Sémi d’Aki Shimazaki

Aki Shimazaki est née au Japon mais vit à Montréal et elle écrit en français. Elle est l’auteure de trois cycles romanesques – Suzuran est le premier titre d’un quatrième cycle – comprenant chacun cinq titres, qu’on peut lire à la suite ou dans le désordre, indépendamment les uns des autres.

Grande finesse d’écriture, analyse subtile des personnages, récits de vibrations intérieures minuscules et immenses : chaque roman est une découverte raffinée et étonnante comme l’ont été Fuki-no-tô (2018) et Maïmaï (2019).

Quatrième cycle inauguré par Suzuran.


Cette fois-ci, nous sommes en compagnie des parents d’Anzu, dont nous avons fait la connaissance dans Suzuran.

Fujiko et son mari sont âgés et vivent dans une maison de retraite très agréable, dans laquelle ils se sentent presque comme chez eux. Ils voient souvent leurs enfants et petits-enfants, et même s’ils auraient aimé vivre à l’ancienne, dans leur propre maison qu’ils auraient volontiers partagée avec leur fils et sa famille – c’est ce qu’ils ont fait eux-mêmes et Fujiko s’est occupée avec beaucoup d’affection de ses beaux-parents jusqu’à la fin – leur vie est agréable, calme et douce.

Il y a cependant un problème de taille : Fujiko est victime de la maladie d’Alzheimer. Elle s’installe doucement, par exemple Fujiko ne sait plus différencier sa fille Anzu de l’autre, décédée d’une tumeur au cerveau quelques années plus tôt, par exemple. Mais Tetsuo, son mari, est là, attentif à ce que la moindre difficulté soit aplanie. Il prend de plus en plus de choses en charge pour pallier les difficultés de sa femme et faire en sorte qu’elle ne se rende compte de rien.

J’étais préparé à ce qu’un jour Fujiko ne me reconnaisse plus, mais je n’imaginais pas redevenir son fiancé. A-t-elle vraiment perdu tout souvenir de notre mariage?
Les deux canards évoluent toujours ensemble. En les contemplant, je remonte plus loin dans le passé.
J’habitais chez mes parents. Un jour, ils m’ont apporté une photo d’une jeune femme nommée Fujiko Kajiyama. C’était un miaï proposé par un couple que je connaissais bien. Elle avait mon âge, vingt-spet ans. Sur la photo elle me semblait douce et sympathique. Elle était originaire de la préfecture de Shizuoka. Après le lycée, elle était venue ici, à Yonago, et travaillait comme préposée dans une bibliothèque. Ses passe-temps favoris étaient lire et tricoter. Elle était douée en soroban et en calcul mental. « C’est une personne honnête et fiable », me répétait le couple.

Mais un matin, c’en est trop : Fujiko se croit fiancée à Tetsuo mais pas encore mariée à lui, le vouvoie et se montre à la fois réservée et pudique en sa présence, comme il sied à une jeune fille.

C’est difficile à supporter pour son mari, et, une fois la surprise passée, et guidé par les conseils des infirmières qui ont déjà vu toutes sortes de cas semblables, il accepte de jouer le jeu et se charge de faire jouer le jeu également à tous ceux qui les connaissent.

Il découvre, ce faisant, tout un aspect de la vie de sa femme qu’il ignorait, comme si cette situation tout à fait inhabituelle et étonnante servait de révélateur, et, surtout, un élément de son passé dont les répercussions le troublent au plus haut point.

Plusieurs motifs construisent le roman : les cigales – symbole de vie éternelle -, la musique et la filiation, thème déjà amorcé dans Suzuran puisque Anzu et son mari adoptent la fille à laquelle Kyoko a donné le jour juste avant de mourir.

Autant Fujiko est incollable sur les cigales, autant elle ne se souvient même pas qu’elle est mariée et mère, la musique – qui jusque-là n’avait pas semblé avoir si grand effet sur elle – la fait pleurer d’émotion, à la stupéfaction de Tetsuo qui n’est pas au bout de ses surprises, car son fils n’est peut-être pas de lui, tout compte fait…

Comme souvent, les époux s’aperçoivent un peu tard que leurs épouses étaient parfaitement au courant de leurs infidélités : Tetsuo se pensait si discret ! Mais pas assez pour berner sa femme que son infidélité a rendue très malheureuse et qui l’a conduite à chercher un peu de bonheur dans une autre étreinte, fugace et unique, certes, mais aux conséquences durables.

Je réfléchis en fumant. Combien d’années ai-je devant moi ?
Ma santé générale est bonne. Avec de la chance, j’ai peut-être encore dix ans, quinze ans ou même vingt ans et plus. Possiblement même jusqu’à cent ans. Cela me semble très long, mais après tout, ce n’est qu’une goutte de temps dans l’histoire de l’humanité. Pas vraiment plus que mes quelques semaines de vie aérienne des cigales. Et Fujiko, combien d’années lui resterait-il ?
Je repense à notre passé en couple. Qu’était-ce ? J’ai trompé ma femme avec mon ex-petite amie. Elle m’a trompé avec un chef d’orchestre et a accouché de Nobuki. Sans que nous n’ayons jamais affronté nos problèmes, notre mariage a survécu. Fujiko feignait l’innocence. Elle était plus maligne que je ne l’imaginais. Puis elle a complètement oublié la naissance de son propre fils et ne le reconnaît même plus. J’aimerais bien perdre la mémoire comme elle !

Tetsuo doit, s’il veut continuer à vivre avec sa femme, pardonner et la reconquérir, lui prouver qu’elle compte pour lui et qu’il l’aime pour elle-même. Bizarrement, la maladie dont elle souffre lui offre la deuxième chance dont il n’aurait jamais pu bénéficier sinon.

Comme toujours, Aki Shimazaki va, avec infiniment de délicatesse, droit au but et sonde les liens humains. L’amour entre époux, vite envolé, fragile et trop souvent négligé. Les femmes subissent les infidélités que leurs maris cachent lâchement et mal, les blessures silencieuses finissent par tout ronger : Fujiko envisageait de divorcer, elle s’était accommodée de son mariage tout ce temps pour préserver les enfants mais elle avait confié à son amie ses velléités d’indépendance dont Tetsuo ne soupçonnait rien, aveugle à sa femme et à ses sentiments.

– Quand maman a appris mon mariage, elle m’a dit quelque chose de significatif.
– A propos de quoi ?
– De sa vie avec toi dans l’avenir. Aimerais-tu l’entendre ?
– – Pourquoi pas ?
Nobuki me répète les paroles de sa mère :

– « Ton père et moi n’avons pas grand-chose en commun. J’ai l’impression d’avoir vécu seulement pour nos enfants et mes beaux-parents. Et maintenant, il n’y a que nous à la maison. Je ne sais pas comment se passera le reste de notre vie. Je souhaite vraiment que toit et ta femme habitiez avec nous et que je m’occupe de tes enfant… »
Je suis embarrassé :
– Ta mère t’a dit ça ?
Il hoche la tête. Je réfléchis. En effet, Fujiko insistait pour que nous cohabitions avec la famille de notre fils. « Mon chéri, nous avons pris soin de tes parents jusqu’à leur mort. Ils étaient très heureux auprès de leurs petits-enfants. Nobuki est héritier, comme tu l’étais. Il faut qu’il vive avec nous. » C’ était ce que j’espérais aussi, mais notre fils refusait.

– Qu’as-tu répondu à ta mère ?
– « Ce n’est pas bon que tu t’occupes de mes enfants pour éviter ton problème conjugal. Trouvez quelque chose qui vous amuse ensemble. »
Je ne sais que dire. Il ajoute :

– Puis maman m’a avoué : « Honnêtement, je pense vivre séparée de ton père. » Et, peu après cette confidence, elle a commencé à développer des symptômes de confusion.
Je reste silencieux tout en cachant mon trouble. Il reprend :
– Désolé, papa, si cette histoire t’ennuie. Je souhaite simplement que maman vive plus heureuse avec toi, même si elle n’a plus de souvenir de toi comme son mari.

Une fois la mémoire envolée, Fujiko n’a plus à pardonner puisqu’elle ne sait plus rien, et elle peut repartir à zéro en ayant le sentiment que c’est la première fois : quelle chance pour elle, serait-on tenté de dire, et quelle occasion inespérée pour son mari de se racheter.

Tetsuo est également amené à questionner sa paternité. Si son fils est le fruit d’un amour adultère, qu’est-ce que cela change à leur relation ?

C’est un petit roman assez cruel, en réalité, qui, avec grâce et élégance, et un zeste de malice – Tetsuo n’est pas au bout de ses surprises et se retrouve dans des situations dont il a parfois du mal à se sortir, à cause de la maladie de Fujiko – , teste les fondamentaux de la famille et de l’amour, pour parvenir à la conclusion qu’il vaut mieux tout oublier et recommencer. La perte de mémoire, finalement, au lieu d’être la catastrophique dissolution des souvenirs d’une vie, est l’opportunité incroyable de recommencer, d’effacer l’ardoise et de repartir sur de meilleures bases, une fois la leçon apprise… Qui ne rêverait d’avoir droit à une deuxième chance qui permet de revivre, en mieux, la délicieuse époque où l’on séduit et conquiert la personne avec laquelle on désire former un couple ?


Sémi d’Aki Shimazaki, Editions Actes Sud, 160 pages, mai 2021

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