Suisen, l’ombre du chardon d’Aki Shimazaki

Aki Shimazaki est née au Japon mais vit à Montréal et elle écrit en français. Elle est l’auteure de trois cycles romanesques comprenant chacun cinq titres, qu’on peut lire à la suite ou dans le désordre, indépendamment les uns des autres.


Grande finesse d’écriture, analyse subtile des personnages, récits de vibrations intérieures minuscules et immenses : chaque roman est une découverte raffinée et étonnante. Suisen, paru en 2016 chez Actes Sud est le troisième opus du troisième cycle, l’Ombre du chardon, suivi de Fuki-no-tô (2018) et de Maïmaï (2019). Suzuran (2020) est le premier titre d’un quatrième cycle qui sera bientôt complété par Sémi qui paraîtra début mai.

Gorô est un cinquantenaire fringant, chef de l’entreprise familiale, père de deux enfants et marié à une femme aussi introvertie qu’il est extraverti, recette infaillible, selon lui, pour un mariage réussi.

Ma vie conjugale aussi se déroule bien. Ma femme doit être heureuse avec moi : riche, gentil et généreux. Nous vivons ensemble depuis vingt-trois ans sans problème particulier. Elle n’est pas au courant pour mes maîtresses. Peu importe. Pour moi, ces relations extérieures ne sont que des aventures. Je n’ai pas l’intention de divorcer, quoi qu’il arrive. Le divorce, c’est la honte.

Placé sous le signe du narcisse – suisen en japonais – le roman est une incursion dans l’esprit d’un homme fat, vain, qui utilise les autres et leur impose sa volonté sans jamais se soucier de leurs désirs. La narration à la première personne permet d’épouser son point de vue : une épreuve, je dois bien l’avouer.

Le roman s’ouvre sur Gorô qui choisit avec soin la cravate qu’il va revêtir pour une grande occasion : il est en effet invité à la première du film dans lequel sa maîtresse préférée, Yuri K., joue le rôle principal. Il opte pour la cravate que l’actrice lui a offerte pour son anniversaire, une attention délicate qu’il espère toucher cette femme qu’il n’a pas vue depuis de longues semaines, à cause du tournage. Ce soir est donc très important pour lui puisqu’il va enfin la retrouver et pense l’emmener dans un love-hotel luxueux pour la nuit.

Grâce à ses relations professionnelles, qu’il cultive à l’aide de dîners somptueux, de soirées et de cadeaux de toutes sortes, il a pu lancer la carrière de Yuri K., et il estime bien entendu qu’elle doit lui en être reconnaissante et donc se montrer très soumise à tous ses désirs. À lui. Il n’en existe par d’autres dans son monde borné par son étroitesse d’esprit et son narcissisme exacerbé.

Aveugle aux autres, il se pense très élégant et subtil quand il drague ouvertement une jeune fille lors de la réception, au grand malaise de tous ceux qui assistent à la scène, y compris de sa propre fille qui l’accompagne ce soir-là. Mais Gorô ne s’est rendu compte de rien et se félicite d’avoir su éveiller l’intérêt de la jeune personne, son ego boosté à bloc, quant, en réalité, il s’est juste donné en spectacle et s’est rendu ridicule.

La soirée si attendue ne va pas se dérouler comme prévu : Yuri K. refuse de passer la nuit avec lui sous un prétexte cousu de fil blanc. Frustré, agacé, Gorô passe un coup de fil à sa deuxième maîtresse – si si -, une femme moins belle et plus âgée que Yuri K. certes, mais qui lui cuisine ce qu’il veut quand il veut et se montre d’une disponibilité totale. Voilà la vie comme la conçoit Gorô : les autres sont à son service. Il sait se montrer généreux, sa maîtresse de secours est la veuve d’un obscur employé de Gorô qu’il a aidée financièrement après le décès de son mari et, dont, en échange, il a fait sa chose soumise.

Toute tentative pour discuter est implacablement empêchée car Gorô ne supporte aucune contestation : les choses se passent comme il l’a pensé, un point c’est tout.

Quand Yuri K. va lui annoncer qu’elle rompt avec lui car elle aime un jeune homme avec qui elle souhaite se marier, Gorô dénigre le jeune homme – qui ne peut soutenir la comparaison avec lui, bien entendu – et refuse de se résoudre à la perdre totalement, la jugeant incroyablement ingrate quand elle lui doit tant !

En peu de temps, toute sa vie va se fissurer. Gorô se pensait habile à cacher ses liaisons et il s’aperçoit que sa femme et ses enfants sont au courant de tout depuis longtemps. Son fils Jun refuse de reprendre l’entreprise et désire faire des études de psychologie – une discipline inutile, stupide, dangereuse même ! selon son père – , sa fille juge sa tentative de séduction lors de la première ridicule et gênante, sa femme qu’il croyait heureuse et ignorante de ses infidélités est déprimée et veut divorcer, ses deux maîtresses mettent un terme à leur relation avec lui et, comble !, il est démis de ses fonctions de direction de l’entreprise familiale, son beau-frère ayant été préféré à lui, jugé plus sérieux et plus travailleur.

– Mon fils, c’est un mauvais choix. Je t’ai déjà expliqué pourquoi. N’oublie pas que tu es mon héritier et que tu seras le président du sakaya Kida.
– Non, je ne serai pas président.
– Quoi ?!
Je suis si ébahi que je ne sais que dire.
– Papa, je n’ai pas les compétences pour être un homme d’affaires.
– Ne sois pas si humble, mon fils. J’étais comme toi. Malgré cela, j’ai appris progressivement, et me voilà. Tout est possible. Je te guiderai afin que tu deviennes un bon président.
– Mais je n’ai pas l’ambition pour…
Il se tait un moment. J’insiste :
– Il faut que tu m’écoutes, Jun. Si ce n’est pas toi, qui héritera de mon poste ? Personne !
– Mon cousin, peut-être.
– Ton cousin ? Quelle blague !
Je ris. Mais il reste sérieux.
– Pourquoi pas ? Il est aussi un petit-fils de ton père, en plus il porte le même nom de famille que nous.
Je perds mon sang-froid.
– Ça suffit, Jun !

Il se lève pour nettoyer son bol. Je lui demande :

– Depuis quand t’intéresses-tu à la psychologie ?
Il ne répond pas tout de suite. J’attends qu’il finisse sa vaisselle. Il se tourne vers moi :
– Depuis quelques années, quand j’ai découvert que maman avait besoin de voir un thérapeute.
Je sursaute.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Maman est affligée par tes aventures amoureuses.

Gorô a passé vingt ans à considérer que le travail de chef d’entreprise consistait surtout à gagner beaucoup d’argent et à organiser des partys avec des gens importants et célèbres dont les portraits en sa compagnie ornent les murs de son bureau et c’est pourquoi sa belle-mère – qui est à la tête de l’entreprise – décide de mettre fin à ses fonctions.

Voilà Gorô face à lui-même, critiqué, délaissé, seul et contraint de faire un examen de conscience comme jamais.

La clé de son attitude repose évidemment dans le passé : sa mère est morte quand il était tout petit, il s’en souvient à peine. Élevé un temps par sa grand-mère très autoritaire, puis revenu vivre avec son père et sa nouvelle épouse et, bientôt, avec une demi-sœur bien plus douée que lui en tout, Gorô a finit par se définir uniquement en terme de pouvoir, d’argent, de réussite matérielle. La blessure narcissique n’a jamais cicatrisé, Gorô doit en permanence se rassurer sur sa valeur en exerçant son autoritarisme sur chacun et en s’entourant d’objets chers et luxueux.

Les souvenirs affluent dans la conscience de Gorô : des études médiocres, un poste de président qu’il a mendié auprès de sa belle-mère, faisant valoir sa position d’orphelin de mère, son attitude déloyale envers une jeune fille, Sayoko, avec qui il sortait alors qu’il préparait déjà son mariage arrangé avec celle qui refuse désormais de vivre avec lui et qu’il a choisie exprès moins instruite que lui, un peu moins riche afin qu’elle ne puisse prendre l’ascendant dans leur relation, son mépris pour deux élèves que l’ostentation des fêtes qu’il organisait n’attirait pas, sa jalousie envers sa demi-sœur plus performante que lui dans tous les domaines…

Petit à petit, Gorô se rend compte du mensonge dans lequel il a préféré vivre depuis toujours, s’illusionnant sur lui-même plutôt que d’accepter de changer, imposant sa volonté aux autres quitte à les blesser profondément, pensant acheter l’obéissance et la docilité de ceux qui l’entourent afin de ne jamais être confronté à un refus ou une critique.

Gorô est incapable de tisser des liens fructueux avec les autres car il reste cet enfant blessé que rien n’a réussi à apaiser. Son fils, très lucidement, lui en fait la remarque, comme la jeune fille douce et tendre l’avait fait des années avant, celle qui lui avait offert une cravate ornée de suisen qu’il n’avait jamais portée, la jugeant trop enfantine et de mauvaise qualité.

Dans le miroir, je me trouve fatigué, déprimé, triste. La barbe est apparente. En me lavant le visage, j’entends la voix de Sayoko : « Tu es un enfant blessé. »
Soudain, j’ai envie de pleurer.

Un petit roman clairvoyant et ciselé, brillant d’acuité psychologique, comme toujours.


Suisen, l’ombre du chardon d’Aki Shimazaki, actes Sud
Collection Babel, 142 pages, octobre 2020

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s