Le Grand Barrage de Kamala Markandaya

Kamala Markandaya (1924-2004) a étudié l’histoire à l’université de Madras puis est devenue journaliste en Inde avant de venir s’installer à Londres en 1948. Elle a écrit plusieurs romans dont le premier Nectar in a Sieve, publié en 1954, qui lui a valu une renommée internationale. Elle est considérée, dans le monde anglo-saxon, comme une figure de la littérature postcoloniale.


C’est un remarquable récit d’observation, implacable, de la nature humaine, des relations de domination, du racisme structurel.

La finesse des commentaires et des notations est fascinante, avec un talent pour déplier les tréfonds du coeur de chaque personnage tout à fait singulier.

Un grand barrage va être construit, en Inde, dans un Sud qui vient d’accéder à l’indépendance. Mais les chefs de chantier, les concepteurs, les employeurs sont britanniques, évidemment, d’ailleurs persuadés d’être absolument les seuls à être en mesure de mener quelque chose d’aussi difficile et technique à bien. Quelques ingénieurs indiens, formés aux façons de faire britanniques. Les ouvriers, eux, sont indiens, bien sûr. Et quand les accidents arriveront, ce sera principalement leur chair qui sera mangée par les machines, noyée dans l’eau, leur corps démembré, et dont on peinera à reconstituer le puzzle funeste.

Les statuts sociaux sont amplement et très clairement marqués par les habitats. Aux ingénieurs et cadres les maisons les plus confortables, bien entendu, avec serviteurs et tout ce qui permet d’organiser de belles réceptions. Puis, au fur et à mesure qu’on descend l’échelle sociale, des habitats moins bien finis, qui se dégradent vite, moisissent à toute vitesse, prennent l’eau. Tout en bas, les indigènes qu’on a forcé à aller s’installer plus loin, dans la jungle, parce que leur terrain était justement celui dont on avait besoin pour construire des habitations en dur.

Les Britanniques ont parfois été rejoints par leur épouse, c’est un luxe et un danger, car la vie sociale se réduit à fort peu de personnes et les conditions de vie sont un peu particulières, si l’on ne travaille pas sur le chantier, avec une communauté toute petite sempiternellement semblable, une jungle hostile dans laquelle vivent – synonymes de danger pour des Européens – les indigènes et les animaux sauvages, que les Britanniques distinguent assez peu les uns des autres, finalement.

La supériorité dont se targuent les Britanniques est juste stupéfiante : ils affublent les Indiens de surnoms désobligeants, ridiculisent leurs traditions, méprisent totalement leurs croyances et ne se soucient pas de leurs conditions de travail, fermement convaincus à l’avance qu’ils travailleront mal et feront montre de paresse et de stupidité.

Même les employés diplômés, maîtrisant parfaitement l’anglais et formés aux mêmes techniques que les Britanniques sont l’objet d’un regard plein de mépris, jamais pris au sérieux et exclus d’emblée, acceptés bon gré mal gré avec suspicion quand il n’est pas possible de faire autrement.

Rawlings traita l’autre problème : organiser sur place ce qu’il appelait des formations accélérées destinées aux « baboos bengalis ignorants », comme il les surnommait. On entassa dans les cours en question ces petits messieurs, d’où ils ressortirent fulminants et plein de ressentiment, mais s’avérèrent d’une efficacité propre à satisfaire Rawlings.
« Ces ingénieurs classiques s’imaginent qu’il leur suffit de suivre les règles, railla-t-il à l’oreille de Mackendrick. Les règles des manuels. À quoi donc croient-ils qu’elles vont leur servir dans un endroit comme celui-là ? »
Ce qu’il voulait, c’était de l’adaptabilité, des hommes qui pouvaient démonter une boîte de vitesse, réusiner une tête de forage, mettre en pièces une machine et la remonter, s’attaquer à n’importe quoi ; et une telle compétence kaléidoscopique n’était pas disponible d’emblée, ou seulement en quantité limité.
Mackendrick partageait son avis, mais pas ouvertement. Il ne voulait pas encourager les sarcasmes de Rawlings, toujours prompt à dénigrer, car il craignait une défection massive des techniciens, dont Clinton et lui étaient responsables, mais que lui seul devrait chercher à remplacer. Il se contenta de dire : «  Je ne les traiterais pas de
baboos bengalis. ils ne viennent pas du Bengale en plus, et à la base, les baboos sont des employés de bureau. »
Rawlings pensait que Mackendrick manquait de fermeté à l’égard des Indiens, mais sans pour autant l’exprimer. Mackendrick le devina, ce qui l’amena à se demander si c’était bien le cas, parce qu’il ne souhaitait pas voir Rawlings faire de l’esprit sur leur dos, ni sur ces jeunes hommes enthousiastes, mais inexpérimentés, encore frais émoulus de leurs instituts techniques, qui, devant lui, se desséchaient et se raidissaient.

Les tensions sociales et raciales sont extrêmement fortes et menacent tout le temps de faire capoter le projet de barrage. Chaque problème crée des retards qui coûtent de l’argent et surtout font se rapprocher la menace de la mousson et des pluies diluviennes qui pourraient détruire les travaux s’ils ne sont pas assez avancés pour résister à ces conditions météorologiques extrêmes. C’était d’ailleurs un élément dont les Britanniques n’avaient pas tenu compte dans leurs plans, jusqu’à ce qu’un des ingénieurs indiens les force à admettre la réalité, au terme d’une réunion de chantier surréaliste, à laquelle Clinton, responsable du projet, vient avec tout un dossier de chiffres et de relevés pour contrer le discours de celui qui, ayant vécu toute sa vie dans cette partie du pays, le connaît tout de même assez bien.

Clinton vit avec sa femme, Helen, qui, contrairement à toutes les autres épouses, est curieuse de la culture indigène. Contrairement à tous les autres Britanniques, elle entre en contact avec eux, va seule dans les villages, leur parle et s’intéresse à eux. Leur dénuement et le fait qu’on les ait obligés à déménager leur village sans aucune aide ni compensation la révolte, ainsi que la façon dont on traite les travailleurs indigènes. Au début, les époux s’entendent très bien, Helen paraît extravagante aux yeux de son mari, mais il perçoit cela comme une marque de son originalité et de son indépendance d’esprit, c’est un de ses charmes, mais lentement, il ressent de l’aversion pour sa conduite qui le met mal à l’aise, comme si elle lui reprochait sans cesse ce qu’il n’a pas vraiment décidé lui-même mais a accepté malgré tout de mettre en œuvre.

Le village en amont était le plus sensible à cette agression, la colline à la base de laquelle les hommes de la tribu avaient établi leur camp agissant comme une sorte de déflecteur particulièrement efficace, réverbérant le son et les ondes de choc au-delà du bassin peu profond et rempli de rochers près duquel ils avaient planté leurs huttes.
« Pourquoi n’allez-vous pas ailleurs ? Dieu sait que vous n’avez pas grand-chose à emporter ! avait remarqué Helen, d’humeur grincheuse.
– Où ? » avait rétorqué le chef du village d’un ton acerbe.
Quand leur irritation mutuelle fut calmée, il expliqua qu’il ne leur restait pas de possibilités raisonnables de déplacement. Dépendant de l’eau, ils étaient liés à la rivière. Or en aval, l’extension des travaux occupait les berges au point que le terrain devenait instable. En amont, au-delà des collines protectrices, ils seraient, eux et leurs huttes, dans l’axe des vents de la mousson du sud-ouest. Ces constructions fragiles s’envoleraient comme des cerfs-volants au premier souffle. Adossés à une montagne, ils avaient été repoussés aussi loin qu’ils pouvaient aller, songea-t-elle. Physiquement parlant, il ne restait aucune retraite plus reculée. Alors ils restaient où ils étaient, tandis que le lit de la vallée tremblait, que la poussière traversait le chaume de leurs huttes délabrées pour venir déposer ses grains dans le moindre recoin, la moindre fente.
« C’est un peu dur pour eux », dit Helen, et Clinton pensa, voilà qu’elle recommence, pourquoi eux seulement? Si c’est dur pour eux, ça l’est pour tout le monde. Il déclara :
« Personne n’aime avoir trop de bruit. Ce n’est pas pire pour eux que pour quiconque, non ? Moi aussi il m’arrive de ne pas pouvoir dormir.
– Mais leurs huttes ne le supportent pas, ajouta Helen, en regardant les murs massifs de leur bungalow à la localisation soigneusement étudiée, avec double vitrage isolant, moustiquaires aux fenêtres. On les balade comme des pois dans une boîte de conserve.
– Ça fait un bout de temps qu’on les balade, rétorqua Clinton. Il devraient y être habitués maintenant.
– Sauf que maintenant, c’est pire. Mes nuits surtout. Elles sont plus dures pour eux.
– Il s’y habitueront. C’est ce qui se passe quand les gens n’ont pas le choix. »
Helen était tendue. Elle sentait pénétrer en elle le détachement de Clinton, comme par capillarité, et soudain, malgré elle, tous ses moyens de contrôle avaient disparu, elle s’emporta contre lui – de manière insensée , elle le savait, car ni lui, ni quiconque ne pouvait stopper ce colosse de la modernité qui était en marche . Si seulement il exprimait quelque compassion ou excuse, pensa-t-elle calmement, dominant ses émotions enflammées, même si rien ne pouvait être fait… Or Clinton restait silencieux., étonné de voir qu’un sujet aussi trivial l’exaltait à ce point ; dans ce silence, un sentiment de solitude envahit Helen et, en larmes, elle exprima sa détresse : «  Ca t’est égal ? Les êtres humains n’ont aucune importance pour toi ? Est-ce qu’il faut que leur chair soit d’une nature spéciale pour qu’ils te préoccupent ? »

Clinton, déconcerté, se retrouvait face à des manifestations de violence qu’il n’avait pas soupçonnées chez sa femme, il n’avait rien à répondre. En lui se trouvait ce même refuge cabossé auquel ils avaient recours de temps à autre et c’est là qu’il se retirait. Il se dit que le pays affectait sa femme, qu’il lui portait sur les nerfs ; bon, ce n’est pas la première personne à qui ça arrive, ni d’ailleurs la dernière. Finir le boulot, rentrer vite à la maison pour retrouver l’équilibre, voilà la marche à suivre.

Clinton est un homme ambitieux : ce barrage est son chef-d’oeuvre, rien en doit se mettre en travers de sa route et il est prêt à pas mal de choses pour aller au bout de son grand œuvre. Aveugle et sourd à toutes les mises en garde des Indiens qui savent que la nature est la plus forte, il avance à marche forcée, s’épuisant et mettant ses hommes en danger pendant qu’Helen se détache de lui, révoltée par l’attitude des Britanniques, honteuse de celle de son mari en particulier.

Mais aucun des groupes n’est homogène, bien sûr, et c’est la force de ce récit très subtil. Parmi les Britanniques, un homme s’est fait un ami indien, qu’il commet l’étourderie d’emmener une fois dans à une réception, créant ainsi un malaise palpable et humiliant. Un des ingénieurs indiens, Krishnan, s’oppose aux Britanniques dont il possède parfaitement la langue ainsi que la façon de penser. Il est fier de ses origines, fier de l’indépendance de l’Inde et refuse de se conduire en éternel soumis, comme si la colonisation avait encore force de loi.

Il se pose en égal et refuse les rapports de domination qu’on veut lui imposer, dans une attitude que les Britanniques jugent provocante et qui met les Indiens aux-mêmes souvent mal à l’aise, soulignant comme un reproche, leur soumission aux anciens maîtres qui le sont restés malgré tout puisqu’ils ne rencontrent pas d’opposition réelle et concertée.

Helen, elle, navigue d’une sphère à l’autre, transfuge mal à l’aise où qu’elle aille, avec le sentiment constant de n’appartenir à aucun camp. Elle n’a peur ni de la jungle, ni de ses habitants, et elle éprouve plus de plaisir à passer la journée dans la tribu voisine qu’à une soirée habillée. Elle se rapproche d’un Indien, Bashiam, un solitaire, comme elle.

« Ce devait être calme, corrigea-t-elle, avant notre arrivée, avant que ne commencent les dynamitages.
– Ça l’était, évidemment.
– Plus tranquille, poursuivit-elle, étouffant les créatures narquoises auxquelles son esprit donnait vie si facilement.
– Ça l’était, par moments. »
Mais Bashiam n’arrivait pas vraiment à se remémorer.
Le courant dominant de ses souvenirs était bloqué par des événements plus intenses, par les tempêtes, et la pluie, la longue sécheresse, une crue récurrente de la rivière et la fuite précipitée qu’elle entraînait. La confusion et le désastre, pensait-il, avec un goût amer dans la bouche ; de ses maîtres, il avait appris à détester de telles choses, eux qui construisaient et contrôlaient, et malgré le long ruban du temps qui s’était déroulé depuis, il frissonnait au souvenir des huttes détrempées, du froid, de l’incertitude, du rituel pénible du départ, des incantations d’un clan désemparé adressées à un dieu insensible. Or Helen était consternée en pensant à la vie actuelle de Bashiam : les déplacements de site en site, l’étrange absence de racines d’un homme qui suivait à travers toute l’Inde la piste de ces merveilles mécaniques grondantes, et les périodes où, sans machines à faire tourner, il ne lui restait qu’à revenir attendre, abattu, dans ces collines qui lui étaient devenues étrangères. Collines ou plaines, étranger à jamais.

Bashiam faisait rarement une pause pour analyser sa situation. Il savait qu’il n’appartenait plus aux huttes tribales de sa naissance, mais ses brefs retours en ces lieux ne lui paraissaient pas trop pesants. Il n’avait pas davantage l’impression d’appartenir à ce qu’ils appelaient les villes éphémères, ces camps de tôle et de toile que les entrepreneurs montaient à toute vitesse pour leur main-d’œuvre : ce n’était pas ce qu’il recherchait et personne ne cherchait cela, aucun des travailleurs. Ils laissaient leurs familles derrière eux pour répondre à l’appel de riches entreprises de construction qui embauchaient des hommes par dizaines de milliers, et quand le travail était fini, ils retournaient à leurs racines, rasant les structures temporaires qu’ils avaient aidé à construire en un rien de temps au moment de l’expansion.
Les racines de Bashiam avaient perdu de leur vigueur : retourner chez lui était une situation apparemment inconfortable, mais n’étant pas porté sur les manques et les pertes, il s’en accommodait. Et dans les camps, tant que le travail durait, c’était bien. Ce que c’était, il pouvait difficilement le dire. Une impression. Une richesse. Quelque part au coeur des gravats et du chaos au milieu desquels ils se trouvaient, un jour donné – qu’ils pourraient inscrire dans leurs mémoires -, bien qu’aucun d’eux n’eût pu prévoir quand ce jour allait arriver, une solidarité advenait. À partir de ce moment-là, une harmonie s’installait, et une fois établie, les problèmes et les épreuves n’étaient plus jamais aussi destructeurs qu’avant.

Mais même Helen, malgré sa compassion, ne peut que chausser ses lunettes d’Occidentale pour regarder les Indiens, et à l’aune de sa culture et de son altruisme, elle est en décalage avec eux – sa focale est faussée – quels que soient les efforts de compréhension et d’intégration qu’elle fasse. Il n’y a pas d’âge d’or innocent, intrinsèquement bon et refermé sur lui-même auquel les Indiens retourneraient si les Occidentaux s’en allaient définitivement, bien sûr.

On le devine sans peine, toutes ces tensions vont provoquer des ruptures et des cassures, parfois irréversibles. Le grand barrage est en lui-même une métaphore d’un passage forcé, dans un tracé qui n’est pas naturel, de la grande force de l’eau, comme une domination insensée de l’homme sur la nature.

Les descriptions de la nature du sud de l’Inde mais également des différentes étapes de la construction du barrage sont passionnantes et haletantes, car le temps – dans son acception polysémique – est un élément absolument crucial dont la menace latente hante les hommes jour et nuit. La mort est là, compagne jamais lasse, qui saisit la moindre occasion pour se repaître de vies humaines.

Les hommes dans la barge avaient également vu le danger. Deux, les plus éloignés du déversoir, s’étaient dégagés en sautant , deux autres, projetés dans la rivière par l’impact, échappèrent à la mort. Le reste était anéanti sur place, ils avaient été terrassés comme des mouches, certains avec la surprise qui se lisait encore sur leurs visages et d’autres, les traits marqués par cette fraction de seconde où ils avaient compris.

La réussite du projet signe aussi la fin d’un monde naturel et libre au profit d’un monde moderne dans laquelle les tribus indigènes n’ont aucune place, et peut-être aucune envie d’en avoir une. Pendant ce temps, la jungle est dévorée, lentement, irréversiblement, et avec sa disparition, celle des modes de vie traditionnels.

Un roman au regard terriblement aiguisé et qui expose très subtilement les rapports de force dans l’Inde post-coloniale.


Le Grand Barrage de Kamala Markandaya, Editions Zoé
Traduit de l’anglais par Christine Raguet, 320 pages, mars 2022

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