Cemetery Road de Greg Iles

Greg Iles est un romancier américain, également guitariste – il a fait partie d’un groupe de rock dans sa jeunesse -. Il a écrit d’autres romans dont un thriller centré sur le criminel nazi Rudolf Hess qui a obtenu un grand succès. Il figure régulièrement dans la New-York Times best-seller list. L’un de ses romans 24 Hours a été adapté au cinéma sous le titre Trapped (Mauvais Piège). L’Arbre aux morts est la suite de Brasier noirLe Sang du Mississippi est l’ultime tome de la trilogie Natchez Burning.

Marshall McEwan est un journaliste, et pas n’importe lequel puisqu’il a reçu le Prix Pulitzer pour un reportage de guerre en Irak, comme son père l’avait reçu dans les années 60. Mais, depuis quelques mois, il a délaissé une carrière prometteuse à Washington pour revenir à Bienville, Mississippi s’occuper du journal local bien mal en point, the Watchman, qui appartient à sa famille depuis longtemps et que son père, condamné par la maladie de Parkinson, ne peut plus gérer, pas plus que sa mère, trop vieille et dont chaque minute est consacrée à son mari.


Par chance ou à cause de mon karma, ma carrière est entrée dans une phase météorique après l’élection de Trump, en 2016. Je n’avais aucune envie de sauter à bas de mon météore et d’atterrir de nouveau au Mississippi, où j’aurais joué le baby-sitter pour un vieillard de quatre-vingt-quatre ans qui a nié mon existence depuis que j’en ai eu quatorze.
J’ai fini par abdiquer parce que mon père était si malade que je ne pouvais plus aider ma mère à mille cinq cents kilomètres de distance. Papa a passé les trente dernières années à glisser de plus en plus profond dans la colère et la dépression, en rendant misérable l’existence de son entourage, et en sabotant sa santé par la même occasion. Mais étant par essence un bon petit gars du Sud, le fait qu’un gouffre infranchissable existe entre lui et moi depuis plus de trente ans , n’a pas compté. Ici, c’est une loi non écrite : quand votre père est à l’article de la mort, vous rentrez à la maison et vous veillez l’agonisant avec votre mère. Par ailleurs, l’affaire familiale – le Watchman de Bienville (fondé en 1865) – se désintégrait sous sa direction de plus en plus erratique, et comme depuis vingt ans il refusait obstinément de vendre notre dinosaure de journal, j’ai dû m’en occuper en attendant que ce qui en reste soit bradé après sa mort.
C’est ce que je me suis dit, en tout cas.

Il y a des silences chez les McEwan qui pèsent des tonnes. Et pour cause. Adam, le frère aîné de Marshall, doué pour tout et très sportif, est mort noyé, après un défi stupide avec d’autres garçons du même âge et auquel Marshall a réchappé. Depuis, son père ne lui adresse plus la parole et fait comme s’il n’existait pas.

Beaucoup de choses ont changé à Bienville depuis que Marshall en est parti mais pas forcément en bien : la petite ville s’enfonce dans le vide industriel et le marasme et justement, un projet de papeterie voit le jour, un projet aux capitaux chinois qui redonnerait de l’élan à la cité morose. Problème : ce projet – aussi formidable soit-il pour la ville – serait situé à l’endroit précis où l’on a retrouvé des vestiges archéologiques indiens d’une grande richesse, cependant rien n’est fait pour les préserver car cela contrecarrerait les plans industriels des investisseurs, évidemment. Un homme, cependant, s’oppose à ce qu’on bétonne cet endroit et il lui faut beaucoup de courage puisque, face à lui, se trouvent quelques-uns des douze hommes qui décident de tout dans cette ville et qui forment le Bienville Poker Club.

Ce qui n’a pas changé depuis l’enfance de Marshall, et qui ne fait que croître et embellir – en particulier maintenant que Trump a été élu, eh oui – c’est l’arrogance de ces membres du Bienville Poker Club, leur omnipotence qui repose sur leur richesse et leur rapacité, leur degré de corruption aussi, bien entendu.

A travers les colonnes de son journal, Marshall est bien décidé à leur rendre la vie difficile, surtout que son ami, Buck, a été retrouvé mort dans le fleuve, et pas du tout accidentellement noyé comme on voudrait bien le lui faire croire, mais bien assassiné. Buck Ferris et sa femme sont les parents de coeur de Marshall, renié par son père et dont la mère, absorbée par son chagrin après la mort de son fils Adam, n’a pas pu être assez disponible pour lui. Marshall, écrasé par la douleur et la culpabilité, avait trouvé auprès de Buck l’affection dont il manquait. Sa mort, que Marshall devine être criminelle et liée aux travaux de fouilles archéologiques de Buck, ne doit pas rester impunie, et le journaliste va s’employer à enquêter pour trouver les coupables et faire en sorte qu’ils soient jugés.

Mais la vie de Marshall se complique encore puisqu’il est amoureux, encore et toujours, après toutes ces années – et alors qu’il a lui-même été marié, puis a divorcé dans les années qui ont suivi le décès tragique de son enfant, noyé lui aussi alors qu’il n’avait que deux ans – , de Jet, mariée à son ami Paul qui lui a sauvé la vie lorsqu’ils se trouvaient tous les deux en Irak. C’est la relation de cette expérience qui lui a valu le Pulitzer et la notoriété qui s’en est suivie, Paul et Marshall sont liés par ces souvenirs communs. Et par le fait que Marshall a menti, dans son article, préférant passer sous silence les erreurs d’appréciation de Paul qui ont causé la mort de beaucoup de civils.

– La gratitude est une chose rare, Marshall. Tout comme la loyauté. Et j’ai été surpris de découvrir que tu n’avais ni l’une ni l’autre.
– Où es-tu allé chercher ça ?
– Paul t’a sauvé la vie en Irak. Tout le monde le sait. Merde, tu as même écrit un bouquin là-dessus. Et, pourtant, tu rentres au pays, et qu’est-ce que tu fais ? Tu te mets à sauter la femme de ton meilleur ami.

Amis de longue date, donc, même si Paul est le fils de Max Matheson, un des douze puissants sans scrupule qui règnent sur Bienville, même si Paul souffre de stress post-traumatique, même si, surtout, il est maintenant marié à Jet, avec qui il a un garçon, Kevin. On ne divorce pas du fils d’un homme aussi puissant sans y perdre absolument tout, y compris la garde de l’enfant. Alors, malgré le fait que Jet et Marshall aient repris leur relation là où elle s’était arrêtée des années auparavant, la jeune femme n’arrive pas à se décider à quitter son mari et préfère attendre encore bien qu’elle vive dans la peur d’être découverte. Il faut dire que Paul est à la fois instable et violent, souffrant de stress post-traumatique, et il faut ajouter surtout que Max, son père, est un être que rien n’arrête, qui détruit tout sur son passage si c’est la solution qui lui semble la plus efficace pour parvenir à ses fins.

Pour Jet et moi, c’est différent. Nous ne sommes pas engagés dans un jeu. Nous nous désirions bien avant que je revienne à Bienville, et pas uniquement pour satisfaire une passion inassouvie depuis si longtemps. L’amour qui s’est épanoui dans nos jeunes années à survécu à une séparation de presque trente ans, durant laquelle nous ne nous sommes retrouvés intimement qu’à deux reprises. Si j’étais complaisant, je pourrais nous qualifier d’amants maudits, mais la réalité est beaucoup plus simple.
J’ai été stupide.
La première fois que j’ai vu Jet seul à seule après avoir quitté Bienville pour l’Université de Virginie, c’était pendant sa dernière année. Elle terminait son cursus avec une année d’avance à Millsaps, une petite école enseignant les beaux-arts à Jackson, dans le Mississippi, et elle avait pris l’avion jusqu’à Washington pour visiter la fac de droit de Georgetown. Sans rien dire à personne – moi compris -, elle a fait un saut à Charlottesville. Nous avons passé toute la journée ensemble, et la nuit aussi. Mais au matin, elle m’a dit qu’elle fréquentait Paul de façon sporadique depuis qu’il était revenu de son engagement de Ranger, en Somalie.

Pour faire éclore la vérité concernant la mort de Buck, il va falloir froisser quelques-uns des membres du Poker Club, et mettre sa propre vie en jeu, d’autant que Max aura aussi à coeur de venger l’honneur de son fils, cocu et en passe d’être quitté. Marshall joue très gros, essayant de concilier son devoir de journaliste, sa loyauté envers Buck et son amour pour Jet.

Comme dans ses précédents romans, la fameuse trilogie de Natchez, corruption, racisme et dinguerie sauvage font bon ménage. Marshall a failli sur tous les plans : son frère est mort, son fils est mort, il a divorcé, son père très malade ne lui parle plus et le considère coupable de la disparition d’Adam, il a sacrifié une belle carrière à Washington pour se retrouver dans un journal sous perfusion qui ne lui apportera ni argent ni renommée, il aime une femme mariée à son ami à qui il doit la vie et son père de coeur a été assassiné. C’est un homme hanté par le passé, qui n’arrive absolument pas à se projeter vers l’avenir, ayant déjà tout perdu plusieurs fois et dont l’angle de vue est constamment faussé par ses souvenirs. Il n’y a que son courage et sa volonté farouche de ne pas céder aux hommes du Poker Club qui le maintiennent debout, dos au mur bien trop souvent.

Marshall, courageux, intègre, loyal, est l’antithèse de ceux qu’il affronte. Ni l’argent ni le pouvoir ne le motivent – d’où l’échec de toutes les tentatives de corruption dont il fait l’objet – et le journalisme, c’est-à-dire le fait de rendre public ce qui est caché, est sa seule véritable arme.

Pourtant, Marshall a menti, il a déjà fait le choix du mensonge – certes pour protéger Paul – et cette faute initiale ne peut qu’engendrer les suivantes et dire la vérité n’est pas si simple et naturel qu’il l’aurait souhaité. Pour son père non plus, d’ailleurs, qui a ménagé les huiles vénéneuses du Poker Club toute sa vie.

– Minute. Dis-moi que tu vas faire ça. Dis-moi qu’on va aller là-bas cette nuit et qu’on va trouver des ossements indiens, ou même la preuve que Buck a été assassiné parce qu’il menaçait l’usine. Mais pour que ça marche, il faut qu’on dynamite le contrat de l’usine à papier. On fait ça ?
Elle me regarde comme si je n’avais plus toute ma tête.
– Ce n’est pas ce qu’on essaie de faire depuis le début ? Coincer les salopards qui règnent sur cette ville en enfreignant toutes les lois qui les gênent ?
– Évidemment. Mais si cette ville perd l’usine, les dominos vont commencer à tomber. La nouvelle bretelle d’autoroute, le pont. Beaucoup de gens qui ne sont coupables de rien vont beaucoup souffrir. Des gens que nous connaissons, d’autres que nous ne connaissons pas…

Marshall va devoir faire des choix et apprendre à se délivrer du passé, s’il veut rester en vie longtemps.

Un roman plein de retournements de situations, de violence, de luttes et de trahisons, dans ce sud encore raciste, encore si patriarcal et si véreux qu’on avait appris à connaître dans la trilogie de Natchez, avec le gouvernement Trump en toile de fond, la pauvreté et les difficultés à revitaliser les villes privées d’emplois. Personne n’est totalement innocent, Marshall comporte sa part d’ombre, lui aussi, ce qui en fait un personnage principal faillible, tenté par des idées déraisonnables, prenant parfois de très mauvaises décisions, angoissé et se questionnant sans cesse, donc profondément humain.

On se laisse entraîner sans opposer de résistance dans cette histoire sombre et trépidante, avec le talent de conteur de Greg Iles qu’on connaît bien et qu’on a déjà pu apprécier, où le danger de mort est partout et surtout entre les mains de ceux qu’on connaît le mieux.


Cemetery Road de Greg Iles, Editions Actes Sud, collection Actes Noirs
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Arson, 768 pages, mai 2021

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