Révérends Pères de Jean Marc Turine

Jean Marc Turine réalise des films et des vidéos, il a travaillé avec Marguerite Duras et Jean Mascolo à la réalisation du film Les Enfants, en 1984. Toujours avec Jean Mascolo, il a produit et réalisé plusieurs films documentaires à caractère historique, littéraire ou sociétal, notamment consacrés à Robert Antelme ou encore au groupe de la rue Saint-Benoît. Il a également produit des documentaires pour France Culture et pour la RTBF. Plusieurs de ses textes ont fait l’objet d’une réalisation radiophonique pour France Culture : le feuilleton D**on Carlo Gesualdo a précédé l’édition du roman du même nom ; Liên de Mê Linh  est adapté d’un récit publié sous le même titre ; le feuilleton La Théo des fleuves est devenu un roman récompensé par le Prix des Cinq Continents de la Francophonie en 2018, puis viennent Les chants d’Anjouan. 

Révérends Pères est le cinquième titre paru aux éditions Esperluète. Ajoutons que ce récit autobiographique a été adapté pour la radio dans l’émission de Blandine Masson Fictions/Samedi Noir et a été diffusé le 19 février 2022. Le texte est lu par Jacques Gamblin. Il est toujours possible de l’écouter, bien sûr en cliquant ici.


Ceci n’est pas une fiction. Ce texte a été dur à faire venir. Tant d’années à refouler, à cacher, à faire comme si ça n’existait pas. Ca : les viols répétés commis sur Jean Marc quand il était enfant et adolescent par les « révérends pères » de l’établissement scolaire qu’il fréquentait.

Jean Marc trouve enfin la force d’écrire tout ce qu’il a vécu, tout ce dont il se souvient, plus exactement. Écrire, il l’avait déjà fait, et depuis longtemps. Mais le texte était resté caché, planqué, en attente d’être oublié peut-être. Trop difficile de vivre avec ce poids, incertain de la façon dont il réussirait à surmonter les souvenirs, peur d’être englouti par la honte, le dégoût de soi, par la haine. C’est le propre des victimes de retourner la honte contre soi, on le sait bien. Dissociation pour surmonter l’horreur. Surtout ne pas se souvenir. Mais le corps se souvient, il rappelle la conscience à l’ordre si souvent.

Pourrai-je raconter la sortie de l’enfance et l’entrée en l’adolescence qui furent miennes ? Oui ou peut-être. L’écrire comme je la dirais si je la disais ? Non. Dire n’est pas écrire même si cela peut être. De même, écrire n’est pas dire même su cela pourrait être. Donc écrire ce que je n’ai jamais révélé. Jamais. Même à la femme avec qui je vis. J’ai confié certains moments inoffensifs ou des faits mineurs, mais jamais je n’ai avoué, terme erroné puisque je serais dès lors coupable de ce qui m’a été imposé, jamais je n’ai raconté avec le plus de justesse possible l’ampleur des dégâts, des blessures, avec la plus juste exactitude , la résurgence de l’existence vécue. Son intensité. Son désespoir. Sa déchéance. Sa turpitude. Son indicibilité. Sa banalité.
Cela qui ne m’a jamais quitté depuis plus de cinquante ans. Une détestation à dégueuler des années perdues.
Fut-elle mienne réellement cette adolescence ou l’ai-je éprouvée comme si je m’étais tenu un peu à l’écart de moi-même ? Comme un double, un faux jumeau ou un sosie ? Tu comprends ? Que m’est-il arrivé ? Que lui est-il arrivé à ce type qui me ressemblait ? J’écrirai, ou je tenterai d’écrire, comment furent possibles une soumission aussi misérable et un subissement aussi vil humiliant, obscène ? Car, oui, tel fut ce qui m’est impératif d’écrire plus de cinquante ans après ce qui m’a été infligé de vivre : une non existence ou une existence dictée par une (des) force(s) extérieure(s), silencieuse(s), sournoise(s) et mensongère(s). Une culpabilité doublée d’une honte brûlante achevée par un rejet de ce jeune mec dont j’étais l’exécutant (au cinéma on nomme ça une doublure). Obsédante. Une hantise suicidaire menaçante qui t’abandonne sur un boulevard ou sur une route de campagne au milieu de la nuit, ou sur une plage déserte, même pas soûl, ni shooté, simplement sans voix ni voie. Sans boussole. D’une solitude comparable à celle que connaît celui qui a commis un crime une nuit de beuverie et qui, le matin, ne se souvient de rien et ne croit pas possible ce dont on l’accuse. Un trou noir, absolument noir.

Ce texte est terriblement émouvant car il retrace les efforts, des efforts monumentaux, immenses et aux conséquences terribles, pour tout se remémorer et pour regarder les abus et les abuseurs en face, soixante ans après, retrouvant les émotions intactes, comme si le présent et le passé se télescopaient avec fracas, enfin ! peut-être.

Rien n’est facile, dans le chemin qu’entreprend Jean Marc Taurine. Se replonger dans cette période de sa vie, même si longtemps après, est une expérience terrifiante. Tant de culpabilité : pourquoi n’avoir rien dit, pourquoi n’avoir rien fait, pourquoi s’être « laissé faire » ? La sidération n’est pas acceptation. L’enfant qu’il était – et qui est toujours là, infiniment seul, perdu, se haïssant autant qu’il hait ses abuseurs – a tout enfermé en lui-même, hormis ce qu’il allait vomir après chacun de ces moments écœurants. Il se souvient de la peau, de l’odeur, de la pilosité, de la forme de la bouche, du sexe de chaque agresseur, comme un concentré de saloperie qu’il repasse, ô combien douloureusement, au tamis de sa mémoire.

Pourquoi lui ? Sa bouille d’ange ? Ses résultats scolaires si mauvais qu’ils justifiaient des convocations dans le bureau des professeurs ?

Il n’y a pas de réponse, pas de raison qui permette de trouver un semblant de logique à son calvaire. Il ne sait pas combien d’autres enfants ont été soumis à ces abus, peut-être que d’autres garçons se taisaient eux aussi et qu’il n’en a rien su. Il n’a rien dit, lui non plus. Jamais. Comme si le silence pouvait disparaître la mémoire des odeurs, des sensations, de la peur, des sentiments complexes éprouvés.

Les mots qui décrivent les abus sont parfois crus mais rien ne peut donner une vraie idée du choc ressenti par l’enfant qui subit ces attouchements et ces viols. C’est d’autant plus incompréhensible, d’autant plus impossible de se rebeller que ces gestes infâmes proviennent de ceux qui sont censés représenter la vertu et la morale. Quelle hypocrisie, quelle dégueulasserie. Les images, parfois insoutenables, de ces grosses pognes plongeant dans le slip de l’enfant, de ces respirations plus rapides, de ces faces soudain plus rouges, font horreur et mettent en colère.

Ces hommes ont pu passer des années, totalement impunis, à soumettre des enfants à leurs désirs, sans que personne ne vienne leur demander des comptes, sans qu’aucune forme de justice ne vienne les punir.

Jean Marc s’enfonce dans les difficultés scolaires, incapable de se concentrer pendant les cours, incapable d’y trouver un quelconque intérêt, son être profond totalement absorbé par sa souffrance tue. L’emprise mortifère des Pères est impossible à secouer, il obéit, comme une machine, un automate qui ne peut se rebeller.

Comment s’est-il fait que je n’aie rien dit ? Rien pu dire ? Rien. Rien voulu dire. Rien. Incapable de dire. Il me manquait probablement une case. Un retard très net dans le développement psychologique et physique de ce type que je suis obligé de considérer comme moi. Une fois ces actes tolérés dans une grande frayeur, était-ce déjà de l’aversion ? Sans doute. Il s’agissait davantage, je crois, d’une confusion gigantesque et d’une culpabilité en proportion de ma déroute : incalculable. La suite, puisque je n’ai rien dénoncé, s’est déroulée en conformité avec cette vase putride et initiatique : sans surprise. Sans improvisation. Dans l’ordre des choses. Dans la suite logique des choses.
Banalisée puisque sans révolte ? Avec une régularité de perfusion à remplacer pour alimenter un corps pour lui éviter la mort . Moi, la mort je la souhaitais.

L’enfant ne peut parler. Il sait bien qu’ils sont plus forts que lui, que les adultes ne respectent pas la parole enfantine, qu’elle est délégitimée à peine est-elle prononcée. Il sait bien aussi que ses parents l’ont inscrit dans cette institution catholique dans le but de lui assurer le meilleur enseignement, car cet établissement à bonne réputation. Ils vont même déménager et s’en rapprocher, mettant ainsi un terme aux seules joies de l’enfant qui tenaient à son quartier populaire et pauvre mais dans lequel il aimait vivre et où il comptait plusieurs copains. Conforme aux idéaux bourgeois de ses parents pour lesquels l’image qu’on donne de soi est essentielle, cette nouvelle adresse le coupe de tout ce qui pouvait le distraire de son calvaire.

Et puis comment expliquer ce qu’il ne s’explique pas à lui-même, comment passer au-delà de la barrière de la honte et de la culpabilité qui l’engluent, de la peur intense avec laquelle il vit tous les jours, comment répondre aux questions qu’on ne manquera pas de lui poser. Et si on ne le croit pas ? Aucun enfant n’a les mécanismes intellectuels et psychologiques pour comprendre ce qui lui arrive et prendre des décisions. Il est seulement écrasé et broyé, survivre est sa seule préoccupation, quand elle l’est encore.

Il ressent tant de haine pour ses bourreaux qu’il souhaite leur mort, seule façon de se délivrer d’eux pour de bon.

Me voilà donc en classe quatrième. Je progressais. Aucun élève ne connaissait le nouveau titulaire, le père L. Il portait la soutane sans être prêtre. Il n’avait pas encore prononcé ses vœux. Les vœux n’empêchant aucunement les déviances, ni la mise aux oubliettes d’une libido morbide. Pornographique. En comparaison des autres professeurs, c’était pour nous un univers différent : jeune, il se montrait joyeux, intelligent, brillant même. Il avait un rire clair et contagieux. Il révolutionnait la manière d’enseigner une matière, en l’occurrence le français. Il dynamisait une classe comme personne, il inventait, il improvisait. Il nous faisait découvrir la poésie, Villon, Rutebeuf, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Ronsard et d’autres. Des écrivains catholiques, Mauriac, Claudel, Green. Il nous proposait d’écrire des textes libres – des compositions françaises. Pour la première fois, le cancre que j’étais s’éveillait, du moins à ce cours-là, pour les autres je me contentais du minimum. Le père L. m’a invité très vite à travailler davantage les autres matières qui, en cas d’échec, m’empêchait de passer dans la classe supérieure. La poésie m’ouvrait des horizons jusque-là inconnus. Jamais entendu parler de ces poètes à la maison. Pour la première fois.
Je m’allégeais du fardeau des outrages des années précédentes. Je me lestais des cauchemars et je décollais. Je n’ai rien vu venir de la capacité de nuisance du père L. Son dynamisme me donnait l’espoir d’un jour quitter mon statut de cancre. Je découvrais grâce à lui un intérêt tout relatif pour l’école. Cela ne dura pas.

Puis vient le dernier des pères. Lui n’a pas encore prononcé ses vœux, il est jeune, enthousiaste, plein de joie. Son enseignement éveille d’un coup l’esprit de Jean Marc qui se découvre le goût de la littérature et se met à devenir un bon élève. Enfin, il éprouve du plaisir à travailler et à apprendre.

Mais il déchante vite. Cet enseignant-là est encore pire car il tombe amoureux de Jean Marc. Ou c’est ce qu’il dit. Ou c’est ce qu’il veut croire. Comment savoir. L’amour justifierait tellement bien les abus et le viol.

Il se défroque et poursuit Jean Marc, jeune ado, de ses assiduités et lui faisant du chantage au suicide s’il parle de ne plus le voir.

C’est presque pire qu’avant, une violence immense physique et psychologique, qui détruit Jean Marc, lui enlève toute possibilité de créer des liens sentimentaux avec d’autres personnes, de tomber amoureux, de faire l’amour avec quelqu’un de son choix. Jusqu’à la révolte salvatrice, enfin.

Quel récit, quelles souffrances, quel effort incroyable pour mettre ces souvenirs atroces sur le papier ! C’est dur à lire, vraiment, on ne peut qu’éprouver une totale empathie pour l’auteur et une énorme colère contre ceux qui l’ont blessé ainsi que contre ceux qui ont permis à ces salauds de continuer à le faire.

C’est toute sa vie qui subit le poids de ces abus : comment nouer des liens avec les autres alors qu’on ne peut pas tout dire ? Comment ne pas penser à ses violeurs quand on fait l’amour avec quelqu’un ? Les sentiments de honte et de dégoût, de haine et de colère, d’impuissance et de solitude, une fois éprouvés, comment vivre avec ? Quel homme devenir ?

Cette plaie jamais refermée, jamais soignée, continue son lent travail de sape à bas bruit. Il en faut, du courage, pour parler, pour tout dire, enfin. C’est un geste de guérison, de réparation, c’est beau et brave.


Révérends Pères de Jean Marc Turine, Editions Esperluète, 128 pages mars 2022

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