Terra Alta de Javier Cercas

Les romans de Javier Cercas sont tous disponibles chez Actes Sud, et j’ai eu le grand plaisir de parler de L’Imposteur, Les Lois de la frontière et de Le Monarque des Ombres.


Melchor prit au hasard quelques livres courts qui l’ennuyèrent au point qu’il ne les finit pas. Le jour où il les rendit à la bibliothèque, le Français était en train de cataloguer un livre très épais, en deux tomes, intitulé Les Misérables. Inévitablement, Melchor se souvint de l’admonestation récurrente de sa mère : « Si tu veux être aussi misérable que moi, ne travaille pas à l’école. »
– Tu l’as lu ?
– Évidemment, répondit le Français. C’est un roman très connu.
– Et c’est bon ?
– Ça dépend.
– Ça dépend de quoi ?
– Ça dépend de toi, répondit le Français. L’écrivain fait la moitié d’un livre, l’autre moitié, c’est toi qui la fais.

La littérature peut-elle changer la vie d’un homme ? Oui, sans aucun doute.

Quand Melchor purge sa peine, petit délinquant né du mauvais côté de la société, il fait deux rencontres décisives : l’avocat embauché par sa mère, Vivales, et Les Misérables. L’un, par des moyens qui demandent à rester dans l’ombre, veillera sur lui pendant sa détention et ensuite lui offrira la possibilité de devenir un autre homme, sans passé, sans casier, sans flétrissure. L’autre l’accompagnera toute sa vie aussi, lu et relu, empoigné différemment selon les étapes de l’existence de Melchor qui est d’abord fasciné par Javert et sa rectitude morale suicidaire. On pourrait penser qu’un repris de justice n’aurait pas trouvé de modèle en Javert, mais c’est compter sans l’incroyable transformation de Melchor en policier, en justicier, que ce soit en marge de la loi – il tabasse secrètement les hommes qui s’en prennent aux femmes, comme un autre Bud White qui venge sa mère – ou bien sans l’avoir vraiment décidé, comme lorsqu’il tue les terroristes islamistes qui allaient mettre leur attentat à exécution. La violence ne le quitte pas, la volonté de retrouver l’assassin de sa mère non plus, tragédie qu’il ne peut dépasser.

Suite à l’assassinat de sa mère, Melchor abandonna les ateliers qu’il fréquentait et arrêta toute activité sportive sur les terrains de la prison. Il se replia sur lui-même. Il prit du poids. Il ne parvenait plus à dominer ses pensées, aussi ses pensées le dominèrent-elles, des pensées morbides et immuables, obsédé par ce qui était arrivé à sa mère ou par ce qu’il imaginait lui être arrivé. Les deux seules activités qui soulageaient en apparence son obsession étaient précisément celles qui l’alimentaient le plus : parler avec Vivales et lire Les Misérables, qui durant ces jours de deuil cessèrent d’être pour lui un roman pour devenir autre chose, quelque chose qui n’avait pas de nom ou qui en avait beaucoup, un vade-mecum vital ou philosophique, un livre oracle ou sapiential, un objet de réflexion à explorer tel un kaléidoscope infiniment intelligent, un miroir et une hache. Mechor pensait souvent à Mgr Myriel, l’évêque qui fit de Jean Valjean M. Madeleine, le saint persuadé que l’univers est une immense maladie dont le seul remède est l’amour de Dieu, il pensait à l’évêque et se disait qu’il était vrai que l’univers est une maladie, comme le croyait l’évêque, mais que, contrairement à l’évêque, il vivait dans un monde sans Dieu et que dans ce monde il n’y avait pas de remède contre la maladie de l’univers. Bien évidemment, il pensait à Jean Valjean et à sa certitude que la vie était une guerre et que dans cette guerre, c’était lui le vaincu et les seules armes à sa disposition, les seuls carburants, étaient le ressentiment et la haine, et il sentait que Jean Valjean c’était lui, ou qu’il n’y avait aucune différence essentielle entre eux deux. Mais il pensait surtout à Javert, à la droiture hallucinée de Javert, à l’intégrité de Javert, à son mépris pour le mal, au sentiment de la justice de Javert, à l’idée que Javert ne permettrait jamais que l’assassinat de sa mère reste impuni.

Et c’est précisément pour le mettre hors de portée de représailles qu’on lui propose d’aller rejoindre le poste de police situé en Terra Alta, un endroit bien tranquille, maintenant. Je dis maintenant car le passé de cette région, et de la petite bourgade dans laquelle Melchor va désormais travailler, est plein de plaies et de sang, de rancœurs et de vengeances secrètes. Bien sûr, c’est dans le passé franquiste qu’il faut aller chercher les raisons d’être du présent, dans la bataille de l’Èbre, plus exactement, qui a pris place en 1938. Un carnage, une vraie blessure jamais cicatrisée – et comment serait-il possible qu’elle le soit ?- la dernière grande offensive républicaine, le dernier soubresaut avant les longues et terribles années de franquisme.

Il retourna à la bibliothèque quand il eut terminé la lecture du Docteur Jivago. Olga était assise derrière le comptoir : il l’appela par son prénom, il lui rendit le livre, il lui dit qu’il l’avait beaucoup aimé.
– On dirait un roman du XIX° siècle écrit au XX°, dit-il.
– Comment tu sais que je m’appelle Olga ? demanda-t-elle.
– Je suis policier, tu te rappelles ? Et on a des amis en commun. J’aimerais lire d’autres romans de Pasternak.
– Ça va être difficile, dit Olga. Il n’en a écrit qu’un et tu viens de le lire.
– C’est vrai ?
– C’est vrai.
Melchor eut une moue de dépit.
– Ce genre de chose, ça n’arrivait pas au XIX° siècle, dit-il.
Olga sourit et Melchor arrêta son regard sur le réseau de rides qui naissait autour de sa bouche. Comme la semaine précédente, la bibliothèque venait d’ouvrir ; comme la semaine précédente, il n’y avait qu’eux deux.
– Pasternak était poète, dit Olga. Tu aimes la poésie ?
– Pas tellement, reconnut Melchor qui avait lu peu de poésie. Les poètes, pour moi, sont des romanciers paresseux.
Olga eut l’air songeur.
– Peut-être, dit-elle. Mais pour moi, presque tous les romanciers sont des poètes qui écrivent trop.

Se faire oublier, s’intégrer dans une nouvelle équipe, devenir un autre lui-même, se forger un avatar de plus, comme Jean Valjean l’ouvrier, le bagnard puis le bienfaiteur M. Madeleine, qui est l’agrégat de tous les autres, épais comme une autobiographie, aux multiples plis et replis contenant une vie d’émotions et de réflexions. Melchor ne cesse de lire, de relire, comme un ressassement qui ne réussit pourtant pas à épuiser les œuvres, toujours enrichies de ses propres expériences, et rencontre la bibliothécaire, Olga, dont il tombe amoureux. Entre eux, le lien passe par la littérature : elle lui lit des romans à voix haute, savourant avec lui les mots auxquels elle donne chair, leur fillette s’appelle Cosette et c’est elle qui l’initie à la vie, c’est-à-dire à des œuvres dont il ne soupçonnait pas l’existence et qui le nourrissent spirituellement autant qu’émotionnellement. Sa vie avec Olga lui permet de se construire : auprès d’elle, il se délivre de son passé, se défait de Javert et s’ouvre à la clarté de l’amour. C’est elle aussi qui lui explique quels terribles événements ont eu lieu dans la vallée de l’Ebre et combien le présent est encore entaché par le passé. Les fautes commises n’ont jamais été réparées, chacun vit ici avec le sentiment que la justice n’a pas été accomplie.

Plus Melchor se réconcilie avec son enfance et son passé empli de noirceur, plus il va être confronté à celui de ce pays dont les plaies saignent encore, à peine cicatrisées.

– Je suis désolé, mec, dit son collègue. Mon fils s’est cassé un doigt en jouant au hand.
– Pas de souci, le rassura Melchor, en bouclant sa ceinture de sécurité. J’ai écouté un groupe de vieux, ça m’a fait passer le temps.
– Je parie qu’ils parlaient de la guerre.
Melchor se tourna vers lui.
– Comment tu sais ça ?
– Arrête tes conneries, dit Sirvent. Ici, les vieux ne parlent que de ça. Comme s’il ne s’était rien passé en Terra Alta ces quatre-vingts dernières années. Bon, on va où ?

Et justement, on trouve deux cadavres, et pas n’importe lesquels : ceux des Adell, mari et femme, très riches et influents, qui possèdent une entreprise, la Cartonnerie, formant à elle seule quasiment tout le poumon économique de la petite ville. Leur femme de charge a également été assassinée, son corps est retrouvé à l’étage.

Ils ont été torturés avant d’être exécutés, on ne retrouve aucune trace d’effraction dans leur grande demeure pourtant très sécurisée, on se croirait dans un roman policier du siècle dernier, un whodunnit qui demandera aux policiers du flair et des capacités déductives impressionnantes.

C’est Melchor qui est chargé de l’enquête, avec son collège et ami Salom qui s’est chargé de lui enseigner les ficelles du métier lors de son arrivée dans ce petit commissariat, quatre ans auparavant.

Les victimes, Melchor le découvre assez vite, sont intimement liées à l’Opus Dei. Leur pouvoir et leur puissance sont profonds et souterrains, le passé franquiste jamais bien loin non plus.

Melchor n’a pas fini d’examiner le gérant que sa secrétaire est de retour et dépose devant eux, sur une table basse en verre, un plateau avec un service à café en maillechort, leur sert le café dans des tasses de faïence à motifs floraux et les laisse de nouveau seuls.
– C’est plus ou moins ce que je savais déjà, dit Grau qui remue sa petite cuillère dans son café, une fois que Salom a achevé son résumé improvisé. Bref, passons. Dites-moi comment je peux vous être utile.
Au même instant, le téléphone de Melchor , qui a eu la prudence de couper la sonnerie, vibre ; constatant qu’il s’agit de Domingo Vivales, il décide de ne pas répondre.
– Vous voulez savoir où j’étais la nuit de l’assassinat, comme on dit dans les films ? Eh bien je vais vous le dire : chez moi, en train d’écouter Le Crépuscule des dieux, du maître Wagner. Fichtre, maintenant que j’y pense, voilà qui semble bien prémonitoire, n’est-ce pas ? Malheureusement, je n’ai personne qui puisse corroborer mon alibi, de sorte que vous ne pouvez pas m’éliminer de la liste des suspects. Enfin, allez-y, allez-y, posez-moi des questions. Ce que je peux déjà vous dire, c’est que je n’ai pas la moindre idée de qui a pu commettre une telle atrocité.
– M. Adell avait-il des ennemis ? l’interrompt Melchor, quelque peu déconcerté par la désinvolture ironique de Grau. Des gens qui le détestaient. La concurrence, par exemple. Des entrepreneurs qui pourraient se sentir lésés par son succès, des gens pour qui ça a mal tourné parce que pour lui ça a bien tourné…
– Mais comment pouvait-il ne pas avoir d’ennemis ? le coupe le gérant qui pose la petite cuillère sur une assiette, avale une gorgée de café et continue : L’importance d’un homme se mesure au nombre de ses ennemis. Et Paco Adell était très important, vous pouvez en être sûrs. Nous, les Catalans, sommes de très mauvais politiciens, mais de très bons entrepreneurs. Il en était un bon exemple.

L’enquête se trouve dans une impasse, le dossier est clos, mais Melchor refuse de renoncer.

Javert croyait en la justice comme en une vérité qui ne souffre aucun compromis, et c’est finalement contre lui-même qu’il retournera la violence de la Loi, tandis que Jean Valjean, après avoir été tenté par la haine et son avilissement, se tourne vers le pardon et la générosité. Tendu entre ces deux modèles à jamais irréconciliables, Melchor s’invente au-delà de la vengeance, au-delà de la violence pure qui ne fait que générer ses propres apories, alors que le monde qui l’avait fait homme et délivré de son passé s’effondre.

On est tout d’abord déstabilisé par le changement de ton qu’a employé Javier Cercas dans Terra Alta mais ce n’est qu’impression passagère. En réalité, voici un roman d’une complexité ondoyante et qui, tout en semblant reprendre à son compte les codes du roman policier traditionnel, s’en écarte et en fait tout autre chose. Melchor, l’enfant bâtard, né d’une prostituée, ne cesse de renaître sous des formes différentes et, plus qu’un père réel, ce sont des figures de père qui le font avancer et grandir : son avocat, bien sûr, probablement pas totalement étranger au milieu de la pègre mais qui, paternellement et avec une fidélité émouvante, veille sur Melchor comme sur son propre enfant, mais aussi Salom, le policier qui lui apprend le métier et devient son ami. Mais les deux pères les plus magnifiques, les plus impitoyables tant les modèles qu’ils représentent sont antithétiques et irréconciliables, se nomment Javert et Valjean. Cette compréhension du monde et de lui-même grâce à la littérature est d’une audace merveilleuse, Melchor, le repris de justice devient justicier, s’éclaire d’humanité au fur et à mesure qu’il crée des liens avec les autres, et c’est presque en candide qu’il découvre la stupéfiante vérité des meurtres des époux Adell et de leur employée. Extraordinaire parcours humain, riche et émouvant, une réinvention de soi-même grâce aux fragiles mains tendues ici et là, grâce à la littérature qui nous ouvre à nous-mêmes.

L’autre versant du roman est, bien sûr, l’histoire de la guerre civile espagnole et du franquisme, tropisme cercassien par excellence. Rien n’est mort, rien n’est terminé, les vieillards au bord de la tombe ont encore assez de pouvoir et de haine pour faire payer ceux qui se sont conduits comme des salauds, mais on est toujours le salaud de quelqu’un, hélas.

L’excellente nouvelle est qu’il y aura une suite. J’ai hâte de la lire.


Terra Alta de Javier Cercas, Editions Actes Sud
Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujičić et Karine Louesdon, 320 pages, mai 2021

2 réflexions au sujet de « Terra Alta de Javier Cercas »

    1. J’avoue avoir été très déstabilisée pour commencer, je ne me sentais pas très à l’aise puis les choses se sont mises en place et j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. C’est le premier d’une trilogie, je crois !

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