Du sang sur ses lèvres de Isabelle Gagnon

Isabelle Gagnon est née au Québec mais vit à Paris où elle dirige la librairie-école de l’Institut National de Formation de la Librairie.

Seule. C’est sa caractéristique principale. Seule et dure comme un roc.

Alix arrive au Québec depuis Paris avec une idée fixe : être avec Paul. Elle a tout quitté en un clin d’oeil, s’est procuré des armes et débarque sans prévenir dans la cabane de chasse qu’a louée Paul, son frère jumeau, à Pohénégamook, tout près de la frontière avec les Etats-Unis. .

Alix est une force vitale, un grande femme sportive, musclée, que rien n’arrête. Pour retrouver Paul, elle a dû faire appel à un détective, parce qu’il est aux abonnés absents depuis longtemps. Parce qu’il a des idées stupides et qu’elle veut en être. Quoi qu’il lui en coûte.

Elle a dû se faire violence pour renoncer à sa vie parisienne, à Marie, celle qu’elle aime et dont elle sent qu’elle peut peut-être – ce serait bien la première fois – être une vraie compagne.

Le voyage commence mal : elle heurte un jeune cerf qui traversait inopinément et elle doit l’achever, le sang de la pauvre bête éclabousse ses vêtements, comme une préfiguration de ce qui va arriver, comme une scène rejouée encore et encore.

La relation entre le frère et la sœur est intense, électrisée par leur passé et la tragédie qu’ils ont vécue, mais violente, dure, sans aucune marque de tendresse. Paul et elle échangent plus volontiers des coups que des gentillesses, se mesurent l’un à l’autre sans cesse, se provoquent, se jaugent, se mesurent et noient dans le whisky les possibles regrets, doutes ou faiblesses qu’ils pourraient éprouver.

À la mort de leurs parents, Mamie Jeanne avait fait de son mieux pour éviter que ses petits-enfants soient exposés aux médias, qui ressassaient en boucle les événements d’un fait divers marquant de l’année 1981 en région parisienne. Elle avait même rangé la télévision au grenier. Ils avaient trouvé refuge à Étretat, laissant leur année scolaire en plan, pour retrouver un peu d’anonymat. Après la tuerie, Paul avait longtemps été incapable d’ouvrir la bouche. Il se réveillait en pleurs plusieurs fois par nuit, la pyjama imbibé de sueurs froides et d’urine.

Alix aime Paul, sans aucun doute, elle a tout plaqué pour être avec lui. Mais est-ce réciproque ? On en doute quand on voit la violence qui leur tient lieu de lien fraternel. Durant ces quelques jours passés ensemble, Paul n’est jamais autrement que sur ses gardes, prêt à foncer, à défoncer s’il le faut, boule de haine et d’agressivité que rien ne désarme.

On comprend, lentement, quelle est la tragédie qui les a menés là, tous les deux, dans cet endroit isolé, piège mortel pour leur proie à venir dont Paul réclame le sang. Et il a besoin d’Alix. Ou, du moins, elle pense qu’il a besoin d’elle.

Paul saisit son bras et la fait pivoter sur elle-même. Il la force à s’asseoir sur une chaise près du billot et s’accroupit devant elle.
– On va le garder ici.
La sueur marque son t-shirt entre les pectoraux et sous les aisselles.
– C’est Monster que tu veux enfermer ici ? Et ensuite, tu vas lui faire quoi ?
Ces questions énervent Paul. Il se redresse, pousse un grognement et sort de la pièce. Alix entend ses pas lourds dans l’escalier. Elle voudrait le poursuivre, mais ses jambes refusent d’obéir. Une araignée descend du plafond, se balance au bout de son fil et commence à tisser sa toile sous les yeux d’Alix. Elle pense à Mark Foster, à ce qu’il devra affronter dans les prochains jours. Nauséeuse, elle bondit de la chaise et remonte à la cuisine. Sa main saisit machinalement la bouteille de whisky posée sur la table de la cuisine et se sert un verre. Depuis toujours, elle boit trop. Et venir rejoindre Paul dans ce trou perdu ne peut qu’accentuer ses addictions. Son jumeau s’approche d’elle,les mains dans les poches de son jean. Aucune émotion ne filtre sur son visage . L’alcool se déverse dans la bouche d’Alix et descend dans son œsophage. C’est brûlant et réconfortant.

Sans en révéler davantage, on est frappé par la relation entre les jumeaux : Paul est totalement déshumanisé, boule de colère à grand-peine retenue, de violence qu’il ne peut pas toujours contrôler. Son énergie entière est focalisée sur son projet fou, malade, vain. Alix n’y a pas vraiment de place, elle n’était pas prévue, Paul n’a besoin de rien hormis de sa haine qui le rend sourd et aveugle à tout ce qui l’entoure, l’isole, l’insensibilise.

– Tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir ?
Paul fait non de la tête.
– On boit, on mange, on baise et on fout le camp d’ici.

Difficile de les aimer, ces deux-là. Peut-être que c’est justement à ça que condamne le malheur connu trop tôt, trop jeune, on devient un adulte tordu, abîmé, à qui il manque précisément tout ce qui permet de devenir grand. Sous son apparence sportive et musclé se cache un désir de sang et de vengeance inextinguible que veut partager, sans totalement y parvenir, Alix, comme si le goût du sang se passait seulement de père en fils. Pas de reconstruction possible, pas de pardon ni d’avenir. Le futur est rouge sang.

Un texte dense et sans fioriture.


Du sang sur ses lèvres de Isabelle Gagnon, Editions Le Mot et Le Reste, 118 pages, février 2021

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