Tout le bonheur du monde de Claire Lombardo

Claire Lombardo est une jeune auteure américaine très prometteuse, qu’on a comparée à Jonathan Franzen et dont le roman Tout le bonheur du monde va être adapté pour une série à la télévision.


Au début de tout, il y a l’amour brûlant et intense que se portent Marilyn et David. Ils se sont connus tout jeunes, Marilyn est le premier et le seul amour de David et ils ne se sont jamais quittés depuis leur première étreinte clandestine sous le ginkgo du jardin de la maison des parents de la jeune fille. Orphelins de mère tous les deux, mais de milieux sociaux très différents, Marilyn vit dans une grande maison d’un beau quartier de Chicago avec un père devenu alcoolique à force de tristesse alors que David est issu d’une famille modeste mais a de grandes ambitions puisqu’il se destine à la médecine.

David est sage et doux, un rien timoré alors que Marilyn embrasse la vie à grandes enjambées, vive, active, des projets et des désirs plein la tête. Mais c’est David qui fera carrière comme médecin de famille et Marilyn à qui reviendra l’éducation des quatre filles qui viendront très vite – trop vite peut-être – dévorer leur quotidien.

Après avoir entrepris de faire des études, Marilyn renonce, trop fatiguée, trop prise, plus d’espace pour autre chose que de s’occuper de Wendy d’abord, puis de Violet, enfin des deux autres filles qui suivront. Des regrets ? Oui, mais pas le temps de s’appesantir dessus.

Les enfants vont peu à peu devenir le centre de la vie du couple qui se referme complètement sur lui-même : à la mort de son père, Marilyn hérite la maison de son enfance, immense et confortable.

Peu d’amis, peu de sorties, tout ce petit monde reste ensemble, et même une fois devenues adultes, les quatre filles ne s’aventureront pas longtemps bien loin de la demeure familiale.

Les quatre enfants sont très différentes et s’entendent ou se mésentendent très souplement et régulièrement au fil des événements qui jalonnent leur vie : Wendy, l’aînée, coche les cases de l’adolescente rebelle – un temps anorexique, un peu de drogue par-ci par-là, refusant de faire les études prévues, pénible et agressive avec ses parents, avec Marilyn surtout – est une force flamboyante. La langue acérée, la moquerie remplaçant les mots d’amour et les marques d’affection, elle va devenir d’autant plus ironique et parfois mal intentionnée que la vie va l’éprouver durement : ayant miraculeusement trouvé l’amour de sa vie en la personne d’un homme tendre et immensément riche, elle accouche à 6 mois d’un enfant mort-né et perd son mari quelques années plus tard d’un cancer qui la laisse seule, amère, inconsolable. Et ce ne sont pas les aventures d’un soir qu’elle multiplie qui vont faire la différence. Comme les autres enfants de la fratrie, elle n’aura jamais pu se fabriquer une vie qui rivalise avec celle de leurs parents, modèle ultime de félicité conjugale et d’attirance sexuelle insatiable. Marilyn et David se désirent comme au premier jour, ne perdent jamais une occasion de se toucher, de s’embrasser, de s’étreindre, de faire l’amour, parfois fort peu discrètement. C’est à la fois un sujet d’admiration et une forme de punition pour leurs quatre enfants qui se sentent non seulement incapables de les égaler dans leur vie sentimentale mais sont également douloureusement conscients de n’être pas, de n’avoir jamais été, le plus grand amour de leur parents.

C’est la densité de cet amour qui ne leur est pas destiné qui fait leur malheur, en quelque sorte, aussi étrange que cela puisse paraître.

La plus jeune des quatre, Grace, le bébé de la famille, que chacun a cajolé dans la famille, avec qui chacun a joué et à qui chacun a lu des histoires se sent si exclue et étrangère à la cellule familiale qu’elle choisit de s’enfermer dans un mensonge, loin des sien, faisant croire à son admission à l’université alors qu’il n’en est rien. Elle n’a aucun ami, aucun copain et se sent incapable d’affronter les siens, leurs questions, leur sollicitude même, persuadée d’être la plus nulle des quatre filles et de ne pouvoir que les décevoir abominablement.

Elle est terriblement émouvante, Grace, que la certitude de sa nullité angoisse au point qu’elle préfère s’effacer doucement, loin de tous, dans un studio décrépit et sordide.

Liza, elle aussi, cache sa souffrance. Elle vit avec Ryan, un homme déprimé au point de ne pas pouvoir se lever de la journée, qui passe des heures à jouer à des jeux vidéos alors qu’elle travaille à la fac et a même décroché un poste universitaire. Attentive, douce, aimante, elle survit à peine dans cette relation étouffante qui se sclérose quoi qu’elle fasse. Ils vont avoir un bébé, la nouvelle réjouit d’abord son compagnon mais ce n’est qu’un feu de paille et la vie reprend, encore plus angoissante maintenant que Liza a charge d’âme.

Liza intriguait Jonah. Elle n’était pas souvent là, à cause de son travail. Il n’avait encore jamais approché de femme enceinte. Liza prévoyait, évidemment, de garder son bébé, elle. Jonah avait été chassé de tant de familles d’accueil qu’il ne pouvait qu’admirer une personne décidée à prendre un enfant en charge sans même le connaître.

Se confier à ses parents, est presque inenvisageable tant elle a peur de ne pas se montrer à la hauteur de leurs espérances pour elle, pas à la hauteur de leur couple modèle, pas à la hauteur… comme Wendy, comme Grace et comme Violet, la fille excellente en tout, étudiante brillante, mariée et mère de deux enfants… Oui comme elle aussi, parce que la vérité, c’est que Violet cache un gros secret qui s’appelle Jonah et va sur ses seize ans.

Elle était si jeune alors ! Enceinte alors que son copain venait de la laisser tomber, complètement perdue, incapable d’avouer quoi que ce soit à ses parents, elle s’est confiée à Wendy qui a décidé de la cacher chez elle et de l’aider dans les démarches nécessaires pour confier le bébé à l’adoption.

Et c’est ce bébé qui revient en boomerang, tout à trac, comme dans un vaudeville orchestré de main de maître par Wendy qui sait se persuader d’agir pour des raisons vertueuses quand elle assouvit en réalité une de ses petites passions pour la cruauté.

Jonah, Violet n’en veut pas plus maintenant qu’il y a seize ans, et ce sont finalement David et Marilyn qui vont, encore une fois, se montrer à la hauteur. Maryline ouvre les bras et serre Jonah contre elle, David organise jardinage et bricolage de manière à passer du temps avec lui, et le jeune homme se découvre soudain toute une famille contre laquelle se cogner ou se réfugier, selon les circonstances. C’est aussi Jonah qui va servir de catalyseur : c’est par lui que les vérités cachées sont révélées dans cette famille où l’amour que l’on se porte est une très bonne raison pour taire ce qui va faire souffrir.

« On n’a jamais été à la hauteur », déclara Marilyn.
Violet partie, ils étaient tous les deux assis sur les marches derrière la maison avec une bouteille de vin pour contempler le coucher du soleil tandis que Loomis était la risée d’un écureuil réfugié dans un chêne.
« On n’a pas…
– On s’est inquiétés de bien des choses, mais on n’aurait jamais cru ça possible… Seigneur. »
Il passa un bras autour de ses épaules, ce qui ne la réconforta nullement. Il avait en tête le très vague souvenir d’une conversation avec Wendy le jour du mariage de Violet. Près de dix ans plus tôt, son aînée avait mentionné quelque chose d’absurde, mais il n’y avait pas prêté attention, se contentant de tout balayer d’un revers de la main. Parce qu’on ne pouvait jamais croire ce que disait Wendy. Parce que ce jour-là, elle était ivre d’alcool et de tristesse et que, depuis le début de cette journée, elle semblait prête à tout pour assombrir le bonheur de Violet. Parce que David n’avait jamais vraiment compris le lien indestructible entre ses deux aînées, ces presque jumelles, une double hélice alimentée par l’amour et la jalousie qui engendrait des réactions imprévisibles. Il avait toujours considéré que ça relevait de ce mystère féminin qu’il ne serait jamais en mesure de saisir.
« Je ne comprends pas, reprit Marilyn. Comment a-t-elle pu… Mon Dieu, pourquoi ? »
C’était agréable, pour une fois de partager la même bulle d’ignorance que sa femme.
« Le plus important, c’est qu’il aille bien, j’imagine, à tous points de vue. Malgré… tu vois. Et Violet aussi ? Elle va s’en sortir, non ? Elle trouve toujours une solution.
– Je pense que ça fait partie du problème, reprit Marilyn. Ce n’est pas bon de faire preuve d’autant de résilience.
– Eh bien, je …
– Dire que nous avons un petit-fils que nous ne connaissons même pas ! »

C’est un monde fermé que celui de la famille : les conjoints y sont tolérés mais n’auront jamais ce surplus d’humanité que représente la sororité. Aucun membre de la famille Sorensen ne rompt vraiment ce cercle sauf David lui-même, quand, durant quelques mois pendant lesquels Marilyn et lui ont du mal à se retrouver tous les deux, il se rapproche d’une collègue…

Être avec Marilyn, c’était un peu comme se retrouver sous un orage. Si on n’était pas obligé d’apparaître sec quelque part juste après, ce n’était pas désagréable.

Très joli roman, plein d’humanité, à la fois drôle, cocasse et émouvant. À travers les péripéties et les aventures des quatre filles, c’est un peu de chacun de nous qui est décrit : le bébé sur la hanche, l’histoire du soir, l’odeur des cheveux et de la peau de ses enfants, le quotidien harassant, les nuits écourtées par une petite silhouette en détresse, les câlins et les baisers puis les querelles et les pleurs adolescents… La rivalité entre les sœurs et leur difficulté à trouver leur propre espace et chemin, avec cette petite Grace qui a pris toutes les mauvaises bifurcations et finit dans une impasse, est exacerbé – mais aussi apaisé – par l’irruption de Jonah dans leur vie à toutes, le plus ancien autant que le plus récent des petits-enfants.

Claire Lombardo excelle à raconter, tout simplement, et c’est si rare. Elle sait magnifiquement bien restituer les petits riens, les gestes machinaux de la tendresse, les mots qu’on dit aux petits qui n’arrivent pas à dormir ou qui ont encore envie d’un câlin. Elle fait vivre d’une plume extrêmement juste les relations sororales, mélange de conflits et de solidarité, de reproches et de fous rires, et la difficulté à être, sans l’avoir choisi, l’aînée ou la benjamine.

Quarante ans de la famille Sorensen, quatre parties et quatre saisons, et toujours de l’amour plein les poches.


Tout le bonheur du monde de Claire Lombardo
Editions Rivages, traduit de l’anglais (E.U.) par Lætitia Devaux, 703 pages, janvier 2021

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