Solak de Caroline Hinault

Caroline Hinault enseigne la littérature à Rennes. Solak est son premier roman.

Un drapeau à garder sur la glace, voilà le boulot des deux militaires Piotr et Roq. Qu’ont-ils bien pu faire pour se retrouver encore dans l’armée certes, mais le plus au nord possible, entre les ours polaires et les aurores boréales ?


La glace, le froid, la nuit, on ne s’y habitue jamais. Deux riens du tout face à l’immensité blanche, et un scientifique, Grizzly, un type qui n’est pas sur la même longueur d’ondes que les deux autres : la calotte glaciaire est son lieu d’étude, dont il perçoit le fantastique potentiel pour comprendre le passé alors que les deux autres, là, c’est l’arctique qui leur permet de fuir le passé. Un endroit sans bornes, ouvert, large, solitaire et rien qu’eux trois, un ravitaillement par an et un poêle poussif. C’était peut-être trop pour Igor, le quatrième homme, suicidé il y a quelques mois.

Mais bientôt, avec la fin de l’été polaire, le grand jour continu qui sera bientôt englouti par la nuit continue, arrive, en remplacement d’Igor, un jeune soldat, une brindille aux yeux bleus à qui il va falloir tout apprendre, et fissa.

J’avais perdu l’habitude de faire la causette si bien qu’après les présentations, je savais plus quoi dire à part que j’avais des questions. Pour combien de temps il était là ? Où est-ce qu’il avait servi avant ? Comment ça se fait qu’il avait atterri sur Solak avec sa carcasse de mioche à peine sorti du bac à sable ? Le gamin a rien répondu mais a sorti de son barda un stylo et un carnet de feuilles jaunes. Il s’est mis à scribouiller et ça, ça a centrifugé illico dans les veines de Roq qui sait à peine écrire son prénom faut dire. Putain t’écris quoi la recrue ? Roq s’est levé de son fauteuil. T’es pas un enfoiré de sourd et muet sans déconner ? Le gamin répondait pas. Tu vas pas nous gâcher la soirée du ravito, il s’est tourné vers moi, merde Piotr , il va pas nous gâcher la soirée du ravito ? Mais réponds bordel, réponds ! T’auras tout le temps d’écrire ici ! Le gamin écrivait, il écrivait le con, sans lever un sourcil, sans réagir à la tension qui bandait les muscles de Roq à quelques centimètres de lui et qui menaçait de lui éclater le visage dans les secondes qui venaient.
Grizzly a posé sa bouilloire fumante au milieu de la table, c’est sa façon de faire à Grizzly. Il a dit qu’il fallait alterner un verre de vodka et un verre de thé, sinon demain.
Le gamin a enfin tourné son carnet vers nous.
Lentement, il en a tourné deux pages sous nos yeux, pour qu’on ait bien tous le temps de lire. Je suis muet mais pas sourd, connard. Et puis on sait jamais le temps qu’il reste. Il y a eu un silence interminable qu’un rayon de soleil perpétuel est venu éclairer sur la caisse du salon à travers la meurtrière. Ça sentait le thé, le tabac, la bête morte et l’haleine de vodka.
Roq a éclaté de rire en portant son quart à la bouche. Ben merde alors, j’y crois pas, ils nous ont envoyé un putain de muet. Il se tapait les cuisses, plié en deux maintenant, le fou rire lui montait en chatouilles, il se marrait comme un âne, sa gueule pleine de chicots grande ouverte, t’y crois ça mon vieux Piotr ? Il a pas attendu que je réponde et s’est tourné vers le gosse, eh ben santé l’écrivain, avant de marmonner pour lui-même, entre deux goulées d’alcool et de fou rire, enfoiré de muet à la con.

Piotr, c’est lui qui raconte. Plus âgé, plus calme, peut-être assagi, il observe les chemins tortueux des hommes entre eux, s’inquiète souvent du comportement de Roq – belliqueux, agressif, dangereux – et du petit jeune homme qui lui semble si mal préparé à la survie sur leur domaine glacé. Il le familiarise avec les gestes basiques du quotidien, et Grizzly l’emmène dans ses tournées scientifiques, avec sa bonhomie fraternelle, sa chaude gentillesse et son esprit curieux de scientifique idéaliste.

Il voit son visage s’éclairer parfois, rarement. Son corps maigrichon est constamment protégé par des couches superposées de vêtements chauds, il semble ne jamais se détendre, grippé comme une serrure givrée qu’on n’arrive plus à ouvrir : il s’exprime par des mots tracés à la hâte sur les carnets qui ne le quittent pas, muet mais pas sourd, capable par un regard de faire reculer même Roq, même quand il a l’alcool mauvais, même quand il brame sa frustration, même quand il livre un peu de son passé, sa trogne fendue d’un sourire mauvais.

Entre ces quatre hommes, la paix est aussi fine qu’une couche de glace à peine formée, et on sent bien qu’une fois brisée, ce sera irréparable.

Huis-clos ouvert sur l’infiniment blanc, immensément seuls et pourtant dépendants les uns des autres, le piège glacé ne peut que se refermer sur eux. La prison est vaste et froide, mais on ne peut s’en échapper, l’œil bleu du jeune soldat de plus en plus aux aguets, frémissant, silencieux, dont les mots s’échappent des carnets mystérieux dans lesquels il griffonne sans cesse.

Dans la nuit qui s’éternise, sur fond de banquise, les secrets les plus noirs fourmillent et forment une sarabande empoisonnée d’alcool et de culpabilité, de remords et de cicatrices mal refermées. Le passé : un enfer personnel dont ni la solitude ni la compagnie ne délivrera, même pas la mort, la vieille amie déjà cent fois affrontée.

Quatre balles en pleine tête. Le rouge gagne. Ceux qu’on dit blancs sont gris et les bleus sont marron. Ils éclaircissent un peu l’hiver mais deviennent jamais complètement neige, un peintre y retrouveraient pas ses petits.
D’habitude Roq va plus loin mais ce matin-là, quelques jours après notre grande virée avec le môme, la mère et ses petits étaient presque arrivés jusque dans la cour de la Centrale alors Roq en a profité, tu m’étonnes, ça lui évite de marcher trop loin. Quatre balles, pas une de plus, il est bon ce con. À croire que tout ce qui manque dans sa caboche, il l’a dans la rétine. J’étais dans la Centrale avec le gosse qui écrivait je sais pas quoi sur son foutu carnet. Il était tôt encore, la bouilloire fumait et on se pressait pas avant la corvée de fagotage qu’on avait prévue. Grizzly était déjà parti vers le glacier pour y installer sa nouvelle sonde, il préférait y aller seul même si c’est quand même une petite expédition. Peut-être que Roq aurait pas fait ça devant la Centrale si Grizzly avait été dans les parages. Toujours est-il qu’on a entendu quatre coups claquer dans l’air et qu’en sortant de la Centrale pour voir si c’était un Pater, on a vu les bestioles au sol. Roq s’affairait déjà à les traîner vers la Tanière, la baraque la plus isolée de Solak, pour pas que l’odeur nous empeste.
Là-dedans, depuis des années déjà, il a organisé un petit abattoir maison et une tannerie où il dépiaute les bêtes pour nos réserves de nourriture et son petit trafic de fourrure. C’est un malin Roq, con comme une mouette mais malin quand même, comme quoi faut pas dire du mal des mouettes. Une fois par an, au moment du ravito, plusieurs caisses du container remontent des paquets de peaux mortes et lui apportent en retour un petit matelas de billets pour ses vieux jours, comme si les jours avaient un âge. Y avait déjà une bande d’oiseaux qu’avait repéré la cervelle étalée et qui commençait son ballet de charognards au-dessus des bêtes crevées. Sur le seuil de la Centrale, le gosse pâlissait raide. Roq faisait des allers-retours pour porter le corps de la renarde et de ses petits jusqu’à la Tanière et laissait derrière lui de grosses auréoles brunes et poisseuses. Les renardeaux étaient trop jeunes, y aurait à peine de quoi faire des chaussons. T’en fais pas j’ai dit au gosse qui bougeait pas, c’est pas ça qui manque par ici. Le gamin a pas cillé et moi je pensais que Roq allait avoir les gants tellement dégueulasses que s’il les lavait pas mieux que la dernière fois, ce serait encore une infection. C’est pas que je sois un nez fin mais j’aime pas bien l’odeur de la mort. J’ai dit au gosse qu’il fallait rentrer parce que la porte ouverte allait nous glacer la Centrale en deux minutes. D’un coup il s’est précipité dehors, sans parka ni fusil, bordel. Je l’ai suivi en lui gueulant dessus, tu vas pas les ressusciter tu sais, mais c’était comme s’il m’entendait pas. Je l’ai rattrapé à l’entrée de la Tanière, en nage, je suis trop vieux pour ces conneries.

On croit tout avoir compris des hommes : leur besoin impérieux de soumettre, de frapper, de hurler, de tuer et puis arrive ce jeune homme frêle et sec, filament d’acier au regard trempé dans une flamme bleue.

Qui sait vraiment quand commencent les drames, dans quel terreau pourri s’enfoncent leurs racines ? Est-ce qu’on peut en démêler les ramifications jusqu’à leur origine première, jusqu’à la matrice ? Toutes ces questions, je me les suis posées déjà, il y a vingt ans, et voilà que ça recommence, même ici, dans le lieu le plus éloigné des hommes et de leurs grimaces.

Quelques pages seulement, un tout petit roman mais quelle puissance ! La langue, créative, imagée, novatrice, qui vous empoigne sans plus vous lâcher et vous plaque là, contre la glace, avec l’envie presque perverse de voir comment tout cela va finir – mal, bien sûr -, incertain des sentiments à investir dans les personnages – qui sont les bons, qui sont les méchants, voilà qui n’est plus si facile à dire – jusqu’à une fin que rien ne laissait pressentir.

Un très beau roman surprenant, dur, âpre, sans tricherie, brûlant comme la morsure de la glace.


Solak de Caroline Hinault, Editions du Rouergue, collection Rouergue Noir, 128 pages, mai 2021.

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