L’Exploitation de Jane Smiley

Jane Smiley a écrit des romans, des essais et des nouvelles. La plupart de ses écrits fictionnels sont disponibles chez Rivages.

J’ai déjà eu le plaisir de parler de l’un d’entre eux, Nos Révolutions, qui fait partie d’une trilogie :

L’Exploitationa été récompensé par le prix Pulitzer en 1991 et adapté au cinéma sous le titre Secrets avec Michelle Pfeiffer et Jessica Lange.


1979. Iowa, Etats-Unis.

Tout à trac, sans avoir donné le moindre signe avant-coureur de sa soudaine décision, sans avoir averti quiconque et encore moins demandé leur avis aux principales concernées, Larry Cook se met en tête de diviser son domaine agricole en trois au profit de ses trois filles : Ginny, Rose et Caroline.

La manière dont il s’y prend, cette façon d’imposer sa volonté avec brutalité est typique des manières de cet homme, veuf depuis longtemps, et qui n’a jamais connu d’opposition au moindre de ses désirs. Encore maintenant, d’ailleurs, il exige d’être servi par ses deux filles qui vivent avec leur mari dans les maisons voisines à heures fixes, selon un programme précis auquel il est hors de question qu’elles se permettent de déroger. Seigneur et maître, désagréable et volontiers violent, en paroles comme en actes, le vieil hommes s’est mis en tête de ne plus travailler sur ses terres mais de les céder à ses héritières. C’est une nouvelle plutôt positive pour Ginny et Rose, dont les conjoints sont exploitants agricoles, mais pas du tout pour Caroline qui est avocate, vit en ville, et ne vient là que pour passer un week-end sur trois avec son père.

Quoique tous soient extrêmement surpris, ils acceptent la décision du père sauf Caroline, ce qui lui vaut d’être exclue du groupe et complètement mise à l’écart par Larry, qui ne conçoit pas qu’on puisse lui résister, et préfère la déshériter.

Tout va basculer après ce jour funeste, l’équilibre précaire entre les trois filles, leurs maris et leur père sera durablement modifié, les effets sur leur vie à chacun ne cesseront de se faire sentir.

Pour Larry qui n’a plus à travailler ses terres, les journées se passent dans le ressentiment, les reproches et les critiques marmonnés, adressés à tous et à personne en particulier, dans l’aveuglement de l’alcool et d’un égoïsme forcené.

Il guette ses beaux-fils, dénigre tout ce qu’ils font pour moderniser la ferme, se gausse de leurs efforts pour travailler aussi bien que lui, puisqu’il s’est érigé en parangon du parfait agriculteur. Sa présence est tout à la fois menaçante et malveillante, faisant peser sur l’exploitation une atmosphère qui génère rancunes et malaise.

Le voilà d’ailleurs qui se plaint ici et là, devant les autres, dans le village ou chez les commerçants, de la façon dont ses gendres s’y prennent pour cultiver cette terre maintenant fertile et belle alors qu’elle n’était, naguère, que tourbe et marais. Elle a une histoire, cette ferme, une histoire de patience, d’obstination, de revanche sur la nature ingrate. Il en fallu, du courage et du travail pour faire de cette ferme la belle exploitation qu’elle est devenue. Ginny et son mari Ty ont toujours désiré travailler là, et le jeune homme a des idées pour construire une porcherie moderne pour laquelle il faut investir, certes, mais qui sera rentable très vite. Rose, elle, est revenue à la ferme avec son mari Pete après avoir été enseignante pendant qu’il était musicien, et ils ont deux filles tandis que Ginny a fait de multiples fausses couches.

Entre les sœurs, le lien est extrêmement fort et complexe : Ginny admire Rose dont le caractère est plus fort, qui n’hésite pas à dire les choses comme elle les pense, quitte à devoir déclencher un conflit, elle la jalouse un peu et la hait parfois aussi parce qu’elle est plus belle, plus libre de son corps, plus séduisante et consciente de l’être, et puis parce qu’elle est mère, tout simplement. Rose a l’ascendant sur Ginny, elle la convainc souvent d’épouser son point de vue alors que l’aînée est plus timorée et plus conciliante, en particulier avec leur père, ce tyran froid et insupportablement égoïste.

Quant à Caroline, c’est la petite qu’elles ont élevée toutes les deux seules, leur mère est morte trop tôt et leur père n’a jamais fait quoi que ce soit pour s’occuper de ses enfants : elles ont pris la place maternelle vacante sans même avoir appris la tendresse ni l’affection puisque leurs parents étaient réservés, peu enclins aux manifestation d’affection et prompts aux sanctions. Pourtant, Caroline était – est encore – la préférée du père, sa petite chérie, la seule à qui il a fait des câlins et à qui il a vraiment prêté attention.

Caroline avait six ans quand notre mère est morte, et il fut d’abord question de l’envoyer vivre chez la cousine de la mère, à Rochester, dans le Minnesota. La cousine Emma était administratrice du personnel soignant à la clinique Mayo, elle était célibataire et sans enfants, et je crois que cette « solution » au « problème » de Caroline fut envisagé pendant la maladie de ma mère. Je crois aussi que certaines dames de la paroisse, elles-mêmes nourries de littérature sur les orphelins et les orphelines depuis l’enfance, voyaient dans cette disposition une issue souhaitable et, qui plus était, romantique.La cousine Emma gagnait beaucoup d’argent, ce qui signifiait de jolies robes, et des études poussées en ville. Mais mon père, le moment venu, décréta simplement que Rose et moi étions assez grandes pour nous occuper de notre sœur, et le chapitre fut clos.
Caroline était une enfant agréable, facile à élever. Elle jouait avec ses poupées, qui avaient été les nôtres, mangeait ce qu’on mettait dans son assiette, obéissait quand on lui demandait de ranger ses vêtements de poupée ou de na pas tacher sa robe. Elle ne manifestait aucun intérêt pour le matériel agricole – les bennes remplies de grains, les tarières, les tracteurs, les batteuses, les camions. Elle se tenait à l’écart des cochons, et même des chiens et des chats qui vécurent épisodiquement à la maison. Elle n’allait jamais s’égarer sur la route, ni hors de vue de la maison. Jamais, à ma connaissance, elle n’approcha la grille d’un puits absorbant. Nous eûmes de la chance, et cela nous permit de nous consacrer au chapitre de l’éducation des enfants que nous connaissions le mieux – coudre des robes et des vêtements de poupée, confectionner des gâteaux, faire la lecture, inculquer les règles de la propreté, apprendre à bien se tenir à table, à, se coucher de bonne heure, à dire « bonjour madame » aux dames, « bonjour monsieur » aux messieurs, « merci » et « s’il vous plaît » à tout le monde, à faire ses devoirs d ‘école. Nous n’avions d’autres principes que ceux dont on avait usé avec nous, mais il était exact, comme le disait souvent papa, qu’elle était beaucoup plus sage que nous, ni entêtée ni renfrognée, comme moi, ni désobéissante et insolente, comme Rose. Il disait d’elle qu’elle était affectueuse, parce qu’elle embrassait ses poupées, et son papa aussi, quand il réclamait un baiser. Il lui suffisait de dire : « Cary, un bisous », à brûle-pourpoint et sur le ton qu’il utilisait toujours, entre l’ordre et la supplique, et elle sautait sur ses genoux, le prenait par le cou et lui posait un baiser sur les lèvres. Chaque fois que je la voyais faire, j’avais l’impression d’être de trop, comme si un gros caillou se mettait à bouger à l’intérieur de moi, celui de l’entêtement et de la mauvaise grâce à cause desquels ce n’était jamais à moi que l’on demandait.

Mais la petite dernière a pris ses distances, elle est avocate dans une ville un peu éloignée, Des Moines, elle n’a plus besoin d’aucun d’entre eux. Froide et lointaine, elle et ses sœurs se parlent peu, ne partageant rien d’autre qu’un père qu’elles ne perçoivent pas de la même façon. C’est une jeune femme moderne qui s’assume seule. Nous sommes en 1979, les femmes commencent à recueillir les fruits des combats de leurs mères pour l’égalité des sexes et ne demandent plus la permission à qui que ce soit pour faire ce dont elles ont envie.

Ginny fait la chronique de leur vie, après le séisme du partages terres, et raconte l’enfance, dont elle a peu de souvenirs finalement, une longue succession de devoirs, de corvées et d’interdits. Les voisins dont il faut se méfier parce qu’ils sont prompts à deviner la faille dans l’exploitation, à jaser ensuite, à faire et défaire la réputation des agriculteurs et donc leur crédibilité auprès des clients, des fournisseurs et de la banque : les trois piliers de la vie d’un exploitant agricole.

Chaque jour, elle accomplit les mêmes gestes, une routine dont elle aime le calme rassurant et dont elle savoure l’efficace bénéfice. Ty travaille dur et partage le moindre aléa de sa journée avec elle, la consultant et sollicitant son approbation pour les décisions relatives à la ferme. Son corps se refusant à lui offrir ce qu’elle souhaite le plus au monde – la maternité – c’est, pour elle, un objet purement utilitaire, bon à nettoyer la maison, à faire à manger, à accomplir les corvées vite et bien qui ne lui procure aucun plaisir particulier sauf celui d’être apte aux tâches qu’elle lui impose.

Ginny et sa sœur sont voisines, elles se voient quotidiennement, se rendent service et, quand Rose a dû se faire soigner pour un cancer du sein, elle l’a aidée, veillée, lavée, nourrie, pendant que les filles étaient envoyées dans un internat et que Pete travaillait sans relâche.

Quelque chose, cependant, est à l’oeuvre dans l’obscurité, dans ce monde clôt sur lui-même. Quelque chose qui détruit, ronge, rouille la vie des deux femmes, qui oriente leurs choix et leur existence sans qu’elles en soient pleinement conscientes.

Rose se planta au beau milieu du pas de la porte du salon, les mains sur les hanches.
« Bon sang, Ginny, tu n’en as pas marre de voir les choses de son point de vue à lui ? Tu n’as pas envie de prendre du recul et pour une fois de dire les choses comme elles sont, à son sujet ? Il est dangereux ! Il est impulsif, colérique, et il ne laisse pas aux autres le bénéfice du doute, alors que lui en profite !
– Je sais tout ça. Hier soir je lui ai fait un vrai sermon pour…
– J’en arrive à le détester parfois. Je sens des vagues de haine me submerger, et je voudrais qu’il meure, qu’il aille en enfer, et qu’il y reste pour toujours, à rôtir !
– Rose !
– Pourquoi est-ce que tu dis « Rose ! » comme si tu étais très choquée ? Parce qu’on ne doit souhaiter de mal à personne, ou parce que vraiment, tu ne le détestes pas ?
– Non, je ne le déteste pas. Franchement. C’est un ours, mais…
– Ce n’est pas un ours. Il n’a pas cette innocence… »
Je levai la voix pour parler plus fort qu’elle.
« Hier soir, je lui ai dit sans la moindre ambiguïté possible que s’il conduisait encore en ayant bu, je lui prendrais ses clés. Il a bien entendu. Il me regardait dans les yeux. Ty est en train de le mettre au boulot. Je pense que les choses vont s’arranger. Il est difficile à vivre… »
Rose pivota sur ses talons et entra d’un pas pesant dans le salon. Je la suivis. Elle était à côté d’une petite bibliothèque. Une vingtaine de numéros environ de Successful Farming étaient empilés sur une étagère, avec des publicités sur le matériel agricole, quelques National Geographic, une Bible, deux Reader’s Digest, et un libre de chants folkloriques américains. Elle contempla les deux Reader’s Digest, en pianotant nerveusement sur ma couverture du premier.
« Il arrive que je te déteste toi aussi », dit-elle.

Rose est mariée à Pete, qui peut être violent avec elle – il lui a cassé le bras -, boit trop et se montre prompt aux sautes d’humeur. Ginny vit une vie sans aspérité avec un gentil et très conciliant Ty qui l’ennuie sans qu’elle ose se l’avouer, mais qui la pousse cependant à le tromper avec un voisin, un garçon un peu hanté, mal aimé par son père, qui a fait quelques erreurs de parcours avant de revenir s’installer dans la ferme familiale.

Petit à petit, le quotidien se fissure et les tragédies passées, oubliées et occultées par Ginny, refont surface et envahissent sa vie au point de tout y briser. Le père malfaisant se double d’un violeur incestueux qui a abusé de ses deux filles aînées, ce dont se souvient très bien Rose, qui n’a jamais cessé d’être en colère depuis et qu’a oublié Ginny, faisant taire ainsi la souffrance, la meurtrissure et la honte. Lorsque la mémoire revient à Ginny, alors qu’elle fait son ancien lit de jeune fille, tout le présent s’éclaire d’un nouveau jour, tout s’explique enfin mais, conséquemment, plus rien n’est supportable, plus rien ne peut être comme avant, impossible de revenir au statu quo que permettait l’oubli.

Eu sûrement que je ne savais pas tout. Derrière cette image, d’autres étaient tapies, protubérances mystérieuses au fond d’un sac noir, invisibles encore, mais sensibles. Je les sentais et elles m’effrayaient. J’avais peur parce qu’il me faudrait les ranger dans un coin de ma tête, comme des bâtons d’explosif ou des déchets radio-actifs qui pouvaient se transformer, voire effacer tout le reste. Si Rose avait été là, je me serais débrouillée pour lui confier ces images, les lui faire garder à ma place. Elle n’était pas là.

Pendant que leur père revient sur sa parole et veut maintenant reprendre ce qu’il considère comme son bien, aidé en cela par sa benjamine Caroline – elle n’a aucune hésitation, malgré tout ce qu’elle leur doit, à faire casser le partage pourtant imposé par le père, ruinant ainsi tous leurs efforts de modernisation à zéro et rendant le remboursement des prêts contractés impossible – qui le défend, en sa qualité d’avocate et l’encourage à intenter un procès à celles-là même qu’il avait obligées à accepter son héritage. Il est d’ailleurs devenu sénile, mélangeant ses souvenirs qu’il ne distingue plus bien, se comportant comme un enfant capricieux et geignard.

C’est le récit d’une libération féminine : Ginny, la bonne fille qui a tout accepté, tout subi sans rien dire, sans rébellion, sans se fâcher, se découvre en recouvrant la mémoire et ce qu’elle sait désormais la renverse, au sens propre. Dans une scène très forte, au moment où elle se souvient de l’inceste, et qu’elle revit les gestes, les odeurs, les sensations qu’elle avait réussi à enfouir très loin pour ne pas avoir à les affronter, elle tombe par terre, littéralement écrasée par le sentiment qu’elle ne pourra jamais vivre avec tout ce qu’elle a maintenant mis à jour. L’horreur, le dégoût, la souffrance sont telles qu’elle se demande comment faire pour respirer encore et pour continuer son existence, désormais. La figure du père détruite à jamais, son secret percé à jour tue d’un seul coup l’enfant et la jeune femme qu’elle a été.

Mais, en réalité, cette expérience va lui permettre de s’affranchir et de se bâtir une autre existence que celle que son père avait tracée pour elle, seule et forte.

Rose, combative et robuste, reste seule à la ferme, déterminée à lutter malgré les obstacles, ayant tout perdu, finalement. Elle a osé dire l’inceste, osé se rebeller en se mariant à Pete, mais elle a échoué à être heureuse, travaillée par le traumatisme de l’enfance que rien ne réussira à effacer, par la culpabilité d’avoir aimé ce qu’elle prenait pour une relation d’amour privilégiée entre elle et son père.

On suit également, dans ce roman, les années de modernisation de l’agriculture, avec des machines et des outils qui rendent le travail plus performant et moins dur, le tout acheté grâce à des emprunts bancaires qui ne pardonnent aucune erreur de gestion ou un accident de parcours. L’entraide entre fermiers se disloque, la solidarité manque, le chacun pour soi règne, avec des jalousies et des tensions fortes et dommageables. La vie est dure, le travail est incessant, il n’y a jamais de vacances ni de jour de repos, la pluie et le froid font et défont les fortunes, même celles des plus courageux et des mieux organisés, et l’on doit déclarer forfait plus souvent qu’à son tour. La revanche initiale prise sur le marais n’était que temporaire, le domaine si durement acquis et valorisé sera fractionné, vendu à l’encan, pour une bouchée de pain, juste de quoi faire taire les créanciers.

Le personnage de Ginny est particulièrement touchant dans sa très lente métamorphose qui suit sa prise de conscience ô combien douloureuse : elle n’aura fait que servir les autres jusque là, servante et objet de plaisir du père, mère de substitution de Caroline, infirmière de Rose, épouse placide et travailleuse, plus partenaire qu’amoureuse, toujours calme, gentille, prête à tout accepter, à tout pardonner plutôt que de faire face à un conflit, c’est ainsi qu’elle a appris à se conduire, en se rejetant, en ne se regardant pas, en ne s’écoutant pas, jamais attentive à ce qu’elle ressent si ce n’est pour l’enfouir le plus profondément possible, comme elle l’a fait avec les vêtements ensanglantés qui auraient trahi la dernière fausse couche qu’elle a préféré taire et cacher, sachant qu’elle ne rencontrerait que reproches et incompréhension si elle révélait sa perte.

Un roman d’apprentissage charnel et profondément féministe, magnifique.


L’Exploitation de Jane Smiley, Editions Rivages poche
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Cartano, 584 pages, avril 2021

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