Remords de Luiz Ruffato

Luiz Ruffato est né dans le Minas Gerais (État brésilien où se situe Remords) dans une famille pauvre, et, après avoir été tourneur-fraiseur, il devient journaliste littéraire et politique. Il a écrit, entre autres, Tant et tant de chevaux (publié chez Métailié, Prix littéraire de APCA et Prix Machado de Assis pour le meilleur roman en 2001) et un cycle de 5 romans appelé « Enfer provisoire » où il retrace l’histoire de l’industrialisation brésilienne des années 50 et de la classe ouvrière brésilienne à nos jours dont Des gens heureux et Le Monde ennemi qui sont publiés chez Métailié.

Il a co-fondé un mouvement laïque : Igreja do Livro Transformador (« L’église du livre transformateur ») qui encourage la lecture.


Les remords, c’est bon pour les gens qui admettent leurs erreurs, mais ici, personne ne veut parler du passé, plus rien ne compte que cette ruée vers le futur, soldant au passage tout ce qui a été sans plus y réfléchir.

Quinquagénaire prématurément usé, carcasse faible aux jambes flageolantes, Oséias revient sur les terres de son enfance, celles qu’il n’a pas vues depuis dix-neuf ans.

C’est un dernier effort avant la mort, et l’homme fourbu avant l’âge le sait bien. Le médecin lui a donné 6 mois tout au plus. C’est largement assez – cinq jours vont suffire – pour revenir à Cataguases.

Ses parents sont morts depuis longtemps. Séparés, son père est devenu un indigent rongé d’alcool tandis que sa mère s’est éteinte lentement, conservant la maison familiale, vendue depuis. Les enfants ont connu des fortunes diverses, deux se sont élevés dans la société : Rosana, maintenant directrice d’école, et João Lúcio qui a, très tôt, décidé d’aller vivre ailleurs et possède maintenant une entreprise florissante. Rosana, obsédée par son apparence physique, a décidé d’accepter les infidélités de son mari pourvu qu’elle vive bien à l’aise dans sa maison bourgeoise. Isanha, elle, mariée à un alcoolique qui l’a maltraitée longtemps, s’est résignée à son sort, vit dans une masure avec les deux enfants de son fils aîné Diego ainsi qu’avec Daniel, le cadet, et elle tente tant bien que mal de gagner de quoi faire manger tout le monde.

Rien ne relie plus les frères et soeurs, hormis quelques coups de fils sporadiques.

Et lui, Oséias, qu’a-t-il accompli ? Représentant de commerce, vivant à São Paulo, il a passé trop peu de temps chez lui, sa femme a fini par le tromper et le quitter. Il est ressorti de tout cela lessivé au propre comme au figuré sans plus aucune nouvelle ni d’elle ni de son fils, avec qui il ne s’entendait de toute façon pas bien et qui passait tout son temps devant ses jeux vidéos.

Finalement, sans plus de goût pour son travail, il s’est retrouvé poussé à la retraite avec trop peu d’argent pour profiter du peu de temps qui lui reste.

Quand j’ai déménagé à São Paulo, au début, j’aimais bien revenir traîner à la gare routière, le week-end, en cherchant à deviner la trajectoire de chacun de ces innombrables visages qui défilaient hagards. À leur façon de marcher, aux vêtements qu’ils portaient, j’imaginais si les choses allaient bien ou mal. Je faisais ça pour atténuer la solitude qui les samedis et les dimanches me chassaient de ma modeste chambre de pension du quartier de Pari – ou peut-être pour me savoir réel, moi qui souvent, quand j’errais anonyme au milieu de la multitude, me croyant invisible. Là, dans cette espèce de purgatoire, je reconnaissais des créatures semblables à moi, sombres mais décidées, manquant d’assurance mais tenaces, et ça me confirmait, en un sens, que, sans être grand-chose, j’existais. Ces incursions, cela dit, n’ont pas duré longtemps. Juste après avoir trouvé du travail, j’ai loué un appartement à Vila Prudente, j’ai rencontré Marília, je me suis désintéressé du destin des autres en me réfugiant dans ce que, illusionné, je pensais être mon propre bonheur. Même si je retournais à l’occasion à Cataguases, dans ma mémoire la ville et tout ce qu’elle représentait perdaient leur netteté, comme une photographie qui pâlit peu à peu jusqu’à se convertir en taches blanchâtres, dépouillées de toute signification. Et ainsi se sont écoulées trente-cinq années, dont les dix-neuf dernières où seule la voix distante d’Isinha au téléphone m’assurait qu’il y avait eu un jour Cataguases et qu’un type du nom d’Oséias avait vécu là. Ma soeur me racontait ce que devenaient nos proches et nos connaissances et ces histoires résonnaient en moi avec autant de véracité que les intrigues que je lisais dans les livres, allongé sur des lits étroits et inconfortables d’hôtels bas de gamme où je descendais pour me reposer de ma routine de représentant de commerce.

Quand il arrive à Cataguases, par le car, il fait l’un des nombreux malaises et cauchemars qui vont ponctuer sa visite somnambulique : nauséeux, en sueur, vomissant le peu de nourriture qu’il réussit à ingérer, dormant par intermittence, le voilà qui va à la rencontre des siens et des figures qui ont, autrefois, fait partie de sa vie. Les rancœurs ont mal cicatrisé, les blessures font encore mal dès qu’on les effleure,

Il y avait une maison, entre Vila Teresa et Beira-Rio, dont le propriétaire, seu Zé do Bem, élevait toutes sortes d’oiseaux, paons, cygnes, pintades, oies, faisans, sarcelles, canards, poulets… Elle n’existe plus. Ils ont construit un supermarché à la place, d’après Isinha. Seu Zé do Bem était déjà vieux… est-ce que quelqu’un se souvient encore de lui ? Il faut que je voie l’épicerie de Tamires…Wellington est increvable… Comment peut-on boire autant et rester vivant ? J’en connais tellement qui sont déjà partis… Je m’essuie la bouche et les mains avec des serviettes en papier, les mets en boule, les pose dans la petite assiette Colorex, avec la cuillère en aluminium, chasse les moustiques qui insistent pour se poser sur le bord de mon verre vide.

Mais tout a changé, en plus de vingt ans. Il se souvient de ses camarades d’école, élèves médiocres, et s’aperçoit avec stupeur qu’ils ont réussi leur vie mille fois mieux que lui : les petites brutes, les faibles d’esprit, les paresseux sont maintenant puissants, comme le maire de Cataguases, soupçonné d’être un voleur, mais qui tient son électorat pauvre par des mesures électoralistes et des promesses démagogiques qui ne lui coûtent rien et lui assurent le poste. Quand Oséias réussit enfin à le rencontrer, il ne vient à son bureau que pour manger une brioche faite par une de ses secrétaires avant de partir en rendez-vous, ou bien voir une de ses maîtresses, qui sait. Il retrouve, par hasard, un ancien professeur d’arts plastiques, qui vit désormais dans une maison sordide, régulièrement battu et volé par les jeunes gens dont il monnaye les faveurs, déchu et miséreux. Son premier amour, chez qui il est invité à déjeuner, est une femme entièrement sous la coupe de son fils qui lui téléphone sans cesse pour la surveiller. Elle reporte son amour sur deux chiens immondes – qu’Oséias déteste tout de suite -, et se jette à son cou en lui proposant de vivre avec elle, dans un élan alcoolisé qui le pousse à déguerpir au plus vite.

« Et João Lúcio, Isinha ? ». « Quoi, João Lúcio ? » « Tu as des nouvelles ? » « Rien du tout. Jusqu’à la mort de maman, il venait la voir… Quand ça s’est aggravé et qu’on a dû la prendre chez nous, il venait ici… toutes les semaines…» Appuyée contre l’évier, Isinha sirote son café, en laissant transparaître son ressentiment. « Il passait le dimanche entier avec elle. Il prenait en charge tous les frais, il se préoccupait de son bien-être… Il a souffert comme pas permis quand maman… est partie… Pour les funérailles il n’a pas regardé à la dépense… Cercueil de première, des fleurs à n’en plus finir… Le grand luxe… Il a loué un car pour veux qui voulaient aller à Rodeiro pour l’enterrement… » Isinha ouvre le robinet, mouille le bout de sa cigarette, ferme le robinet, jette le mégot dans la poubelle cabossée. «  Mais, le lendemain, il ne faisait plus partie de la famille. En même temps, il est de plus en plus riche, hein ? » Isinha rouvre le robinet, met du savon liquide sur l’éponge et commence à faire la vaisselle. « Et tu crois qu’il est heureux ? » « Hé, Zézo, tu en connais des riches malheureux, toi ? Un riche malheureux, c’est forcément un con. Si j’étais riche, ah là là ! Je serais la personne le plus heureuse du monde », elle soupire. « Bon, sa femme, cette prétentieuse qui se donne des airs, il paraît qu’elle fait une dépression… » « Une dépression ? » « Tu vois un peu… Les gens disent que Jôjo la trompe… Bien fait pour cette snob !… » « Sérieusement ?! » « Tu ne savais pas ? Il a même une famille bis… » « Pas possible ! »

Le portrait du Brésil actuel est terrible : la pauvreté endémique génère les trafics de toutes sortes, drogues, vols, violence. On ne cesse de le mettre en garde contre la délinquance et il voit bien que les quartiers qu’il traverse sont miséreux, les hommes politiques sont des pantins corrompus et populistes, hommes et femmes se prostituent, dealent en pleine rue, il n’y a plus rien qui ressemble à ce qu’il a connu. Les usines sont mortes, les mines aussi – tout ce qui avait attiré la main d’œuvre italienne dont est issue la famille d’Oséias – le travail est dur à avoir, il faut en passer par les relations, le népotisme, la corruption. Le portrait de la classe ouvrière, – comme la famille d’Oséias -, qui réussissait à vivre de son travail et qui se retrouve désormais complètement laminée, est d’une grande nostalgie, d’une sincérité touchante.

La ville semble bondée, bruyante, pourtant pas vraiment inamicale ni hostile, – nombreux sont les gens qui lui parlent et souvent avec gentillesse – mais tellement différente qu’il n’y retrouve rien de ce qu’il aimait ou lui était familier. Et il règne une chaleur suffocante qui alourdit tous les gestes et les réduit au strict minimum.

Au cours de ses déplacements à pied ou en car, Oséias remarque les changements dont la ville a fait l’objet. Il se souvient de la façon dont, tout jeune, il la parcourait à vélo, se trouvant rapidement presque à la campagne, enivré d’une sensation de liberté totale. Il se souvient aussi, lors de ses endormissements durant lesquels il lâche prise, de son enfance : la maison, le chien, sa mère rivée à sa machine à coudre, dont le travail était fort prisé jusqu’à la concurrence du prêt-à-porter, d’anecdotes et de moments forts qui ont façonné la vie familiale. Et puis de Ligia, l’absente, celle à laquelle Oséias ne cesse de penser et dont personne ne veut parler. Elle s’est suicidée, sans qu’on sache pourquoi. Mais sa mort a brisé les liens entre eux, sans aucun remède possible, chacun allant de son côté, finalement plus relié aux autres par grand-chose, hormis le chagrin, la colère et la culpabilité.

Tout est dissous dans l’indifférence, dans l’acceptation des choses, comme l’ancien professeur qui accepte son sort sans se rebeller. Personne ne se rebelle d’ailleurs, chacun vit en essayant de tirer le meilleur ou le moins mauvais parti des cartes qui lui ont été distribuées, sans vue d’ensemble, sans éthique, sans principe, sans foi en rien à part l’argent. Venu pour parler avec les siens, Oséias se heurte à une incommunicabilité sédimentée par plus de deux dizaines d’années de silence.

Son corps est défait – au point qu’il a du mal à se regarder dans la glace et évite cette confrontation avec lui-même autant qu’il le peut – , il se traîne avec difficulté dans tous les recoins de la ville, mange et boit avec précaution, sans cesse douloureusement conscient de sa faiblesse et de sa fatigue, des progrès rapides de la maladie.

Finalement, que cherchait-il ? Qu’espérait-il ? Peut-être qu’il cherchait à être vu, une fois avant de mourir, qu’on remarque sa présence, lui dont on s’est si bien accommodé de l’absence, à exister juste un peu avant de reposer dans le caveau familial, aboutissement sépulcral de ce retour sur les lieux de son passé. Rien n’a réussi à être dit, il a été ballotté de la rancoeur des uns à la détresse des autres, de l’égoïsme à la solitude de tous, vidés par une vie privée de sens. L’une d’entre eux avait déjà éprouvé cela et avait mis fin à la course absurde de sa vie, laissant les autres incapables d’en retirer le moindre sens et se jetant, pour fuir l’angoisse, dans la superficialité rassurante du quotidien.

On ne peut pas ressusciter le passé… Je marche sur l’étroit trottoir, coincé entre le caniveau et les façades d’habitations modestes, fenêtres grand ouvertes qui exhibent les vieux paralysés par la télévision, des ventilateurs allumés. Les pièces d’une maison ne gardent pas les voix, les joies, les chagrins de ceux qui l’ont habitée – elle n’existe qu’ici et maintenant, sans avant et sans après. On peut toucher aux meubles, aux objets, mais pas aux gens et encore moins aux histoires des gens… Et même ces maisons vont un jour s’écrouler, et jusqu’au souvenir de leur existence disparaîtra. Oui, l’important est l’instant présent, professeur Mendonça… Mais si, comme en ce moment, je longe le devant du stade du Spartano, parcours la rue João Bicalho, coupe par la place São Sebastião, anonyme, sans croiser âme qui vive, qui pourra garantir que je suis venu à Rodeiro aujourd’hui, puisque personne ne m’aura vu ? Des pavés monte une vapeur qui rend tout flou et indistinct . J’avance dans le Rodeiro de mon enfance… Ici, seu Zelito Crovato vendait des glaces… Là, c’était le bar de Pivatto… Là, la boutique du Turc… Je continue par la rue do Cemitério, où bientôt je vais revoir papa, maman, Lígia… Papa n’a jamais fait attention à moi. Même s’il n’arrêtait pas de s’accrocher avec João Lúcio et Rosana, il les respectait Ils sont butés, il disait, des têtes de mule, mais ils ont du nerf ! Il me trouvait timide, froussard, et le monde appartient aux intrépides, aux audacieux. Un homme, ça doit être courageux, les faibles ratent tout, il proclamait. Et l’emblème de l’échec m’a collé à la peau. J’ai échoué comme fils, j’ai échoué comme mari, j’ai échoué comme père… J’ai échoué comme frère…comme membre d’une famille…Peut-être que la colère de papa venait du fait que, de tous ses enfants, j’étais celui qui lui ressemblait le plus, de visage, de corps, d’attitude et qu’il rêvait pour moi d’un avenir de haut vol, peut-être carrément d’un portrait en toge à accrocher au mur de la salle, pourquoi pas ? Si même Ênio, son beau-frère, un péquenaud à peine capable de gribouiller son nom sur une carte d’électeur, avait réussi, à Rio de Janeiro… Mais je me montrais lunaire, peureux, indigne… Papa ne m’a jamais accusé mais au fond il se doutait bien que c’était moi, le raté, qui avais découvert et montré à Lígia… Il n’arrivait pas à camoufler son malaise avec moi… J’aperçois le portail du cimetière, la sueur trempe ma casquette et la chemise, je traverse la rue, monte à grands pas l’escalier en ciment, les battements de mon coeur s’accélèrent, j’escalade en haletant l’allée pentue, entre les tombes, certaines modestes, d’autres pompeuses. Ça ne sert à rien d’essayer de tromper la mort.

Écriture parfois comme sombrant dans le sommeil ou l’oubli, suite de mots déconnectés les uns des autres, effets de répétitions des gestes automatiques purement physiques les plus élémentaires – uriner, déféquer, se laver, dormir, manger, accompagnés de ce besoin touchant de nettoyer les verres de ses lunettes avec un coin de sa chemise, comme pour accompagner l’effort de mieux voir et de comprendre ce qui l’entoure – avec cette surabondance de lieux sales, répugnants, d’odeur dégoûtantes et d’absence d’hygiène élémentaire qui met en évidence la lassitude et le malaise constants de cette ombre d’Oséias qui erre, déjà fantôme, délavé et seul, vers son dernier souffle, dans un monde qu’il ne reconnaît plus.


Remords de Luiz Ruffato, Editions Métailié
Traduit du brésilien par Hubert Tézenas, 240 pages, avril 2021

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