se satisfaire de motivations complètement abstraites. Vos camarades de classes ne venaient pas à votre fête d’anniversaire ? Chlac : ils se retrouvaient tous avec une pique à brochette plantée dans la gorge.

C’était une autre époque, chaque tournage était une aventure et trouver les financements tout à fait épique, dangereux même car la mafia italienne était sur le coup, désireuse de blanchir son argent mal acquis. Les liens entre les producteurs, les financiers, les huiles un peu rances et le reste de l’équipe étaient rendus considérablement plus amicaux grâce aux starlettes dénudées et accortes espérant toujours glaner un rôle – et, qui sait, une forme de gloire future ou un riche mari – à l’alcool et aux diverses drogues généreusement prodigués, aux fêtes incessantes sur des yachts luxueux. L’argent va à l’argent, c’est bien connu, et il faut faire comme si on en avait énormément pour en recevoir un peu, c’est ce que pense Lucio, le producteur qui est mort depuis ; suicide ou accident d’un homme au bout du rouleau qui ne voyait plus comment faire face à ses dettes ni endiguer le manque d’appétence pour les films gore ou giallo totalement passés de mode.

Millicent est bien décidée à savoir ce qui s’est passé, à remonter le fil du temps jusqu’à cette fatale nuit qui lui a volé 24 ans de sa vie. Et déjà, elle apprend que Marcus ne s’appelait pas du tout Marcus. Identité d’emprunt, mais pourquoi ? Qu’avait-il à cacher ?

Et Jerry, qui pour une fois se sent accepté et valorisé, va l’aider bien sûr.

Il y a tout d’abord cette rencontre improbable et amusante entre la vieille dame indigne et le jeune homme, fan d’horreur et d’une gentillesse absolue. D’elle, il apprend les secrets des films qu’il adore et connaît par coeur, de lui, elle apprend à survivre dans un monde dont elle ne connaît plus rien. À eux deux, le passé n’a qu’à bien se tenir. Millie se révèle une femme d’action féroce et dénuée de tout scrupule, semant quelques cadavres sur son chemin – elle a payé très cher un crime qu’elle n’a pas commis alors, bon, hein… – pendant que Jerry, à la fois horrifié, fasciné et très inquiet, lui apporte son concours. Il n’est pas au bout de ses surprises, c’est le moins qu’on puisse dire !

Et puis cette peinture savoureuse du milieu du cinéma des années 80-90 : délires de fric et de fêtes arrosées autant que poudrées, proximité problématique et dangereuse avec des requins mafieux ou banquiers, jeunes filles prêtes à tout, hommes politiques qui profitent de tout… Mais, surtout, on apprend beaucoup de choses sur le cinéma gore désormais daté et remplacé par d’autres goûts pour un autre public et les effets spéciaux de l’époque qu’on fabrique artisanalement, avec des bouts de ficelle et beaucoup d’imagination. Pas de recours à la technique vidéo, pas d’incrustation, pas d’informatique, tout est fait main.

Millie, reine des illusions sanglantes, est justement celle qui veut trouver la vérité derrière les artifices qui l’ont conduite à être injustement punie pendant presque un quart de siècle. De son époque, il ne reste rien et c’est un bel hommage à ce cinéma ancien, artisanal et fantaisiste que ce roman.

Jerry et Millie vont trouver plus qu’ils n’avaient prévu, chacun entrant en collision avec le monde qu’ils ont quitté – celui des années 80 pour Millie, celui de la petite délinquance pour Jerry –, chacun trouvant en l’autre un peu du reflet de soi-même. Décidée tout d’abord à se supprimer tant elle peine à trouver sa place dans une vie qu’elle ne comprend plus, Millicent redresse la tête et se montre combative, pleine d’humour et d’énergie.

Drôle et vif, Coupez ! parvient à être à la fois instructif, nostalgique et bourré de suspens, une critique en forme d’hommage qui part au quart de tour.


Coupez ! de Chris Brookmyre, Editions Métailié
Traduit de l’anglais (Écosse) par David Fauquemberg, 512 pages, mars 2022.

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