Mousson froide de Dominique Sylvain

Dominique Sylvain est l’auteure d’une vingtaine de romans et a reçu de nombreux prix pour son oeuvre.


Tout commence à Séoul en 1997. Un père violent, alcoolique tue sa petite fille. Pourquoi ? Sans doute parce que sa femme vient de trouver le courage de le mettre enfin dehors après des années d’abus. Alors, dans sa tête d’abruti, assassiner cette petite fille qui fredonnait Karma Police sur le chemin de l’école avec son grand frère, ça lui donne une bonne leçon, à la mère, pardi !

Bien sûr qu’il va en prison, et pour longtemps, pour toujours si on écoutait sa femme et son fils. Crime hideux, incompréhensible, monstrueux. A l’image du bonhomme, en fait.

Il a commencé dans la vie par travailler pour un gang, après une enfance et une adolescence comme une litanie d’humiliations : pauvreté, quartier de misère, père mort trop tôt, mère mauvaise comme la gale et qui disparaît soudain, le laissant seul au monde. On l’embêtait à l’école, on se moquait de lui, on faisait de mauvais jeux de mots sur son prénom, passant sans mal de Yong-hwan à Yogwe, c’est-à-dire démon. Et justement, démon il devient.

Il est Yogwe, l’homme démon qui a retrouvé ses pouvoirs. Parce que, en échange, il a sacrifié sa seule faiblesse, l’alcool. Alors non, Goro ne lui dirait pas d’être prudent. « Quand ton instinct te braille dans les oreilles d’y aller, Yong-hwan, tu l’écoutes ! » Ce serait ça, le conseil de son pote.

Quand les gangs sont démantelés, Goro, son chef bien-aimé, part s’établir aux Etats-Unis ; les revenus de Yong-hwan baissent drastiquement et sa violence s’exerce désormais contre les siens, jusqu’à ce geste d’une cruauté insupportable.

La mère se ressaisit vite et emmène son fils au Québec, à Montréal, où réside un de ses oncles qui les recueille jusqu’à ce qu’ils volent de leurs propres ailes. Mère et fils – désormais Min-young et Mark- changent de nom et coupent tous les ponts avec leur ancienne vie.

Elle observa un instant la façade de briques brun-rouge de sa maison ; certains jours, son appartement à l’étage lui semblait trop grand. Ce sentiment de voir se profiler le dernier tronçon d’une vie a priori plus maussade que les précédents ne l’avait effleurée que quelques années auparavant, lorsque son second mari l’avait quittée pour une femme de la moitié de son âge. C’était un grand classique et c’était digéré – elle ne l’aimait plus depuis longtemps -, mais quelques regrets subsistaient. Elle se souvenait avec une certaine mélancolie de ces années où Mark encore adolescent vivait ici et s’y plaisait. Une période d’accalmie au milieu de ses tourments.

Mark est policier dans le service de la répression de la pédopornographie ; sa mère, veuve, travaille dans un restaurant et loue un étage de sa maison – devenue trop grande pour elle – à la co-équipière de son fils, Jade, maître-chien. La jeune femme, travaille avec Jindo, un labrador à l’odorat spécialisé dans la détection de mémoires électroniques, c’est-à-dire concrètement qu’il repère clés USB, ordinateurs, tablettes, smartphones, tous les supports aptes à contenir des images de ce type.

Mark est un policier talentueux mais un jeune homme hanté par son passé, par les images de la mort de sa sœur à laquelle il a assisté, médusé, statufié, incapable de faire quoi que ce soit. Et qu’aurait-il fait, de toute façon, petit garçon impuissant face à un tel jaillissement de violence ? Mais la culpabilité se rit de la réalité et Mark boit, se goinfre de médicaments et autres substances moins licites et, quand il le peut, se réfugie dans le sous-sol de la maison de sa mère converti en studio de musique insonorisé par son généreux ex beau-père. Il aurait dû devenir une icône de la K-pop ou d’autre chose, avec son physique gracieux, sa musique et sa voix. Une mère est toujours la première fan de son fils, bien sûr, mais, Jade en est bien d’accord, il est très doué pour la musique.

De son côté, Jade cache deux secrets : elle a une sœur jumelle et elle a failli se noyer dans le lac qui jouxte la réserve de Wemodjiwan dont elle est issue mais, bien qu’il lui ait laissé la vie sauve, il a rendu sa machine à mémoriser liquide, handicap dont la jeune femme est bien consciente et qu’elle cherche à compenser par une minutie et un sérieux très développés.

Cependant Jade est une jeune femme joyeuse, douce et attentive, dévouée à Jindo qui le lui rend bien. D’ailleurs, et ce n’est pas la moindre des surprises que réserve ce roman, certains passages sont racontés par Jindo lui-même !

Nous sortons en trombe de l’appartement. Une poubelle a vomi son contenu, je flaire à la fois un composé que les humains jugeraient pestilentiel et la culpabilité d’un raton laveur ; caché dans les buissons des voisins, il guette notre départ pour s’offrir un banquet.
Le froid tente de m’impressionner avec une température que j’évaluerais environ à – 18°, mais son enthousiasme ne me tire qu’un sourire. Mon poil a doublé de volume au début de l’hiver, et je bénéficie d’une sous-couche laineuse d’une belle densité. Quelque chose me dit que nous allons devoir nous surpasser, Jade et moi, mais, rayon météo, je suis fin prêt.

Il nous a fallu près d’une demi-heure pour rallier Montréal-Nord. L’enthousiasme de la neige n’ayant pas faibli, les déblayeurs étaient de sortie et peinaient à suivre le rythme ; des travaux en cours sur l’autoroute n’arrangeaient pas la situation. Tout le long du trajet, focalisée sur sa mission, mon humaine ne s’est accordé ni un soupir ni un murmure. J’ai perçu ses efforts pour se concentrer, ils s’entrelaçaient aux ondes de l’affection qu’elle me porte. Ces moments où elle et moi parlons la même langue silencieuse, je les vénère.

Drôles et inattendus, les commentaires de Jindo sont pourtant emplis d’une sagesse canine tout à fait réjouissante et fort savoureuse dont j’ai le regret que nous ne puissions la faire nôtre, considérant la pauvreté de nos sens, en particulier, bien sûr, celle de notre olfaction ridiculement limitée qui entrave presque totalement notre compréhension du monde.

Bien entendu, ces trois-là s’entendent à merveille dans le travail, et parfois un peu plus, quand Mark se sent capable de se laisser approcher d’un peu près. C’est ce que souhaite Jade, sans oser le lui montrer.

Un événement va tout précipiter : Yogwe est relâché bien plus tôt que prévu pour bonne conduite ! Avertis – hélas un peu tard – par leur ancien avocat coréen, la mère et le fils sont sur leurs gardes et bien leur en prend car le démon est bien décidé à aller jusqu’au bout de l’enfer avec eux.

Par une succession de coups extrêmement audacieux et de hasards incroyablement chanceux, Yogwe réussit, une fois libéré de prison, à se procurer de l’argent et à retrouver la trace de son fils et de sa femme. Et il n’aura de cesse de leur faire payer très cher le fait d’être encore en vie.

Avec son pif, Jindo est capable de trouver des fichiers très gênants pour certains. L’article n’explique pas comment il y arrive au juste. En tout cas, ça marche à tous les coups. Le clebs a même déniché le programme d’une bande de terroristes.

En fait, si on réfléchit bien, ce labrador vaut de l’or. Et ça, c’est un sujet qui mérite de gamberger.

Il est intelligent, observateur et absolument dénué de la moindre trace de morale, il est donc d’une dangerosité extrême.

En dire davantage reviendrait, j’en ai bien peur, à divulgâcher les éléments de ce roman très noir, palpitant et sec comme un coup de matraque télescopique…

Pédophiles bien nés, premiers de cordée et autres nantis d’une cuiller d’argent dans la bouche, sur fond de campagne électorale qui voit se détacher la candidate d’extrême-droite et son discours haineux, esprit diaboliquement habile et sagesse canine : le roman se déguste à grandes bouchées rouge sang et très relevées.


Mousson froide de Dominique Sylvain, Editions Robert Laffont, mars 2021, 384 pages.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s