Enneigement de Peter Terrin

Peter Terrin est un écrivain flamand qui a déjà écrit dix romans dont deux, Le Gardien (2013, Gallimard) a obtenu en 2010 le prix de littérature de l’union européenne et Post Mortem (inédit en France), le prix littéraire AKO 2012 décerné aux Pays-bas. Monte-Carlo est paru chez Actes Sud en 2017. Il est également l’auteur de deux recueils de nouvelles.


Viktor vient de perdre sa femme Helena, il est désormais seul avec son petit garçon Igor. Elle a été agressée par des inconnus, un car-jacking ultra violent et dont Viktor se fabrique les images soir après soir, culminant sur la chevelure, le chignon sophistiqué d’Helena désormais souillé de sang.

Images entêtantes qui s’impriment en lui et contaminent le réel que Viktor ressent comme menaçant, partout, tout le temps.

Par trois fois Viktor se retourna pour dire au revoir. Les traits du garçon blond s’estompaient, il distinguait seulement, s’échappant de la doudoune, une main qui courageusement le saluait en retour.
Sur une vingtaine de mètres, Viktor observa et écouta intensément chacun de ses pas : cela lui permit de réprimer ses bouffées d’émotion.
Le soleil perçait à travers la couche de nuages. Le costume sombre qu’il portait tous les jours depuis l’enterrement absorbait la lumière, lui réchauffant les épaules et le dos.
Juste devant le portail un bout de papier gras souillait le trottoir. Le clochard avait entièrement avalé le sandwich. De la mayonnaise collait aux poils de sa moustache et de sa barbe et Viktor un instant pensa à un chien, un chien stupide, mais dangereux aussi, qui vous observe longtemps d’un regard apathique avant de vous bondir dessus avec fureur, sans raison apparente.
Viktor était déjà presque au-delà du portail lorsque le clochard dénuda ses dents dans un étrange rictus. Ce n’est qu’en se retrouvant parmi la foule des piétons qu’il finit par comprendre ce qu’il y avait d’étrange dans la dentition de cet homme : elle était intacte et d’une blancheur étincelante.
Peut-être l’homme n’était-il tombé dans le dénuement que récemment.
Peut-être était-il devenu clochard de son plein gré, afin de se libérer d’une frénétique existence de riche.
Rentré chez lui, Viktor se fot un café. Perdu dans ses pensées, il regardait par la fenêtre. Le ciel virait au gris métallique, ici et là se dessinaient d’éparses grappes de nuages clairs qui rapidement se dissipaient. Quatre mouettes mutines demeuraient suspendues dans le vent, puis se pourchassaient en virevoltant avant de reprendre avec grâce leur position suspendue
Peut-être l’homme n’était-il pas un clochard du tout.
Peut-être l’homme était-il animé d’obscures intentions et s’était-il déguisé en clochard pour ne pas attirer l’attention, afin de pouvoir réaliser ses projets sans être dérangé.
Viktor fut pris d’une douleur au ventre. Pourquoi diable l’homme lui avait-il adressé cette grimace ? Pourquoi justement à lui ?

Il travaille dans un laboratoire et contrôle la qualité des échantillons qu’on lui soumet. Il décèle parfois des anomalies et les signale, voyant en elles les premiers signes d’un empoisonnement global dont nous serons prochainement victimes. Il obtient de pouvoir travailler depuis chez lui et s’enferme dès lors dans son appartement, avec son petit garçon qu’il déscolarise à la suite d’un incident pour lequel l’enfant est renvoyé.

La folie de Viktor est présente dès le début, quand il doute de la présence de la dépouille de sa femme dans le cercueil. Complètement enfermé en lui-même, avant de s’isoler du monde petit à petit et d’en exclure Igor totalement, Viktor trouve partout de quoi renforcer ses doutes et ses peurs. La violence lui semble prête à surgir de n’importe où n’importe quand, si bien qu’il donne à son enfant un couteau pour qu’il soit à même de se défendre et lui fait jurer de ne pas s’en séparer – c’est d’ailleurs la cause de l’incident à l’école – et transforme lentement leur appartement en une prison, faisant poser des barreaux aux fenêtres, des serrures renforcées aux portes et pour finir, enfermant Igor dans sa chambre au moyen d’une porte blindée. Comme il le surveille à l’aide d’une caméra, il pense pouvoir le maintenir en sécurité totale et subvenir à tous ses besoins.

Si l’algèbre de posait pas de problème, Igor trouvait la géométrie analytique plus difficile. C’était peut-être la chaleur qui faisait qu’il était plus facilement distrait ? Il avait sur les genoux le guide que lui avait apporté saint Nicolas et observait les toits alentour avec de vieilles jumelles. Mais on était en juillet, tous les œufs étaient éclos et la plupart des oisillons avaient déjà quitté le nid : les oiseaux adultes avaient bien mérité une période de repos. Restaient quelques rares moineaux domestiques dot le piaillement exaltait la relative fraîcheur matinale, et bien entendu les pigeons, au plumage négligemment tacheté par trop de croisements endogames. La plupart du temps ils s’attroupaient sur le vieux toit du bâtiment à l’arrière, dont les murs étaient envahis par la vigne vierge. Maintenant que manquaient quelques tuiles, le délabrement de tarderait plus.
J’entends les enfants qui s’amusent, dit Igor une fin d’après-midi.
Viktor était penché sur la cuisinière. La tonalité de sa voix indiquait qu’Igor se parlait simplement à lui-même. Viktor captait de plus en plus souvent des propos de ce type, formulés inconsciemment, et il en était enchanté. Cela lui donnait l’impression que le canal audio les reliait comme un cordon ombilical, et qu’il pouvait ainsi communiquer intérieurement avec le garçon, de façon sous-cutanée pour ainsi dire.
Igor appuyait sa joue contre la vitre afin d’apercevoir peut-être furtivement, à son extrémité, la silhouette des enfants.
– Papa, j’entends des enfants qui s’amusent dans une cour d’école. Tu les entends aussi ?
Viktor mit le volume à son maximum, mais il ne distinguait aucun son. Dans sa chambre à coucher, il se posta devant la fenêtre qu’il finit par ouvrir. Un vent fade lui lécha le visage, transportant, en même temps que la puanteur de la ville échauffée, les bruits du parc. A en juger par les cris, une colonie de vacances s’amusait à jouer dans l’eau.
Il ferma la fenêtre à clé. Dans la cuisine, il remua sa ratatouille ; il goûta un morceau d’aubergine et une rondelle de carotte. Tout était cuit à point et Viktor éteignit le gaz.
Sur l’écran, il voyait son garçon assis sur son lit, déçu.

Mais lentement, l’enfant s’étiole, perd ses couleurs et ne demande plus rien. Au début, fort de l’affection de son père et de sa présence rassurante, ainsi que de celle de sa tante, de ses grands-parents aussi parfois, Igor réussit à surmonter son chagrin, mais l’attitude de son père fait de lui un otage de plus en plus silencieux et immobile, ce qui, paradoxalement, tranquillise Viktor au lieu de l’inquiéter.

La mort d’Helena fait tomber le rideau derrière lequel toute la dangerosité du monde se cachait : il voit enfin l’accident, la violence, la mort partout où il porte les yeux et il lui semble de son devoir de faire en sorte que son appartement soit un lieu hermétiquement clos aux aléas du dehors. Oui, mais c’est de l’intérieur que vient le danger, et le monstre, c’est lui. Et de lui, Igor ne peut se protéger.

Terrible, étouffant, parfaitement glaçant. Un petit bijou noir.


Enneigement de Peter Terrin, Editions Actes Sud
Traduit du néerlandais (Belgique) par Guy Rooryck, 240 pages, juin 2021

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