Le petit Fiancé, Récits du ghetto de New York, d’Abraham Cahan

Abraham Cahan est né en Lituanie en 1860. Il s’exile à New York à l’âge de 22 ans. Il y dirige le fameux Jewish Daily Forward, quotidien en yiddish. Son œuvre est écrite en anglais et prend pour cadre le ghetto juif, ses personnages sont des Juifs venus d’Europe centrale, déracinés, qui peinent à trouver leur place dans la société américaine.

Ce sont deux tout petits récits, deux histoires qu’on imagine parfaitement pouvoir être racontées à voix haute, à la fois drôles et tragiques.


Nous sommes au début du XX° siècle, à New York, dans le Lower East Side, un quartier où vivent beaucoup de Juifs ashkénazes cherchant un refuge, un asile, un futur.

Le père de Flora – veuf – est un homme riche. Il a réussi, il est établi, a donné une bonne éducation à Flora qui ne rêve, elle, que d’épouser un médecin. Pourquoi ? Mais parce que c’est ce mariage qui lui permettra de devenir une new-yorkaise à la mode, établie, qui recevra des membres éminents de la bonne société dans son salon, qui fera partie de ce monde qu’elle sait juste à sa portée mais pas encore sien. Les émigrés mal dégrossis qui ne cessent de faire de trahir leurs origines dans leur parler approximatif ? Très peu pour elle. L’observance stricte de la religion ? Pas tant qu’elle l’empêche de s’épanouir à cause de son sexe. Elle est jeune, belle, cultivée et accomplie, elle pense donc que rien ne lui est interdit dans cette société qui se modernise.

Son père, lui, a une tout autre idée du futur réservé à Flora. Comme les pères des comédies de Molière, il pense d’abord à lui. Il choisira le gendre qui lui permettra de se réconcilier avec la religion qu’il a un peu délaissée et qui sera capable de réciter le Kaddish à sa mort. Un jeune homme talmudiste, d’une moralité que rien n’entache, un homme immergé depuis l’enfance dans les écritures saintes et qui sera donc son allié spirituel. Sa fille ? Eh bien, elle s’en accommodera et devrait même être heureuse pour son père.

Azriel décide avant tout, saisi soudain par un sentiment de pieuse fidélité à ses origines, de s’offrir un voyage sentimental et décisif dans sa ville natale de Pravly. Il laisse sa fille aux bons soins de leur gouvernante, une femme très pieuse et entièrement soumise à son maître, et retourne en Europe.

C’était Pravly, et dans le même temps ce n’était pas Pravly ; ou plutôt, c’était bien le même cher vieux Pravly, mais quelque chose d’autre y avait été ajouté, trente-cinq années s’étaient sédimentées à sa surface, à travers lesquelles la bourgade fixait à présent Azriel.

Les souvenirs d’Azriel se heurtent à la réalité : Pravly est toute petite, délabrée, laide et extrêmement rustique. Quel désappointement !

Lui-même n’est pas accueilli à bras ouverts mais avec méfiance et suspicion si bien que l’argent qu’il sème de façon ostentatoire est loin d’avoir les effets escomptés. Avec beaucoup d’humour, Abraham Cahan conte les déboires et les difficultés que rencontre Azriel, complètement en décalage avec les habitants, qui ne sait absolument aucune prière, ne connaît que le yiddish et pas l’hébreu, ne peut ni lire les textes sacrés ni les comprendre. On savoure la narration parsemée d’exclamations et de mots yiddish, c’est à la fois drôle et extrêmement vivant, on se plonge dans l’histoire aussi par les oreilles, c’est magnifique !

L’exil a embelli des images du passé comme il a donné une autre valeur aux choses et aux gens. Que vaut le passé quand on vit depuis 35 ans ailleurs ? Quel rapport peut-on avoir avec les autres quand on est devenu le riche habitant d’une mégalopole ?

« Oui, je ne suis qu’un rustre ! rugit Azriel, avec une touche ostentatoire à la Bounderby ! Mais vous savez, je ne souhaite pas épouser ce garçon moi-même. Vingt mille roubles, en cash et sur place, et ainsi, quand le vieux butor se fera la malle, c’est dix fois cette somme que Shaya héritera. Elle est mon unique enfant, et lorsque je vais mourir, que je m’étouffe si j’emporte une seule de mes maisons avec moi dans la tombe. Les vers ne mangent pas les maisons, vous êtes au courant ? »
La nature de ce cliché éculé offensa les vieux talmudistes assoupis, et l’un d’entre eux fit remarquer, tout en pointant un doigt sarcastique sur la photographie :
« Votre demoiselle ressemble à la fille de quelque noble chrétien. Shaya est un garçon juif.
– Vous n’aimez pas ma fille, n’est-ce pas ? lui renvoya Azriel. Et pourquoi, je vous prie ? Parce qu’elle n’est pas un bout de laideron et qu’elle porte un chapeau ? Le grand rabbin de Vilna est aussi pieux que n’importe lequel d’entre vous, est-ce que je me trompe ? Eh bien figurez-vous que lorsque j’étais là-bas, en chemin pour me rendre à Pravly, j’ai aperçu sa fille, et elle aussi portait un chapeau, et elle aussi était jolie. Vingt mille roubles ! »

Finalement, après quelques difficultés, Azriel s’offre – oui, je sais, mais c’est à peine exagéré – un jeune homme, pur produit d’une école talmudique, exactement tel que l’a rêvé le vieil homme, qu’il décide d’importer aux Etats-Unis afin de le donner en mari à sa fille. Le titre anglais de ce roman est The Imported Bridegroom, à la fois clair et comique. Azriel s’achète un gendre et le ramène chez lui comme il le ferait d’un objet précieux.

« Voici le fiancé qui t’est prédestiné, ma fille. Un beau présent, n’est-ce pas ? Te serais-tu jamais attendue à un tel nanan de petit chéri, hey ? Bon, les enfants, il faut que j’aille vérifier où en sont les bagages. Bavardez un peu et faites connaissance. »
Et sur ce, il se dirigea vers la porte.
« Papa ! Papa ! » l’appela frénétiquement Flora. Mais il ne tourna pas pour autant la tête et poursuivit son chemin.
Dans son désespoir, elle se précipita sur le jeune étranger qui se tordait toujours le doigt, debout au milieu du salon, le regard rivé sur le tapis, et dit d’un ton brusque :
« Monsieur, vous auriez mieux fait de partir. Si vous vous imaginez que vous allez être mon fiancé, vous vous méprenez cruellement. »
Elle parlait en yiddish, mais sa prononciation, et particulièrement celle de la lettre « r », était si nettement américaine aux oreilles de Shaya que ce yiddish répercutait à la fois sa langue maternelle et l’idiome des Gentils. C’était cependant suffisamment yiddish, et le fait même que cette demoiselle imposante le parlât lui donnait le sentiment d’être en présence d’une princesse juive des temps bibliques.
« Et où irais-je ? Je ne connais personne ici, dit-il d’un air de désespoir naïf qui toucha le cœur de la jeune fille. Quelle faute ai-je commise ? » ajouta-t-il d’un air implorant.
Elle l’examina de plus près et, l’attrapant par le bout de son menton fraîchement rasé, écarquilla les yeux sur lui et éclata d’un rire chaleureux.
« Sérieusement, mon père vous a vraiment amené jusqu’ici pour m’épouser ? » questionna-t-elle, s’éveillant pour la première fois au côté cocasse de la situation, et éclatant de rire.
Shaya rougit et serra son doigt, mais il le relâcha aussitôt et lui aussi émit alors un ricanement. L’hilarité de Flora le mettait à l’aise, et son yiddish laborieux lui fit l’effet d’un babillage d’enfant.
Flora était amusée et charmée comme s’il s’agissait d’un bébé. Shaya quant à lui avait l’impression de jouer avec un autre garçon.

Le voilà qui l’installe à demeure et qui annonce son intention à Flora dont on devine sans peine la réaction. Elle n’a aucune intention de vouer sa vie à ce jeune homme qui ne sait même pas parler anglais simplement pour que son père soit assuré d’un soutien spirituel !

Mais, petit à petit, Flora et Shaya apprennent à se connaître et s’apprécient : elle l’aide à apprendre l’anglais, il accepte d’entamer secrètement des études de médecine, Shaya est gentil, doux, amoureux, tout peut s’arranger en douceur. Son innocence et sa naïveté sont charmantes. Azriel ne pourra qu’être ravi d’avoir été gentiment dupé quand il s’apercevra que sa fille et Shaya sont heureux ensemble, vivant comme ils le souhaitent.

Bien sûr, les choses ne vont pas se passer comme elles devraient, et le récit prend une nuance amère qui contraste vivement avec l’esprit amusé et tendre qui le conduisait jusque-là.

C’est un récit vraiment très subtil, beaucoup plus qu’il n’y paraît de prime abord. Azriel est un riche Américain, en définitive. Il a amassé un bon pécule qui le sépare de sa patrie, en réalité, une patrie qu’il ne connaît plus, qui est autre que dans ses souvenirs, qui ne l’attend pas, qui ne le reconnaît pas. Son expérience américaine le conduit à penser, finalement, que tout s’achète, même un gendre, même le salut, même la spiritualité, c’est plus simple que d’étudier le Talmud ou de se donner la peine de réfléchir sur soi-même. Flora est écartelée entre son respect pour son père, ce qu’elle pense être son devoir d’obéissance et l’indépendance, l’autonomie, la liberté de pensée et de parole qu’elle a, citoyenne américaine en prise avec son temps. Quant à Shaya, il n’est pas réductible au rôle de gendre obéissant et pieux et cette nouvelle vie américaine libère aussi sa pensée.

Le petit Fiancé est suivi de Circonstances, une nouvelle qui, sans pathos, sans afféterie, d’une prose lumineuse, simple, teintée parfois d’une forme d’humour malgré tout, montre l’antisémitisme qui pousse ceux qui en sont victimes à chercher à New York un endroit plus clément.

Après une année de pérégrinations et de requêtes infructueuses, le paquet de nerfs qu’il était devenu se rendit à Jitomir pour une dernière tentative dans la province de Volyn.
Un haut fonctionnaire de la magistrature, qui le reçut plutôt poliment, fit, au cours de leur entretien, une remarque à moitié facétieuse sur le chemin du barreau passant par les fonts baptismaux.
« Scélérat ! » tonna Lurie, poings serrés, des éclairs pleins les yeux.
Heureusement, le fonctionnaire était un vieil homme à la tête froide qui savait comment éviter une publicité peu désirable. Aussi, lorsque Lurie entreprit de quitter la pièce d’un air provocant, il ne fut pas retenu.
Un mois ou deux plus tard, Boris et Tanya arrivaient à New York.

Boris Lurie et Tanya partent d’Ukraine parce que, juif, le jeune homme ne peut exercer son métier d’avocat pour lequel il a pourtant tous les diplômes requis. À New York, sa belle intelligence s’étiole dans l’usine de fabrication de boutons en nacre qui l’emploie, l’argent vient souvent à manquer et Tanya ne sait plus comment retrouver le Boris qu’elle aime, leurs discussions passionnées sur la littérature par exemple – Maupassant, à qui cette nouvelle fait tellement penser – , elle se rend compte que leur vie ressemble de plus en plus à une longue nuit froide ponctuée de désaccords et de désillusions. Boris a une idée pour les sauver de la misère : louer leur salle à manger à un jeune étudiant en médecine…

Simple et cruel, comme la vie peut l’être.


Le petit Fiancé, Récits du ghetto de New York, d’Abraham Cahan
Éditions Zoé, traduit par Isabelle Rozenbaumas, novembre 2021, 192 pages

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