L’Intrusive de Claudine Dumont

Claudine Dumont est une auteure canadienne originaire du Québec qui a écrit trois romans, Anabiose, La petite fille qui aimait Stephen King et celui-ci, L’Intrusive qui figure dans la sélection du prix roman Cezam 2022.

Camille souffre. Sans arrêt. Elle ne peut même pas compter sur les quelques heures de répit et d’oubli que procure le sommeil parce qu’elle ne dort plus, justement. Les médicaments, les somnifères en tous genres, elle a essayé, rien n’y fait. Vivre, dans ces conditions, est presque insupportable. Elle a dû cesser son travail de recherches dans un laboratoire parce qu’elle est incapable de mener quoi que ce soit à bien, se nourrissant à peine, victime d’hallucinations parfois, jamais totalement sûre ni de ses perceptions sensorielles, ni de ce qu’elle ressent ou pense, flash-backs indésirables et souvenirs pénibles affluant sans raison apparente à sa conscience. Et quand elle s’assoupit malgré tout une heure maigrelette, elle fait un cauchemar qui la propulse dans le réveil.

Mais, de plus, Camille a perdu ce qui faisait son bonheur du dimanche : la joie d’accueillir chez elle sa nièce, Jeanne, une petite fille d’une dizaine d’années avec qui tout est simple, passionnant, joyeux. Sa belle-sœur, en particulier, lui reproche d’avoir fait quelque chose de si insupportable qu’elle préfère interdire tout contact entre elles. Jeanne pleurera beaucoup, s’enfuira même à plusieurs reprises de chez ses parents pour aller chez sa tante, en pure perte. C’est très clair : Camille aura à nouveau le droit de passer du temps avec Jeanne uniquement quand – si, hélas, s’inquiète Camille – elle sera en mesure de prouver à tous qu’elle a un comportement normal qui ne présente aucun danger.

Je devrais manger. Je n’ai pas faim. Il reste six longues heures avant que l’absence de Jeanne à notre rendez-vous habituel ne m’écrase tout l’intérieur. Je sais pourquoi je ne peux plus la voir, pourquoi mon frère a accepté que la mère de sa fille me l’interdise. Il y a ce vide qui m’habite depuis que je n’ai plus de contact avec elle. Elle me manque. Une si petite personne qui prend autant de place dans mon espace intérieur, son absence laisse un espace vacant dans le centre de qui je suis. Depuis qu’elle a quatre ans, elle vient passer les dimanches après-midis avec moi. C’était d’abord pour permettre un peu plus de temps entre adultes à Laurent et Mathilde, mais c’est vite devenu un moment privilégié entre ma filleule et moi. J’ai reproduit avec elle un des rares plaisirs que je partageais avec ma mère, et nous avons pris l’habitude de regarder ma collection de films d’Audrey Hepburn. Quand je les regardais avec maman, c’était pour apprendre comment une femme raffinée doit se comporter, mais c’était quand même agréable parce que ‘elle nous préparait un gros bol de maïs soufflé avec du beurre fondu, et puisque ce n’était pas souvent permis de manger quelque chose qui n’avait aucun apport nutritif, ça créait une impression particulière que je trouvais plaisante.

Finalement, comme en désespoir de cause, et parce que ni les psy, ni les médicaments n’y font rien, Camille accepte d’aller chez le frère de Mathilde, sa belle-sœur, qui peut – sait-on jamais – essayer de l’aider.

C’est un drôle de gars, Gabriel. Immense, excessivement solitaire – il s’est même construit une cabane à l’écart de sa maison pour pouvoir y fuir tout ce qui n’est pas strictement essentiel à la vie – , traînant un passé un peu problématique derrière lui, bourru et peu accueillant, il a du mal à accepter la requête de sa sœur, d’autant que ça fait pas mal d’années qu’il en a fini avec tout ça, interdit d’exercer après une catastrophe, vivant désormais de ses talents d’ébéniste. Avec tout ça ? Ah ! Oui, bien sûr. Avec l’utilisation de sa machine à lire les rêves.

Je ne réponds pas, je regarde le rêve de la première séance et je ne peux pas dire quand je me suis endormie ou quand le rêve a commencé. Je veux y réfléchir, me souvenir de cette journée, de cette séance, de ce moment, mais je n’y arrive pas. Mon esprit est trop éparpillé. Et je suis confrontée au fait que Gabriel a vu dans ma tête. Je sais que c’est ce qu’il fait, que c’est un succès d’avoir enregistré mes rêves, un premier pas vers une reprise de contrôle de ma vie, mais j’ai peur. Je me sens exposée. En danger. Je ne sais pas quoi faire avec ça. Je me concentre sur l’écran, même si rien ne s’y passe, parce que je dois taire la voix dans ma tête qui me hurle encore de partir d’ici, parce que je dois retenir tous mes muscles pour ne pas me lever et quitter ce bureau en courant. Retourner chez moi et me cacher sous mes couvertures pour continuer à ne pas dormir jusqu’à la fin. Je me concentre sur les pixels qui forment les images de mon subconscient. Je peux suivre ce qui s’y déroule. Je n’arrive pas à me souvenir de ce qui était avant ou de ce qui va venir après, mais l’enregistrement me montre la mémoire de mon rêve. C’est déstabilisant. C’est surréaliste. Si je n’étais pas aussi terrorisée, ce serait fascinant.

Il a une machine, entièrement de son invention, qui permet de voir sur un écran les rêves se matérialiser sous forme d’images, celles-là même que voit le patient.

L’idée est de comprendre ce qui terrifie Camille au point que son cerveau refuse d’abdiquer sa vigilance et préfère se consumer à rester en éveil plutôt que de s’adonner au sommeil. Que voit-elle ? Quels souvenirs, quels traumas terribles porte-t-elle qui sont si dangereux pour sa raison qu’il vaut encore mieux ne pas prendre le risque de rêver ? Pour ouvrir la porte de l’inconscient, il faut rêver et cesser d’exercer ce contrôle épuisant sur soi-même.

Mais Camille sait bien ce qui ne va pas. Elle se souvient bien de son enfance passée auprès d’une mère folle, extrêmement belle, terriblement dominatrice, qui lui a interdit de penser par elle-même, de ressentir ses émotions sans les contrôler, qui l’a soumise à sa volonté en lui enseignant, par une méthode féroce, comment ne jamais trahir le moindre tressaillement intérieur.

La mémoire ne lui fait pas défaut, elle revit souvent les scènes les plus cruelles de son enfance, et la mort de sa mère n’y fait rien, elle demeure complètement brûlée par une éducation dont elle peine à se remettre.

Ce n’est pas ce qu’elle a oublié qui l’empêche de dormir et la rend folle, c’est ce qu’elle n’arrive pas à accepter chez elle, c’est cette part d’elle-même qu’elle hait et qu’elle refoule, qui lui fait terriblement peur et la dégoûte.

Je regarde toutes les saveurs, toutes les couleurs, et mon coeur s’arrête sur une glace rose, avec de gros morceaux de cerises.
– Je vais prendre une glace aux cerises, s’il vous plaît.
Maman tire sur ma main. C’est le signal pour m’avertir que j’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas. Je révise ce que je viens de dire, j’ai été polie et j’ai dit s’il vous plaît.
– Elle va prendre une glace à la vanille.
L’homme lève un sourcil devant l’évidente erreur de ma mère.
– C’est ce qu’elle préfère. Et elle est allergique aux cerises.
Le monsieur reste un instant sans réagir parce que je n’arrive pas à retenir mon visage d’exprimer ma déception à temps, mais ma mère hoche la tête avec cette façon qu’elle a de tout dire sans rien prononcer, et le serveur n’insiste pas. Son sourire disparaît sans commentaire, et il plonge la cuillère dans le contenant tout blanc de vanille. Je regarde la boule se former, puis il la dépose sur un cône qu’il tend à ma mère. Je ne suis pas allergique aux cerises, j’en ai déjà mangé sans problème, mais je n’existe plus, moi, et mes envies de cerises non plus. Il y a une pression à la base de ma gorge et je dois avaler à trois reprises avant qu’elle ne se déloge assez pour ma permettre de respirer. Cela se produit souvent, alors je ne m’inquiète pas, mais ça me fait mal, je dois retenir mes larmes et je n’aime pas ça. Maman me tend ma gourmandise préférée qui ne l’est plus, et je lui dis merci avec un sourire de circonstance. Je n’ai plus envie de quoi que ce soit, mais je passe quand même ma langue sur l’amour que ma mère m’offre, même si ça ne goûte rien du tout, parce que c’est comme ça que les choses doivent être.
– Merci, Maman.
– Ça me fait plaisir, ma chérie.

Gabriel, à force de patience et grâce à sa machine, va-t-il être capable de l’aider à guérir ? Encore faudrait-il que Camille le veuille. Mais Jeanne attend, et si c’est le prix à payer pour la revoir, Camille est prête à affronter ses démons.

On est complètement immergés dans la multitude de sensations qui envahit Camille. Les manifestations physiques de son mal-être sont d’une vigueur tellement inquiétante qu’elles ne sont jugulées par rien : aucun médicament n’y peut rien, mais aucune thérapie non plus parce que ce qui ronge Camille, ce qui la dévore, elle ne veut pas l’admettre, elle ne veut pas le dire, elle ne veut même pas le voir en rêve.

Il y a une odeur rance dans mon appartement. Je me dirige vers le salon pour m’assurer que je n’ai rien oublié quand j’ai nettoyé mon gâchis. Il ne reste rien. Mais l’odeur est là. J’ai sorti le sac d’ordures contenant les essuie-tout souillés. Mais quelque chose sent encore. C’est insupportable. Je dois de nouveau laver les planchers.
La sonnette explose dans le silence de ma fragilité : mon coeur s’arrête. Il est trop tôt pour Laurent. Je dois attendre quelques instants avant de retrouver l’usage de mes jambes parce que je réalise que mes pieds sont engourdis à cause du temps que j’ai passé agenouillée. Je marche, incertaine de ma solidité, jusqu’à la porte. J’appuie sur le bouton. La voix de Laurent :
– Mac ?
– Monte.
– Mathilde est avec moi.
Mathilde ne vient pas au brunch mensuel.Je ne sais pas ce qui se passe.
– Montez.
J’ouvre la porte. Ils arrivent devant moi. Laurent s’avance pour me faire un câlin, mais suspend son mouvement et baisse les yeux sur ma personne.
– Qu’est-ce qui se passe ?
Je regarde ce qui l’inquiète et je réalise que je suis encore en pyjama.
– Et c’est quoi, cette odeur de Javel ? On se croirait dans une piscine publique ! Qu’est-ce que tu fous, Mac ?
Il me pousse vers l’intérieur en saisissant mes poignets pour regarder l’état de mes mains. Mathilde entre aussi et ferme la porte derrière nous. Je constate en même temps que mon frère que mes doigts sont trop rouges, irrités par les produits nettoyants que j’utilise, et que ça brûle. Fort.
Je ne dis rien pendant que Laurent m’amène à la cuisine et fait couler de l’eau froide sur ma peau endolorie.
– Mathilde, peux-tu aller ouvrir les fenêtres ? On étouffe.
Mathilde se dirige vers le salon, et je l’entends s’exclamer.
– Laurent, ici, maintenant. S’il te plaît.
Il finit d’ouvrir la fenêtre au-dessus de l’évier et me laisse pour aller rejoindre sa femme. Je regarde mes mains sous l’eau courante, et je me demande depuis combien, de temps je frotte le plancher du salon pour faire disparaître une odeur qui n’a peut-être jamais existé. Je ferme le robinet, j’essuie mes mains douloureuses, puis je vais les rejoindre.
Tous les meubles du salon sont repoussés contre le mur opposé à la fenêtre, empilés dangereusement, et je n’ai aucun souvenir d’avoir fait cela.

Il y a une dimension fantastique, féerique aussi : la maison perdue, la cabane encore plus perdue dans la forêt, la machine étrange, Gabriel, cet ange immense et effrayant, la perception du réel qui change tout le temps suivant l’état d’esprit – et l’état du corps – de Camille, et puis cette enfance diabolique, une mère comme une reine nocive qui a jeté un sort à sa fille. La conscience de la jeune femme se bat contre ce qu’elle pense être l’innommable vérité d’elle-même, comme si elle était – intérieurement, souterrainement – un monstre que sa mère aurait fabriqué, comme si elle avait été contaminée par sa folie, son goût du sadisme, son amour pour la douleur.

Beau roman, impressionnant et effrayant à la fois, écrit du point de vue de Camille ce qui plonge le lecteur dans un maelström de souffrances, d’hallucinations, d’angoisses incoercibles dont on a du mal à démêler le fantasme de la réalité, dans un jeu d’énigmes et de faux-fuyants psychologiques fascinants.


L’Intrusive de Claudine Dumont, Editions Le Mot et Le Reste, 378 pages, août 2021.

2 réflexions au sujet de « L’Intrusive de Claudine Dumont »

    1. Merci Hedwige, c’est tellement gentil de me dire cela, ça illumine ma journée ! Ce roman m’a beaucoup plus, j’ai été particulièrement sensible à la façon dont les tourments de la jeune femme sont évoqués avec tant de précision qu’on les ressent vraiment… J’espère que tu aimeras ce roman ! Bonne journée, Flore

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