Mort dans le jardin de la lune de Martín Solares

Martín Solares est un écrivain, critique et éditeur mexicain qui a écrit Les Minutes noires en 2009, N’envoyez pas de fleurs en 2017 et Comment dessiner un roman en 2018. J’ai eu le grand plaisir de parler de Quatorze crocs, où l’on fait connaissance de Pierre Le Noir, membre de la brigade Nocturne, ici même.

Mais quel plaisir de se replonger dans le deuxième tome de Quatorze crocs, avec Pierre Le Noir, des fantômes anglais et des bêtes absolument terrifiantes, les Kiefers.


Nous sommes à Paris en 1927 et un homme est mort, poignardé, dans le jardin du Luxembourg. C’est Le Rouge, un des policiers de la Brigade nocturne qui vient de se faire assassiner et on appelle tout de suite Pierre Le Noir, son ami et collègue, sur les lieux du crime. Pierre vient de se faire agresser, il est encore sous le choc, et pas par n’importe qui ou n’importe quoi mais par un sanglier monstrueux ou plutôt un monstre aux traits de sanglier qui lui a laissé des entailles profondes.

Dans ce jardin, qui a l’air assez désert, à première vue, il y a en réalité pas mal de monde, mais pas forcément visibles immédiatement. D’abord les fantômes de Scotland Yard, section des manifestations surnaturelles de la Police royale britannique, le Lieutenant Campbell et ses quatre agents. Il n’y a aucun mystère quant à la raison pour laquelle ils sont à Paris : Jack The Ripper est de retour, 40 ans après et il a décidé de semer la terreur dans la capitale française.

Avant que le patron ait pu finir sa phrase, les visiteurs s’étaient déjà évanouis dans les airs. Ca fait partie des choses que j’ai du mal à supporter chez les fantômes, ils ne sont pas fichus de tenir une conversation complète avec les vivants.

Pour aider Pierre à trouver les assassins de son collègue, à combattre les Kiefers aussi, les fantômes – énervants parce qu’on n’arrive jamais à aller au bout d’une conversation avec eux ! – se serrent tous dans le talisman que le jeune policier porte sur lui, cadeau de sa grand-mère aux pouvoirs magiques. Ce talisman est une amulette ensorcelée qui le prévient du danger en devenant très chaud, le protège des êtres malfaisants, lui permet de devenir invisible à volonté et de voir les non humains qui pullulent à Paris, c’est tout à fait étonnant. On ne soupçonne pas le nombre de non humains qui nous entourent, et c’est peut-être aussi bien comme ça, finalement.

Soigné par un médecin dont la ressemblance avec Groucho Marx le laisse perplexe, Pierre, avec l’aide de son amie Mariska, un être tout à fait surnaturel et absolument gracieux dont il a fait la connaissance dans le roman précédent, est poursuivi par les Kiefers qui envahissent Paris et doit se sauver avant d’être mis en pièces par eux. Ses blessures, si elles ne sont pas soignées correctement, le mettent en danger de se transformer en Grande Bête et de ne plus être humain. Les effets maléfiques de ses blessures sont déjà visibles, sa peau devient transparente…

Le Noir se rend compte qu’avant de mourir son collègue Le Rouge avait laissé des indices sur son enquête en cours et ceux qu’il surveillait, et ces indices le conduisent à vouloir rencontrer le comte de Monte-Cristo, prisonnier de son île, comme on sait.

C’est grâce à cette rencontre improbable et très dangereuse qu’il trouvera le moyen de boucler son enquête et de venir à bout des Kiefers.

Sur la photo montrant le corps du Rouquin allongé par terre, tel qu’il se trouvait sous nos propres yeux, une inscription est apparue lentement à la surface du gravier, des lettres qu’un œil humain était incapable de percevoir. Deux phrases écrites dans une encre à vous glacer le sang :

ILS SONT ENTRÉS DANS LA VILLE
APPELEZ MONTE-CRISTO

Le vrai charme de cette enquête, la vraie beauté de ce roman tient à la façon dont le surnaturel s’insinue dans la réalité parisienne – les lieux, les écrivains, toute une époque – telle que nous la connaissons : entre les lignes du roman de Dumas se cache un autre roman, un autre texte visible grâce au talisman, les statues parlent et sont même très bavardes, les fantômes sont partout, policiers ou pas, une plume magique est en réalité une arme redoutable pour peu qu’on sache s’en servir correctement…

Je ne m’attendais pas à ce que j’ai vu alors. Un groupe de musiciens jouait du jazz près du comptoir : trombone, trompettes, basse, piano, violon, batterie et deux guitares flamenco. Une quinzaine de personnes était en train de danser, dont deux femmes perchées chacune sur une table. Mais ce n’est pas tout : cette foule comptait une majorité de morts-vivants dans leurs habits déchiquetés, des soldats de la Grande Guerre, des prostituées maquillées comme si elles sortaient d’une peinture de Toulouse-Lautrec, des loups, des gazelles, d’horribles mammifères marchant sur deux pattes, plus des pickpockets et des escrocs qui s’en prenaient aux plus distraits. Les bas-fonds ne connaissent jamais de répit, même pas dans l’autre monde.
Tout, dans cet antre, me laissait bouche bée. Les boissons, par exemple : elles étaient désignées par des mots latins, représentés par des symboles qui n’étaient autres que d’étranges empreintes animales, avec un nombre de doigts supérieur à la normale. Il a fallu que je me baisse pour ne pas rester dans la ligne de mire d’un lanceur de couteaux debout à un coin de la pièce tandis qu’à l’autre extrémité un collègue les rattrapait pour les lui relancer. L’endroit était plein à craquer, on avait du mal à s’y déplacer.

Pierre est notre guide, naïf et peu aguerri aux événements surnaturels, il apprend peu à peu à se repérer et à se servir de la magie qu’il a reçue en partage. Courageux et téméraire, capable de grande générosité – il recueille des migrants désemparés à bord de son bateau alors qu’il est lui-même en situation périlleuse – , amoureux et loyal, c’est un humain qui fréquente le monde invisible aux yeux des autres, ce qui le distingue et le promet à un avenir tout à fait singulier, d’autant qu’ayant été blessé par un sanglier, il va devenir une Grande Bête… et attention à la lumière de la Lune !

[…]

De quel genre d’armes sais-tu te servir, Pierre ?
– D’un revolver, principalement.
– La poudre ne sert à rien face à ces créatures. Tu as besoin de la Flamme de Saint-Georges, l’une des armes les plus destructrices qui aient existé en Europe. Tellement acérée que même l’air qui l’entoure devient un prolongement de sa lame. Il lui a déjà suffi de quelques mouvements pour vaincre des animaux et des êtres démesurés. Des armées entières ont stoppé devant elle. Il y a des livres écrits entre les lignes, qui chantent son histoire. Tu ne sais vraiment rien d’elle ?
– Rien. Pas un mot.
– Maintenant que tu sais lire entre les lignes, tu devrais lire plus de romans.

Le roman révèle ce qu’on ne voit pas ordinairement, comme l’écriture sympathique se dévoile à la flamme d’une bougie et c’est ce monde mystérieux et effrayant abolissant les frontières habituelles entre les bêtes, les humains, les morts et les vivants, un monde bien plus poreux et fantaisiste que celui que nous voyons, banal et prévisible, qui fascine et réjouit le lecteur. Martín Solares porte un regard poétique et malicieux sur la réalité qui laisse surgir l’inattendu et l’extraordinaire partout, transformant Paris en un endroit mille fois plus intéressant – bien que dangereux – que nous le pensions, d’autant que la mort n’est pas la fin de l’existence, bien au contraire !

Mais il n’a pas de temps à perdre, puisque Mariska est en danger, elle a été kidnappée par une femme fantôme, et elle est blessée. Gageons que Pierre aura besoin de ses amis surnaturels et de leurs pouvoirs… Inclassable, l’oeuvre de Martín Solares est drôle, très étonnante, pleine d’imagination et de rebondissements aussi improbables que réjouissants. Eh oui, au fait, Jack est mis hors d’état de nuire, la Reine sera contente, mais ce n’est pas le cas de toutes les autres forces occultes parfaitement terrifiantes et extrêmement puissantes. Rendez-vous au tome 3 !


Mort dans le jardin de la lune de Martín Solares, Editions Christian Bourgois
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, 271 pages, juin 2021

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