La Voix du lac de Laura Lippman

Laura Lippman a publié plus de vingt romans, tous situés sur la côte est des Etats-Unis, et elle a reçu de nombreux prix pour son œuvre. Corps inflammables a été publié par Actes Sud en 2019.


Maddie Schwartz est une de ces femmes qu’on envie : elle est belle, mariée à un homme riche et séduisant, mère et épouse parfaite et a donc absolument tout pour être heureuse. Enfin, si on veut. Nous sommes en 1965, et les rêves d’émancipation des femmes prennent corps, enfin, et Maddie veut en être, elle veut gagner sa vie et être autre chose qu’épouse et mère. Elle ne s’est jamais imaginée devenir celle qu’elle est aujourd’hui, elle avait d’autres rêves, d’autres ambitions pour elle-même et, tout d’un coup, elle sent qu’il lui faut rompre avec cette existence insipide et tenter de vivre comme elle le désire profondément.

Bon, ce qu’elle désire profondément, c’est encore un peu flou, mais elle ne se dégonfle pas et part de sa luxueuse maison pour louer un petit taudis dans un quartier beaucoup moins riche et donc beaucoup moins blanc. Mais cela lui convient bien mieux et elle se met enfin à reprendre le fil de son existence que ses années de mariage avaient mises entre parenthèse. Bien sûr, son mari et son fils ont du mal à se faire à la nouvelle situation, mais Maddie va de l’avant.

Bien vite, elle a une relation intense avec un jeune policier noir. Ils préfèrent la cacher, étant donné le racisme et le peu de tolérance pour la liberté sexuelle des femmes.

Maddie a été, quand elle était tout jeune étudiante, impliquée dans une relation amoureuse avec un homme – beaucoup plus âgé et surtout bien trop marié – qui s’est mal finie. Elle a aussi été, parce qu’elle est très jolie et gracieuse, l’objet de fantasmes et de désirs de plus d’un homme, dont un, particulièrement, que le hasard de la vie fait qu’il a été invité à dîner par son mari, ce qui l’a replongée dans son moi d’alors et l’a poussée à partir subitement de chez elle.

Elle joue de son charme sans vergogne, pour obtenir ce qu’elle désire, sans réelle conscience de ce que cette carte séduction peut avoir de contraire à son désir d’émancipation et ses revendications féministes. Il lui faudra longtemps avant de remettre cela aussi en question.

Mais, pour lors, ce qui la passionne est de trouver un emploi dans un journal car c’est cette carrière-là qu’elle a toujours voulu embrasser. Bien entendu, dans cette société sexiste, une femme journaliste, c’est rare et on lui confie plutôt la rubrique du courrier des lecteurs.

Les toilettes des femmes étaient l’un des rares endroits tranquilles et relativement propres de tout l’étage. Elles possédaient même une minuscule antichambre avec une causeuse en simili cuir, même si la seule femme qui y traînait était Edna Sperry, la journaliste couvrant les syndicats. Elle prenait ses aises sur la causeuse, avec son papier, du café, des cigarettes, émergeant à la toute dernière minute pour le rendre, en maudissant à l’avance les modifications de sa prose qu’elle anticipait.
« Madame Sperry…, s’aventura Maddie, après s’être lavé les mains et avoir aspergé d’eau son visage.
– Oui ?
– Je suis Madeline Schwartz, je travaille au Courrier des lecteurs. Mais j’aimerais avoir un poste de journaliste. Je sais que je commence tard – je viens d’avoir trente-cinq ans. » Après tout, trente-sept ans est tout près de trente-cinq, alors que « presque quarante » sonnait comme un arrêt de mort. « Puis-je vous demander… »
La femme plus âgée balaya Maddie du regard, elle balança ses cendres dans un cenrdier débordant de mégots, et émit un son qui aurait pu être un rire.
Maddie refusa de se laisser intimider.
«  Puis-je vous demander comment vous êtes devenue journaliste ? »
Alors Edna éclata indubitablement de rire.
«  Qu’est-ce qu’il y a de si drôle là-dedans ?
– À la minute où vous avez commencé par « Puis-je vous demander… », vous avez perdu l’avantage, dit-elle.
– J’ignorais qu’il me fallait un « avantage ». » Edna n’était pas différente d’une de ces vieilles viragos qu’elle devait séduire à la synagogue et à la Hadassah à l’époque où elle venait de se marier et commençait tout juste à siéger dans des comités.
« Il vous fait de l’autorité, de l’assurance. Vous savez comment j’ai commencé ? » Maddie, imaginant qu’il s’agissait d’une question rhétorique, ne répondait pas.
« Eh bien vous devriez le savoir. Si vous voulez devenir journaliste, la première étape consiste à vous préparer avant chaque interview pour en apprendre autant que possible sur votre sujet. »
Maddie était battue, mais elle ne voulait pas le montrer. « Je ne vous voyais pas comme un sujet. Plutôt comme une collègue.
– Ça a été votre première erreur », dit Edna.

Ce poste lui donne l’occasion d’enquêter sur la disparition d’une jeune fille noire, Cleo Sherwood dont le fantôme s’exprime et dévoile petit à petit la vie passée. C’est elle, la voix du lac, et on y retrouve en effet son corps grâce aux lettres qu’envoie un lecteur à Maddie. Cette victoire donne à la jeune femme le goût de l’investigation, et elle décide de s’occuper d’une autre disparition, celle de Tessie Fine, d’autant que personne n’a l’air très intéressé par ce qui arrive aux jeunes femmes quand elles sont noires, pauvres, ou les deux.

Prenant de plus en plus confiance en elle, Maddie s’autorise des écarts de plus en plus grands aussi avec la loi, la déontologie et les règles élémentaires de prudence. On ne s’attaque pas impunément aux hommes, surtout puissants. Même lorsque leur culpabilité est évidente, ça n’en fait pas des coupables, dans cette société-là.

Qu’as-tu pensé en voyant le corps ? Suis-je devenue plus réelle à tes yeux ? Ou bien moins ? Ça devait être monstrueux, je parie, tout droit sorti d’un film d’horreur. La créature du lac. Je ne supporte pas de dire que c’est à moi, ce corps. Qui – toi, les gens de la morgue, les policiers – pourrait encore voir une personne dans cette chose ? J’en veux pas aux gens de s’en ficher. Je m’en fiche. Je suis incapable d’avoir le moindre sentiment envers ce tas de chair et d’os, accroché avec obstination à ses secrets. Mes compliments pour avoir contemplé ce spectacle.
Je sais que ça semble idiot, mais – j’étais nue, j’imagine ? Qu’est-il arrivé à mes vêtements ? Évidemment ils doivent être importables et ils ,ne pouvaient pas les laisser sur moi. Mais font-ils partie des preuves ? Est-ce que quelqu’un les a examinés avant de les ranger quelque part ? Est-ce qu’on, les a nettoyés avant de les jeter ? Chacun de ces vêtements avait une histoire à raconter, si du moins ça intéressait quelqu’un. Il y avait tout un monde d’histoires dans les vêtements que j’ai choisis ce soir-là.

Le roman montre une société raciste et misogyne, dans laquelle la place des femmes est principalement au foyer, comme un faire-valoir à des maris en pleine ascension sociale, et qui sont reconnues pour leurs prouesses culinaires et leur habileté à organiser des soirées tout en restant minces et bien coiffées. Malgré leurs études et leurs diplômes, les femmes ne trouvent pas leur place dans le monde du travail, ou alors en tant que subalterne.

Maddie est justement désireuse de changer de vie et de se faire une place dans le monde du travail en rapport avec ses capacités. Consciente de ses atouts physiques, elle en joue pour commencer puis se refuse à s’abaisser à cela et ne compte plus que sur son intellect et son savoir-faire. Elle s’aguerrit, mûrit, prend confiance en elle et s’affirme lentement en prouvant qu’elle est capable de tenir son rang aussi bien qu’un homme.

Mais à ce roman d’apprentissage s’ajoute l’histoire de ces jeunes femmes, et en particulier de la jeune Cleo, victime de sa couleur de peau, de sa classe sociale et de la misogynie des hommes.

Ce roman est le portrait d’une époque pleine de contradictions, qui autorise les femmes à s’émanciper mais pas jusqu’au point où elles pourraient concurrencer les hommes.

De même, les lois contre la ségrégation raciale et le Voting Act de 1965 contrecarrent le racisme pourtant encore profondément ancré dans les mentalités, d’autant plus qu’il est couplé à une hiérarchie sociale encore totalement à l’avantage des Blancs.

Bien davantage qu’un simple roman policier, La Voix du lac retrace les contours d’une époque par l’intermédiaire de plusieurs narrateurs, juste avant les grands chambardements des années 70, sexisme, racisme et société de classes comme autant d’écueils contre lesquels l’enthousiasme et la détermination de Maddie se heurtent souvent, sans s’affaiblir pourtant, tout en la portant vers l’accomplissement de ses ambitions.


La Voix du lac de Laura Lippman, Editions Actes Sud, collection actes noirs
Traduit de l’anglais (E.U.) par Hélène Frappat, 400 pages, février 2022

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