Des chrysanthèmes jaunes de Rafael Reig

Rafael Reig a enseigné la littérature aux Etats-Unis et s’est récemment installé comme libraire à Cercedilla. Deux de ses romans sont publiés chez Métailié : Ce qui n’est pas écrit, en 2014 et La Position du pion en 2017.

L’enfance de Pedrito Ochoa n’est pas de celles dont on trouve les traces dans les albums de photos, ni de celles dont on raconte les mêmes anecdotes lors des réunions de famille, non, l’enfance de Pedro s’est déroulée principalement entre les crucifix, les bonnes sœurs et les copains, sous le regard sévère des Jésus et celui, bien plus doux et amical, de son ami Escurin.

Dans l’orphelinat où l’absence de ses parents l’a placé – sa mère est morte et son père est prisonnier : tous les deux avaient des opinions de gauche largement répréhensibles sous le régime de Franco – on prend facilement des calottes, on est parfois être amené à faire – contre son gré ou pas – des expériences charnelles avec une religieuse et on doit savoir très rapidement de quel côté de l’amitié on se place.

Les enfants de bonne famille, ces garçons snobs que nous voyions à l’école, discutaient des différences alambiquées entre un anorak et un coupe-vent, la réforme et la rupture, ou un athée et un agnostique. Nous, les gosses sans ressources, quand nous nous asseyions sur un banc du parc ou au bord d’un trottoir, nous ne pouvions pas nous empêcher de cracher par terre de longs et lents mollards qui formaient peu à peu des flaques. Je ne sais pas pourquoi nous faisions ça, c’était automatique. Je ne sais pas non plus si c’était l’époque qui était triste ou nous-mêmes, mesquine la vie que nous menions ou nos ambitions, interminables les dimanches après-midi ou notre nostalgie d’un avenir. Ce que je sais en revanche, c’est que vers la fin des années 70, les enfants snobs, les voyous et même les orphelins, nous avons tous cessé d’être aussi empotés et nous sommes devenus un peu plus joyeux. Pour nous, cependant, c’était déjà trop tard, jamais nous ne réussirions à être des gens charmants. Aujourd’hui presque tout le monde l’est, il y a tellement d’individus qui ne sont coupables de rien et qui vont dans les musées ou à des concerts, à des manifestations solidaires et dans de petits restaurants indiens ou africains où on ne mange que ce qu’il y a de plus authentique et où on boit du vin bio et de la bière artisanale. Ce sont ces gens-là qui font la queue à la porte de l’ancien internat masculin pour aller voir du théâtre indépendant. Ils retirent leurs entrées dans le galetas de Nicolás, là où nous ramassions les mégots ; ils attendent dans le hall, qui était le réfectoire où j’ai vu le cadavre épouvantable ; ils entrent dans la salle, sous la voûte de la chapelle, avec la scène située où se trouvait l’autel ; et lorsqu’ils vont aux toilettes, ils traversent le dispensaire, où Ponzano est mort seul, après nous avoir pardonné à tous, ce gros crétin.

Les amitiés ont la vie dure, même les bourreaux d’autrefois sont préférables aux inconnus, et Pedrito ne cessera de borner sa vie aux anciens de la Safa (Sagrada Familia), comme s’il n’existait qu’à l’intérieur de ce réseau-là. Enfant, il y apprend l’essentiel pour survivre, grâce à l’éducation dispensée par les bonnes sœurs certes, mais aussi par la Sainte Vierge en personne, qui vient lui rendre visite le soir et lui parle familièrement, lui raconte ses déboires et ses difficultés. Assez dévergondée, la Sainte Vierge est aussi prompte à monter sur ses grands chevaux et à se mettre en rogne, mais elle a des seins admirables qui font l’admiration secrète de son interlocuteur.

Dès que j’en ai eu l’occasion, à la fin de l’année scolaire, je lui ai demandé :
– Vous venez du ciel ?
– Bien sûr, quillo, de Málaga centre, m’a-t-elle répondu avec désinvolture. Mais j’ai traversé tous les enfers qui existent.
Le fait est qu’elle en vouait pas entendre parler de Dieu. Au contraire, si je le mentionnais, elle faisait la grimace et me disait de ne pas mêler Dieu à nos affaires, que tout ce qui se passait sous les tuiles du toit ne regardait que nous. J’ai pensé que, comme il s’agissait de son fils crucifié, elle le faisait peut-être par respect, même si elle faisait preuve d’un profond désintérêt. Par contre, elle voulait toujours tout savoir de mes petits problèmes et elle se forgeait sa propre opinion.

En dehors de la Sainte Vierge et des bonnes sœurs, les modèles féminins sont peu abondants et tiennent même essentiellement à Mercedes, la sœur d’un autre orphelin que personne ne portait dans son coeur, Ponzano, surtout parce qu’il avait eu le mauvais goût de pardonner à tous avant de mourir : un manque de classe manifeste. Mercedes sera l’amour d’une vie, jamais payé de retour mais qu’importe, il suffit d’aimer. D’autant que Ochoa se sent coupable envers elle parce qu’il a dérobé au mort une capsule rouge de Cinzano, un objet sans aucun doute ultra précieux puisque Ponzano y tenait tant.

Pedrito a deux amis : Pardeza, un garçon qui ne cesse de parler politique et veut convertir tous ceux qu’il rencontre aux bienfaits de la démocratie, et Escurin, le jeune myope aux longs cils, avec qui il partage l’amour des romans d’aventure, et en particulier celui dont Sandokan est le héros, pirate intrépide que les deux amis voient comme un modèle dont il s’inspireront toute leur vie. Escurin, lui aussi privé de mère, la cherche dans les étoiles, le soir, et en a fait un personnage mi-réel mi-rêvé qui l’aide à tenir le coup dans cet établissement dont il ressent si profondément la dureté, lui si sensible, doux et tendre.

Mais un coup de tonnerre retentit dans la vie de Pedrito qui prend la forme de ses grands-parents maternels, soudain désireux de s’en occuper, maintenant que la menace Franco n’est plus. Ils voient désormais un Grand Avenir à leur petit-fils. Et là, quel changement ! Vivant dans un quartier bourgeois, les grands-parents décident de prendre en main l’éducation de Pedrito, qui devient Pedro Leta – sommé de se conformer à ce nouveau lui-même qu’on lui impose – et qui se jure de ne reculer devant aucun moyen de devenir extrêmement riche car tout se soumet à l’argent qui seul rassasie tous les appétits.

Chez mes grands-parents, je m’étais habitué à une façon de manger qui n’était qu’une nostalgie du franquisme : le grand luxe, c’était le rôti d’agneau, les plateaux de fruits de mer – de préférence avec de l’araignée – et l’omelette norvégienne ; j’ai donc été surpris que, dans cet appartement, le verre à vin soit le plus grand, au lieu du plus petit. Je n’étais pas prêt pour les temps nouveaux. Il n’y avait pas non plus de soupe castillane, mais un plateau de fromages et de pâtés. La seule concession à l’héritage reçu était les assiettes en Duralex, tandis que l’esprit démocratique du jeune couple s’est exprimé dans la multitude d’options qui m’ont été proposées pour prendre le café : noir, noisette, au lait, dans un verre, décaféiné, frappé, avec ou sans sucre, avec de la saccharine ou un mélange de toutes les précédentes. Pardeza connaissait ses droits. J’ai toujours cru que, s’il n’avait pas été en possession d’une imagination aussi exubérante, il aurait pu arriver plus haut en politique, peut-être député, voire sénateur. Quant à la gastronomie, il a toujours été au diapason du pouvoir. Quand il est devenu socialiste, il a commencé à dîner dans des assiettes carrées et à prendre de la daurade en croûte de sel, du magret de canard, du tiramisu et des sorbets, des carpaccios et même des sushis – qui donnent tellement envie de vomir. Le moment venu, il demandait son whisky dans une bolée à cidre et le rhum dans un verre à cognac. Quand la droite a triomphé, il ne pouvait pas se passer de son eau en bouteille Solán de Cabras, du vin de la Ribera del Duero, des pancakes à la chantilly, de la joue de porc ibérique et du gin tonic avec sa rondelle de concombre, et toujours dans des restaurants qui apportaient l’addition dans une boîte ou un coffre en miniature. Il avait des qualités et de l’enthousiasme, mais il était des nôtres : il a fini en prison. Deux fois. Avec la droite, il est devenu conseiller à l’urbanisme d’une ville-dortoir et on l’a condamné pour avoir touché des commissions. Il a fait deux ans. Plus tard, avec les socialistes, alors qu’il était en train de divorcer de Cheluca, celle-ci l’a dénoncé pour violences conjugales et il a passé six mois en prison, en plus de se retrouver sans un rond et sans la maison.

Il fait la connaissance d’un garçon trop gros, à qui ses riches parents franquistes s’intéressent suffisamment peu pour qu’il jouisse d’une liberté immense et qui joue les détectives avec un talent et un aplomb incroyables. Passé maître en l’art du déguisement, de la déduction et du raisonnement, Carlón devient pour Pedro comme un personnage de roman devenu réel, quelqu’un qui ne refuse aucune folie, a toutes les audaces et des ruses géniales.

Carlón deviendra commissaire, évidemment, Pedro un riche avocat mais sa vie continuera à entrer en collision avec ceux de la Safa, moins chanceux que lui. Le garçon aux lunettes orthopédiques qui lisait Sandokan à voix haute à Escurin, c’est toujours lui. Il reçoit longtemps les visites de la Vierge Marie – elle accuse le coup, elle aussi, vieillit et pas très bien mais qu’importe – et demeure amoureux de Mercedes, même si elle se prostitue, se drogue et ne s’adresse à lui que lorsqu’elle est dans la mouise. Peu importe. Pardeza se renie politiquement, surfant sur la vague du libéralisme, girouette aimable et sans morale. Escurin, homosexuel, humilié et maltraité par ses amants, tombe finalement malade et c’est Pedrito Ochoa qui veille sur lui.

Quant à Pedrito, accusé d’avoir fomenté l’accident qui a coûté la vie à son ex-femme afin de s’emparer de l’argent qu’elle lui avait pris, il va en prison un temps, en sort bien sûr, et rassemble ses souvenirs.

Roman sur l’Espagne post-franquiste, génialement racontée à travers les souvenirs de Pedro, sur l’amitié bien sûr qui est bien plus déterminante que la généalogie, sur la religion, l’hypocrisie et le mensonge à la fois au sein de la Safa et dans la société plus généralement. L’histoire s’ouvre sur l’enterrement de Ponzano, mort de n’avoir pas été correctement soigné, et sur le chrysanthème jaune que chaque enfant doit jeter sur le cercueil, contrepoint doré à la capsule rouge dérobée. Enfants de réprouvés, orphelins de toutes sortes, les garçons de la Safa y apprennent l’injustice et la peur mais s’y fabriquent une sorte de société, de cercle que rien ne brise et auquel ils s’accrochent d’autant plus que cette société dans laquelle ils sont jetés d’un coup, ils n’y connaissent rien. Aux années franquistes succèdent des années débridées, inventives, excessives, mutation sociétale très rapide à laquelle personne ne résiste. Rien de ce qu’on leur a appris à respecter ou à détester à la Safa ne semble s’appliquer désormais dans une Espagne pervertie et insensée, contradictoire dans ses aspirations politiques et qui fait la part belle aux anciens franquistes, recyclés et blanchis avec un aplomb incroyable.

Tout n’est qu’artifice, comédie ou drame jouée sur une scène par des fantômes d’enfants qui ont fait semblant d’avoir appris leur rôle d’adulte : la Safa est devenue un théâtre, Carlón est un acteur hors pair, Escurin est un comédien raté, Mercedes ressemble à un de ces personnages et les grands discours de Pardeza ne sont que pantomimes. Me

Cette place carrée était la plus forte concentration de personnes charmantes que j’aie vues jusque-là dans un espace aussi réduit. Garçons et filles, tous étaient minces, et non seulement leurs habits leur allaient bien, mais à travers eux – et avec leur coiffure, leur façon de marcher et de parler, et même leurs colifichets – ils arrivaient à exprimer une vision du monde, leur propre créativité, leur foi dans la démocratie et de nombreux autres bons sentiments. Si vous vous arrêtiez pour compter, peut-être qu’en réalité les personnes charmantes n’étaient pas plus de 20 %, mais aucune importance, parce qu’on ne voyait qu’elles. Les autres s’estompaient ; les joueurs de couteau, les putains, les laids, les voleurs de sacs, les jeunes branleurs, les pauvres, les gitanes rondes comme des queues de pelle, les caissières du Super qui étaient venues en excursion, les durs à cuire des bas quartiers, les gros, les cons, tous les autres disparaissaient et personne ne regardait dans leur direction. Voilà jusqu’où allait le pouvoir des personnes charmantes, qui allaient devenir – je l’ai compris à ce moment-là – les seules personnes visibles, quand le temps aurait passé. Ni Pardeza, ni moi, ni aucun de nous n’apparaîtrait jamais sur la photo ni ne ferait partie d’une génération. Seules les personnes charmantes sauteraient aux yeux.

Drôle – les dialogues sont magiques – calmement irrévérencieux, tranquillement farfelu et pourtant extrêmement émouvant : Des chrysanthèmes jaunes est un roman sur l’enfance dont on ne sort jamais réellement, le coeur demeurant aux mêmes exactes proportions des émotions d’alors, son personnage principal n’en finit pas de se heurter aux contours de son passé.

Pardeza était parti vers un coin de la cour, et quand nous avons bien voulu nous en rendre compte, il tenait déjà le tuyau et il était en train d’arroser le sol en terre comme le faisait Nicolás. Nous avons tous crié à la fois : Même pas peur du tuyau d’arrosage !
Nous courions en avant et en arrière, haletant, en nage et épuisés, en riant sans arrêt, tandis que Pardeza nous mouillait les pieds chaque fois qu’il se retournait.
Enfin il s’est retourné avec le tuyau bien haut et il a éclaboussé Escurin. Sa santé n’était déjà plus très bonne et il grelottait, alors j’ai retiré ma veste et je l’ai mise sur lui, et je l’ai serré dans mes bras pour qu’il ait chaud. Je revois encore ses lunettes mouillées à l’extérieur par le tuyau d’arrosage et à l’intérieur par ses larmes : il pleurait de joie.
Aujourd’hui encore, si je ferme les yeux, j’entends son rire.
– Je repars avec Escurin, c’est ma dernière nuit, m’a dit Mercedes à l’oreille.
– Quand tu seras libre, reviens. Je t’attendrai le reste de ma vie.
Elle a mis une décennie et, quand elle est revenue, elle n’avait pas gagné une fortune, mais elle a essayé de me voler mon portefeuille.

La photographie de Denise Bellon, en couverture, est un ravissement. Le titre d’origine est Para morir iguales, que je trouve absolument magnifique et qui est également le titre d’une chanson de José Alfredo Jiménez. Et, pour finir, compliments à la traductrice Myriam Chirousse qui a su rendre perceptible la langue batailleuse, ironique et tendre des souvenirs de Pedrito.


Des chrysanthèmes jaunes de Rafael Reig, Editions Métailié
Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse, 352 pages, février 2021

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