La Ville de vapeur de Carlos Ruiz Zafón

Carlos Ruiz Zafón a écrit la saga du Cimetière des livres oubliés dont le dernier tome Le Labyrinthe des esprits est paru chez Actes Sud en 2018.

Il a également écrit le Cycle de la brume et Marina. Tous ses romans sont disponibles chez Babel.

Ces romans peuvent être lus dans n’importe quel ordre, ils présentent plusieurs voyages dans le même labyrinthe, plusieurs chemins possibles dans l’enchevêtrement de récits. C’est l’auteur espagnol le plus lu à travers le monde. Ce recueil de nouvelles ne nécessite pas d’être familier de ses œuvres précédentes pour être apprécié même si, évidemment, il est particulièrement émouvant d’y retrouver des personnages aimés.

Comme un signe de l’au-delà nous parvient ce recueil de onze nouvelles de ce merveilleux auteur hélas disparu l’an dernier. J’ai tant aimé sa tétralogie Le Cimetière des livres oubliés !


On retrouve ici l’atmosphère propre aux romans de Zafón, ce mélange passionnant de mystère surnaturel, de fantastique, d’émotion, d’enfance, de terreur dans une Barcelone qui s’offre et se dérobe toujours autant.

– Est-ce que tu aimes les histoires ? lui demandai-je.
– C’est ce qui me plaît le plus au monde. J’en sais quelques-unes que peu de gens connaissent, dit-elle. Mon père les écrit pour moi.
– Moi aussi, j’écris des histoires. Je les invente, plutôt, et je les apprends par coeur.
Blanca fronça les sourcils.
-Voyons ça. Raconte m’en une.
– Maintenant ?
Elle fit oui de la tête, d’un air de défi.

– J’espère que ce n’est pas une histoire de princesse, menaça-t-elle. Je déteste les princesses.
– Ben, il y a une princesse…mais elle est très méchante.
Son visage s’illumina.

– Très méchante, comment ?

La lecture, le livre, l’écriture sont encore les pivots de la narration et on retrouve David Martin, les Sempere et Andreas Corelli, aussi bien que Cervantes. Ces figures sont saisies avant de devenir les personnages que nous connaissons bien, leur conférant ainsi une existence presque réelle en dehors des romans de la tétralogie. C’est magique de retrouver ces personnages aimés, d’en savoir plus sur eux, de les comprendre mieux. La lecture apaise, enchante, ouvre la porte d’un ailleurs meilleur, c’est à la fois une façon de transformer le réel et une façon de s’y soustraire. Les souvenirs des lectures remplacent ceux de la vie ordinaire et permettent de forger des liens avec les autres plus forts et plus durables que dans la vie ordinaire.

L’autre point saillant de ces nouvelles, c’est la mort, la perte, le deuil. Les convulsions de l’Histoire marquent profondément et de façon indélébile chacune de ces nouvelles qui ont pour décor une Barcelone en ruine, exsangue, fantomatique où l’on aperçoit parfois une jeune fille vêtue de blanc bientôt balafrée de rouge, un regard amical trouant la nuit, une amitié fugitive que l’aube dissout.

Sur la photo, les corps sont alignés dans des caisses en sapin, défigurées par la mitraille mais reconnaissables. Laura est habillée de blanc, les mains sur son torse ouvert. Deux ans ont passé, mais en prison on vit ou on meurt de ses souvenirs. Les gardiens se croient les plus malins, mais elle sait déjouer les contrôles.

David Martin, enfant, orphelin, rencontre Blanca, une petite fille riche et malheureuse. Ces deux délaissés unissent temporairement leur solitude dans les histoires qu’invente le petit dont la mère n’aura même pas pu le prendre dans ses bras. Son corps sera jeté dans un fossé, sans plus de cérémonie. Que de femmes maltraitées dans ce recueil ! Enceintes et seules, abandonnées, pauvres à en mourir, fantômes, prostituées – et parfois par leur propre père qui doit payer ses dettes de jeu -, elles sont les grandes victimes de tous les mauvais chapitres de l’Histoire et Barcelone en a beaucoup à raconter. Et si une nouvelle parle de Gaudi, beaucoup d’autres évoquent les guerres dont la ville a été le théâtre et des morts accidentelles ou sur commande d’un pouvoir criminel.

– Je ne m’occupe pas de Barcelone, vous le savez. Donnez-le à Sanabria.
– Nous l’avons fait, Il y a eu un problème.
Je sortis de ma poche l’enveloppe contenant l’argent et je le lui tendis à mon tour.

– Je ne fais pas Barcelone. Vous le savez très bien.
– Vous ne me demandez pas qui est la cible ?
Son sourire dégoulinait de fiel.

– Tout est dans l’enveloppe. Le billet pour le train de ce soir est à votre nom à la consigne de la gare d’Atocha. M. le ministre m’a demandé de vous transmettre ses plus sincères et personnels remerciements. Il n’oublie jamais une faveur.
Le messager aux lunettes noires se leva et il s’apprêtait, avec une légère courbette, à prendre congé sous la pluie. Cela faisait déjà trois ans que nous nous retrouvions dans ce même recoin du parc, toujours à l’aube, et nous n’avions jamais échangé une parole autre que celles strictement nécessaires. Je l’observai enfiler ses gants de cuir noir. Ses mans s’ouvraient comme des araignées. Il nota mon regard attentif et s’arrêta.
– Un problème ?
– Une simple curiosité. Que répondez-vous à vos mis quand ils vous demandent ce que vous faites comme travail ?
Quand il souriait, son visage cadavérique prenait la teinte de linceul de sa gabardine.
– Du nettoyage. Je leur réponds que je travaille dans un service de nettoyage.
Je hochai la tête
– Et vous ? demanda-t-il. Que leur répondez-vous ?
– Je n’ai pas d’amis.

On retrouve tout ce qui fait l’univers de Zafón, bien sûr, ce mélange de gothique, de surnaturel et de rappels de l’Histoire proche et lointaine, avec cette joie de conter, ce plaisir de faire virevolter les mots et de surprendre son lecteur par des images stupéfiantes de beauté, des destinées tragiques, des fantômes et des labyrinthes littéraires captivants.

Bien sûr, ce sont les ultimes récits de Zafón, et le coeur se serre en les lisant.

La Ville de vapeur de Carlos Ruiz Zafón, Editions Actes Sud
Nouvelles traduites de l’espagnol par Marie Vila Casas, 192 pages, novembre 2021

2 réflexions au sujet de « La Ville de vapeur de Carlos Ruiz Zafón »

  1. Je tarde à lire tous les romans de cet auteur, comme pour faire durer le plaisir, car je sais qu’il n’y en aura plus. Pour le moment, j’ai lu les deux premiers tomes de la saga du cimetière des livres oubliés, deux romans que j’ai adoré. Merci pour ce partage, j’en viendrai très certainement à lire ce livre un jour, le coeur serré.

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