Femme du ciel et des tempêtes de Wilfried N’Sondé

Wilfried N’Sondé est né à Brazzaville, a vécu en Île de France et à Berlin avant de s’installer à Lyon. Cinq de ses romans sont publiés chez Actes Sud, dont Le Coeur des enfants léopards ( 2007, prix des Cinq Continents de la francophonie et prix Senior de la création littéraire) et Un océan, deux mers, trois continents (2018) qui a été plusieurs fois couronné en recevant, entre autres, le prix Ahmadou Kourouma, le prix France Bleu/ Page des libraires et le prix des lecteurs de l’Express/BFMTV.


Dans la péninsule de Yamal, un chaman de la tribu des Nenets découvre, par un de ces hasards extraordinaires qui fait bifurquer à jamais toutes les routes du destin, la riche sépulture d’une femme – certainement puissante et respectée – noire. Sous le permafrost se trouve donc, depuis plus de dix mille ans, cette tombe totalement inattendue et ce qu’elle signifie est extrêmement précieux pour la science et pour Noum, ainsi que le chaman a décidé de se faire appeler.

L’imminence du danger oppressait le chaman. La terre allait être torturée, éventrée, la pollution arriverait et contaminerait bientôt les centaines de rennes qui y transitaient. Les familles des derniers éleveurs nomades qui fréquentaient la zone peineraient davantage à survire et finiraient peut-être par disparaître. L’industrie confisquerait leur habitat naturel à de nombreuses espèces, des plus petites aux plus grandes. Face à ces périls, un sursaut était nécessaire. L’urgence s’imposait au chaman, il se trouvait dans l’obligation d’agir avec empressement. Arrivé au crépuscule de sa vie, il s’était emmuré dans les attitudes affables qu’il avait décidé d’adopter après avoir réprimé en lui toute tendance au conflit. Désespéré, dans l’incapacité de lutter contre l’installation prochaine du chantier, le chaman s’en était remis au recueillement et à la méditation. Il rendit grâce à l’esprit de la défunte qui avait accueilli ses supplications , la pria de l’épauler, de le conseiller afin qu’il triomphe des insensés résolus à piller et à soumettre la nature pour satisfaire leur insatiable soif d’enrichissement.
À la joie qu’il ressentit, Noum perçut que la défunte partageait sa douleur. Comme lui, elle tenait à l’équilibre de cette terre.

Cette reine noire enterrée dans la froide Sibérie laisse à penser qu’il y a eu un passage entre les continents que nous n’avons pas encore découvert, ce qui serait une avancée majeure et décisive dans la compréhension de notre passé. Mais, pour Noum, l’enjeu est encore un peu différent parce que ce paysage, cette montagne et tout ce que cela représente pour la culture Nenets, est condamné à brève échéance puisqu’il y a bien plus rentable qu’une sépulture dans les profondeurs de la Sibérie : du gaz.

Noum se dit que grâce à cette trouvaille, il peut contrecarrer les plans de forage pour préserver à jamais la paix de ces lieux sacrés. Il se trouve qu’il a fait la connaissance, quelques temps auparavant, de Laurent, un zoologue français qui va mettre sur pied une petite expédition scientifique.

C’est un homme gris et anxieux qui caressait les touches de son clavier, en espérant que les millénaires aient correctement préservé les restes de la dépouille historique évoquée par Noum. Et quand bien même ils seraient dans un état satisfaisant, combien de temps le resteraient-ils, maintenant que la glace ne le protégeait plus ? Malgré ses doutes et le peu d’informations dont il disposait, son flair dictait à Laurent de ne pas rater une telle opportunité. À lui de surmonter le premier obstacle, et non des moindres : l’urgence de la situation, qui lui imposait d’organiser en quelques jours une expédition qui d’ordinaire demanderait des mois de préparation. Sans savoir encore comment il allait s’y prendre, il tenterait sa chance. Rien de tel que de s’embarquer dans cette aventure pour s’extraire avec éclat de la léthargie où il se morfondait, sortir de sa réclusion volontaire avec panache. À plus de cinquante ans, il saisirait l’occasion – peut-être unique – de se remettre en question, de trouver l’insouciance et l’audace nécessaires à inventer une nouvelle manière d’agir, à risquer l’aventure.

Le chercheur s’était retiré dans la résidence secondaire héritée de ses parents dans un village du Puy-de-Dôme, il avait passé des semaines à boire, à réfléchir aux échecs de sa vie sentimentale et à l’impasse de sa trajectoire professionnelle. Après des débuts enthousiastes et prometteurs, sa carrière de chercheur s’enlisait désormais dans la routine, Laurent stagnait. Il avait pourtant gravi les échelons de la hiérarchie universitaire de manière fulgurante : d’abord chargé de travaux dirigés, puis maître de conférences, depuis quelques années il avait atteint le prestigieux statut de professeur. A son actif, il comptait un nombre impressionnant de publications : trois livres, une quarantaine d’articles dans des revues spécialisées et de nombreuses contributions sur des sujets pointus. Il avait organisé des séminaires dans des établissements partenaires du sien, participait régulièrement à des colloques dans le monde entier, mais nourrissait d’énormes frustrations.

A vrai dire, Laurent est un scientifique sur le déclin, en pleine crise existentielle, qui ne publie plus grand-chose et se morfond pas mal en gémissant sur son sort, et l’appel de Noum est comme une réponse à ses malheurs. Et il ne lui faut pas longtemps pour savoir exactement à qui il va faire appel : Cosima, jeune docteure en médecine légale germano-japonaise ravissante et dont il a été – non, dont il est – amoureux sans aucun espoir d’être payé de retour et Silvère, un jeune anthropologue franco-congolais confronté à une grosse déprime et qui s’interroge sur le sens à donner à sa vie.

Contactées par Laurent, les deux jeunes scientifiques sont enthousiastes : une telle mission est une aubaine, un privilège extraordinaire qui ne se représentera jamais dans leur vie. Cosima a pourtant hésité un tantinet, échaudée par l’attitude de Laurent qui l’avait harcelée de sms, même une fois éconduit, mais elle sait bien qu’il serait fou de laisser cette découverte à quelqu’un d’autre. Quant à Silvère, le coup de fil de Laurent le sauve d’une vie dans laquelle il dérivait complètement, ayant abandonné une carrière dans les assurances certes lucrative mais absolument odieuse et qui le rendait fou, pour se rendre sur la terre de ses ancêtres, au Congo, un voyage totalement décevant qui le met dans un état second. Quand Laurent lui propose de venir travailler sur la découverte de Noum, il est l’objet de visions, comme s’il était mystérieusement connecté à cette femme défunte.

D’abord, Silvère eut l’impression de tomber très lentement dans un vide obscur, sans fond. Petit à petit, les intrusions dans son corps qui l’avaient fait souffrir au point qu’il s’était effondré lui prodiguèrent une sensation de légèreté, comme s’il se délestait de son enveloppe charnelle et accédait à des perceptions extraordinaires. Enfin, son âme prit son envol, prélude à des visions prodigieuses. Silvère déambulait dans les limbes liant les humains au monde des esprits et poursuivait ainsi son initiation, son apprentissage des arcanes du monde invisible. Dans sa transe, ses pensées s’imprégnèrent de la mémoire de la femme des temps anciens.
Il voyagea plusieurs milliers d’années en arrière. Il reconnut la peur qui, jadis, les avait forcés, elle et les siens, à s’installer dans ces contrées glacées après avoir quitté, plus au sud, les étendues arborées au climat tempéré. Une multitude en exode, fuyant les vagues des premiers agriculteurs venus de terres éloignées, dotés d’outils en pierre polie, de haches et d’herminettes. Des peuples pétris de bonnes intentions, portés par la volonté d’en finir avec la faim qui ravageait leurs rangs, taillaient, creusaient, défrichaient, et avaient fini par conquérir les immenses forêts. Ils avaient tenté de dompter leur environnement, asséché les marécages, puis dévasté les paysages en traçant des chemins ou en construisant des bacs pour traverser les rivières au lieu de suivre leur cours jusqu’à trouver un gué pour les franchir. Pour survivre, ils avaient substitué un univers de lignes droites et de segments à un monde rond, sauvage et complexe.

L’expédition n’est pas sans risque – Laurent a préféré faire en sorte qu’elle soit discrète et la paperasserie indispensable n’est pas totalement sans reproche – , elle est onéreuse et il a pris sur ses deniers personnels pour la financer, elle est délicate car la momie doit être étudiée au plus vite et in situ, or les conditions météorologiques ne sont pas prévisibles et pourraient rendre le corps impossible à étudier, ou limiter drastiquement les possibilités d’y accéder.

Mais tout cela n’est rien comparé au danger principal que Noum redoute – et à raison – : un mafieux bien décidé à vendre à une compagnie gazière toute la Sibérie s’il le peut. Et sa folle violence est un très bon argument pour éviter de le contrarier.

Serguei et son homme de main Micha, les deux mafieux, sont prêts à tout pour l’argent que va leur rapporter ce trésor gazier, surtout Serguei qui a une revanche à prendre sur la vie…

Assis sur le canapé miteux de Micha, face à l’écran de télévision où l’image se brouillait sans cesse, Serguei pestait contre ceux qu’il traitait d’ignorants, d’autochtones incapables de s’adapter à la modernité. Des ingrats qui refusaient les bienfaits du progrès offerts sur un plateau par des entrepreneurs comme lui. Comment certains d’entre eux, ceux de la trempe de cet insensé de chaman, s’obstinait-ils à retourner au mode de vie primitif de leurs ancêtres ? Une aberration, pour le Moscovite. Il imaginait avec dégoût des chasseurs affamés en train de tuer un phoque à coups de pierre sur le crâne, avant de le dépecer dans un bain de sang bouillonnant à l’aide de lames en os, et de se goinfrer ensuite de bouts de foie chaud dégoulinant d’hémoglobine au lieu de goûter aux délicatesses de la gastronomie française, italienne, ou même chinoise. Il s’énervait :
– Qu’ils continuent donc à vivre comme des fauves et à s’empiffrer de nourriture aussi répugnante que ces infects morceaux de morse mélangés au gras, pourris dans la terre pendant des semaines, qu’en plus ils partagent avec leurs chiens de traîneau !
Le soleil du jour perpétuel brillait encore, mais le temps se rafraîchissait. Les quarante-huit heures qui venaient de passer avaient sapé l’humeur de Serguei, il s’impatientait et voulait en finir au plus vite. Il rajusta le col de son manteau brun et blanc, en fourrure de vison et de renard polaire, et tendit un saumon entier à son chien qui haletait en bavant à ses pieds. Il attendait le retour de Micha, en espérant qu’il lui apporte enfin des nouvelles encourageantes. Il se servit un grand verre de champagne français et avala une tranche épaisse de jambon italien. Si ce n’était pour s’enrichir encore plus, jamais il n’aurait remis les pieds dans ce paysage qu’il haïssait plus que tout. Les contrées arctiques lui rappelaient le calvaire de son service militaire sans les montagnes de l’Oural et sous les températures polaires de Sibérie orientale.Ces deux années dans des contrées de glace, de ténèbres et de froidure extrême avaient failli le briser mais, là encore, il avait tenu. Pour lui, ces territoires n’évoquaient rien d’autre qu’un cauchemar : quasiment rien à acheter, tout pour sombrer dans la dépression et se cogner la tête contre la terre gelée jusqu’à en mourir. Il maudit le diable ou toute autre entité malfaisante qui s’était offert le malin plaisir de déposer tant de richesses sous des territoires si désolés.

La fragile momie noire dans son écrin blanc est inspirée de faits réels, puisqu’au Danemark, des généticiens ont réussi à décoder, il y a quelques années, l’ADN d’une jeune fille noire aux yeux bleus qui y a vécu et y est morte il y a 8000 ans.

C’est un roman d’aventure plein de charme et d’humour : la nature immense, somptueuse, violente, dangereuse et qu’on veut vendre à l’encan, poussant toujours plus loin l’exploitation insensée de notre planète, défendue par un groupe de scientifiques un peu barrés, un peu loufoques, menés par ce chaman qui a renoncé à une vie plus ordinaire pour se consacrer à sa relation avec le monde et ses esprits. Seul dans sa tente traditionnelle, il vit en ermite, trouvant ainsi la plénitude et une forme de bonheur d’être au monde qu’on veut lui ravir.

Roman écologiste qui montre la force et la fragilité de la nature que l’homme cherche à asservir, à exploiter à court terme sans mesurer – ou sans s’en soucier – les conséquences tragiques que cela entraîne pour toute l’humanité car nous sommes tous reliés les uns aux autres comme la magnifique reine noire du permafrost le démontre bien : elle est venue mourir ici, ensevelie avec déférence par son peuple il y a 10 000 ans, quand la Sibérie n’était pas ce à quoi elle ressemble aujourd’hui, fuyant un mode de vie agraire et sédentaire qui s’opposait au sien.

Roman fraternel fait de métissages et de liens complexes qui nous relient les uns aux autres, faisant de l’homme un élément du vivant parmi tous les autres, abolissant les différences pour ne retenir que l’immensité du monde visible comme du monde invisible, sa puissance, l’harmonie entre nous et le respect pour chacun.


Femme du ciel et des tempêtes de Wilfried N’Sondé, Editions Actes Sud, 272 pages, août 2121

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s