Petits cimetières sous la lune de Mauricio Electorat

Mauricio Electorat est né à Santiago du Chili en 1960. Il en est parti longtemps mais y est retourné pour enseigner. Il est également romancier, poète, traducteur et journaliste. Il a obtenu en Espagne, pour son deuxième roman – paru chez Métailié en 2005 – Sartre et la Citroneta, le prix Biblioteca Breve en 2004. Son premier roman est un polar paru en 1998 chez Gallimard sous le titre Le Paradis trois fois par jour.

Notons deux choses : Mauricio est d’ascendance française, ses grands-parents français ont émigré à Valparaiso au début du xx° siècle et il a traduit lui-même Petits cimetières sous la lune, écrivant donc ainsi deux fois son roman, métamorphose familière, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Emilio Ortiz est un jeune étudiant en linguistique fraîchement débarqué à Paris de son Chili natal. Bien sûr, les études sont un prétexte commode pour couper les liens qui lui pèsent avec sa famille et aussi – mais les deux sont inextricablement liés – avec le Chili et la dictature de Pinochet dont l’écho mourant résonne insupportablement fort aux oreilles du jeune homme.

Son père est un homme riche grâce à son entreprise très florissante, mais il ne souhaite pas financer son fils plus qu’au strict minimum, étant donné qu’il ne comprend absolument pas qu’on puisse choisir de s’exiler alors que du boulot, il y en a ! il n’y a qu’à voir le frère d’Emilio et même sa sœur qui a épousé un beau parti.

Mais pour Emilio, cet argent pue parce qu’il devine, sans en avoir la preuve formelle, que son père a soutenu Pinochet et que sa réussite matérielle est liée à ses engagements et amitiés politiques, à toutes les saloperies qu’il a faites ou laissé faire, la différence ne pèse pas très lourd.

La mère d’Emilio est pâtissière, elle fabrique des douceurs, toujours un peu de farine sur ses chaussures et sur ses vêtements, elle est tendre et amène ; on devine à sa résignation que sa vie conjugale n’a été ni facile ni agréable.

Écoute… moi… tu le sais déjà, j’ai toujours été de droite, j’ai été pinochétiste, je ne vais pas me mettre maintenant à nier la réalité, il faut dire les choses comme elles sont, il y a plein de mecs qui léchaient les bottes des militaires et maintenant ils font comme s’ils étaient des démocrates convaincus depuis toujours…ils créent des partis politiques, ils deviennent sénateurs, ça me fait rire. Pinochétistes, eux ? Mais quel affront, ils n’étaient au courant de rien, ils œuvraient pour la démocratie. Les militaires ? Ils ont été, disons, un mal nécessaire. Ce que j’en dis, moi : sacrée bande d’enfoirés. Pinochet, premier sénateur à vie ? Bien sûr, mais lui, il le mérite, un type qui laisse le fauteuil tout chaud pour que tu occupes sa place, tu ne vas pas non plus le jeter en prison, n’est-ce pas.

La famille d’Emilio, catholique conservatrice – de droite évidemment -, comprend malgré tout un élément dissonant en la personne d’une tante, Amalia, qui offre de l’argent à son neveu pour l’aider à s’installer à Paris et l’encourage à quitter Santiago. Amalia fait le lien entre Emilio et sa famille en lui donnant des nouvelles ainsi que des indices pour déchiffrer le passé familial dont plus personne ne veut parler.

Emilio est tiraillé lui-même entre l’envie de tourner la page, d’être insouciant, libre, de se penser à neuf dans un Paris qu’on mythifie forcément quand on en vit loin, et le besoin de mettre le passé au jour et d’y faire face. L’argent d’Amalia ne suffit pas et il doit travailler pour payer le loyer de sa misérable chambre. Il trouve un emploi de gardien de nuit dans un hôtel plutôt minable mais pas très exigeant sur les références, ce qui tombe plutôt bien. Son emploi lui permet de garder la tête presqu’entièrement hors de l’eau, et donc de rester en France, loin de chez lui, les yeux délibérément tournés vers l’avenir plutôt que vers le passé.

Le jeune homme rencontre une femme, Chloé, avec qui il entame une intense liaison. Cependant, subitement, la jeune femme disparaît complètement de sa vie : plus une trace d’elle, rien. Elle est comme un songe, comme un fantôme, il en vient même à douter de la réalité de ses souvenirs et décide de la retrouver, grâce aux quelques indices qu’il a réunis, peut-être parce qu’elle lui manque, ou bien qu’il ne comprend pas ce qui est arrivé et veut en avoir le cœur net, peut-être aussi parce que cette enquête-là est comme un substitut sans danger à l’autre enquête, celle qu’il devrait mener sur sa famille et qu’il a préféré fuir en venant à Paris.

Être un salaud, c’est quoi exactement ? Comment le devient-on ? Est-ce qu’on peut faire cohabiter dans le même corps un salaud et un brave type ? En miroir aux questions qu’Emilio se pose comme en toile de fond sur son père – et sur ses compatriotes, les Chiliens, bien sûr, car le père est un symbole de la patrie au sens propre – il va être amené à vivre une scène dans laquelle il aura honte de lui-même. En effet, une jeune femme élégamment vêtue arrive dans l’hôtel et le supplie de ne pas révéler sa présence car elle craint pour sa vie. Il accepte pour commencer, ému par sa visible détresse, mais, quand il voit arriver la police, il trahit celle qu’il avait promis de protéger. C’est si facile de devenir salaud à son tour quand la peur le dispute à la lâcheté et qu’on se trouve des tonnes de bonnes raisons pour justifier son acte indigne.

Un coup de fil l’avertit soudain que tout va mal chez lui : son père a quitté sa mère pour une beauté de 30 ans de moins que lui, il fricote – encore ? – avec des escrocs notoires qui lui font gagner plein de fric, sa mère boit beaucoup plus que de raison, bref, il est temps qu’il revienne à la maison.

Tant qu’il était à Paris, être chilien était exotique, une part de lui-même qui le rendait intéressant aux yeux des Français. De retour dans son pays natal, il retrouve les pièces du puzzle familial chamboulées mais les questions de fond demeurent les mêmes, et elles se confondent avec les questions nationales : son père a-t-il collaboré avec la dictature ? Jusqu’à quel point ? Que savait-il de ce qui se passait dans son garage ? Qu’est-ce qui l’attirait dans cette idéologie fasciste violente, sadique, monstrueuse ? On parle de meurtres, de tortures, d’élimination pure et simple de milliers de personnes et du basculement dans une idéologie fondée en partie sur le respect de l’autorité et la peur.

– Ce n’est pas facile à dire, mais voilà : ton père a des problèmes avec la justice.
– Avec la justice ? C’est-à-dire ?
– On l’accuse d’avoir collaboré avec Manuel Contreras, Krasnoff, toute cette racaille qu’il fréquentait, enfin, tu sais déjà.
Nous restâmes en silence. Le bruit de l’autre conversation se fit plus précis, le débit des voix, plus rapide, japonais, chinois ?
– Qui l’accuse? demandai-je.
– L’Association de parents de détenus disparus et d’autres organismes de droits de l’homme. Je ne sais pas grand-chose, mais l’affaire ne présage rien de bon.

On se souvient de la dictature militaire de Pinochet et des exactions qui ont eu cours pendant ces années noires, de 1973 à 1990 ; ce n’est pas si loin, ce n’est pas si vieux et pourtant, on peine à en parler. Elle doit bien avoir laissé des traces dans la société chilienne : les disparitions, les meurtres politiques, les tortures, le coup d’état qui priva les Chiliens de leur président élu, Salvador Allende, l’autre 11 septembre.

Emilio retrouve sa mère transformée en alcoolique doucement désespérée, son frère et sa sœur gentiment distants, ayant pris le parti de surtout ne pas réveiller l’eau qui dort, et son père, autoritaire, macho et plein de suffisance – pas tout à fait comme avant cependant – ayant, en plus, une très belle jeune femme sportive à ses côtés, diplômée et mère de deux enfants. Durant les quelques jours qu’Emilio passe avec son père, il le voit différemment – comme on fait quand on vieillit et qu’on devient peu à peu l’égal de nos parents – et peine à faire coïncider tous les aspects contradictoires de cet homme dont il apprend avec stupeur qu’il aime désormais la poésie, et en particulier celle de poètes comme Neruda ou Cortázar, tous deux en lutte contre la dictature chilienne et argentine, ou comme Gabriela Mistral, prix Nobel de littérature, alors qu’il a collaboré avec les pires pinochétistes et a toujours méprisé la culture et les écrivains. La maison qu’il occupe lui est d’ailleurs prêtée par son associé de l’époque dont l’allégeance à la dictature n’est un secret pour personne.

Maintenant je pense qu’en réalité, rien ne peut jamais bien se terminer avec nos parents : on ne les connaît pas. Et lorsqu’on croit commencer à les connaître, il est trop tard.

C’est facile et rassurant de ne rien vouloir savoir du passé, mais c’est impossible pour ce fils déjà parti, déjà loin, déjà ailleurs, à qui l’exil a permis de se forger un autre moi libéré de ses attaches familiales et nationales.

Cette distance ironique et sans concession doublée d’un regard lucide et honnête sur lui-même permet à Emilio de trouver la force et l’audace de retourner toutes les pierres pour comprendre le passé et savoir enfin qui était son père, question d’autant plus cruciale que le patriarche meurt d’une balle, sans laisser d’explications, peut-être terrorisé par les menaces de révélations de son passé et d’un possible procès, peut-être parce qu’il ne reconnaissait plus rien de son pays et que les anciennes amitiés devenaient des poids trop lourds à porter ou bien éliminé parce que représentant une menace trop importante en cas de procès?

Le journaliste qu’Emilio charge d’enquêter pour lui ressemble au détective privé qu’il emploiera pour retrouver Chloé : chacun va trouver des éléments formels établissant des certitudes, mais rien qui permette de comprendre réellement qui ils étaient et à Emilio de se débrouiller pour vivre avec la vérité.

– Bon, voici mon hypothèse, si ça peut t’aider : ton père n’était pas un gangster, mais il était entouré de gangsters, lui, c’était le facho de base, il admirait l’autorité, l’ordre, ces choses qu’admirent toujours ceux qui soutiennent les dictatures de toutes sortes, mais il était fondamentalement un homme de travail.
– Travail et honnêteté, l’interrompis-je.
– C’est ça, dit-il en souriant, travail, honnêteté et ordre, autorité pour permettre au travail de prospérer, n’est-ce pas ?
₋ Je suppose.
– Tu supposes bien. Le problème, c’est que les choses ne se passent jamais comme cela, l’ordre immuable n’est jamais si ordonné ni si immuable, tu sais, les gens qui soutiennent les dictatures sont en réalité très naïfs, très idéalistes à leur façon.
Il faisait de plus en plus chaud dans la cour. On alla dans le salon. Par les fenêtres entrouvertes, on percevait, dehors, la vie ordinaire d’un quartier de Mexico, des piétons, des voitures, des coups de klaxon.
– Tu veux dire que parmi les partisans d’une dictature il y a les naïfs et les gangsters, mais les gangsters il y en a toujours, c’est ça ?
– C’est cela, oui, tu as d’un côté la masse qui se laisse éblouir par la figure ou le mythe du Chef, de l’autre une « garde prétorienne » qui, elle, peut être facilement infiltrée par les gangsters, tout simplement parce que les dictatures ont besoin de puissants appareils répressifs pour conserver le pouvoir et, quand cela arrive, les gangsters deviennent invincibles parce que le pouvoir s’appuie sur eux. Dans une démocratie les mafieux peuvent arriver à occuper même de très hautes fonctions dans les structures du pouvoir, mais il est davantage probable qu’ils finissent par être, pas punis forcément, mais en tous cas débusqués et signalés à l’opinion publique. Dans ton pays les gangsters se sont trouvés dans le noyau dur du pouvoir depuis le début, car il leur fallait un appareil répressif très performant, comme je te dis, sans quoi la dictature n’aurait pas duré. Sans ces cerveaux du mal, il n’y a pas de dictature qui tienne et le Chili n’a pas fait exception.

Admirable dissection de la dictature.

La narration joue avec le lecteur : bonds en avant, retours en arrière, longueur des chapitres imprévisible, les analepses et les prolepses donnent aux informations distillées un statut différent suivant qu’on les a attendues avec impatience ou qu’on les reçoit comme une surprise. La vérité se reconfigure à chaque nouveau tour de passe-passe, prestidigitation narrative fascinante de maîtrise et de rouerie élégante.

Un très beau roman qui entremêle habilement l’histoire nationale et personnelle, qui pose les questions cruciales de la responsabilité individuelle face au mal et de l’affranchissement possible des liens familiaux. Emilio apprend à devenir un homme, enfin délesté du poids des fautes qu’il n’a pas commises, un homme libre.

Bonne nouvelle : le Chili va adopter une nouvelle Constitution, pour en terminer avec celle qui avait cours depuis Pinochet. Afin d’obtenir plus d’informations sur ce sujet, voici le lien vers un article, parmi d’autres :

https://reporterre.net/Au-Chili-une-nouvelle-Constitution-pour-plus-de-justice-et-d-ecologie

C’est fini. Au revoir. Merci d’être venus.


Petits cimetières sous la lune de Mauricio Electorat Editions Métailié
Traduit de l’espagnol (Chili) par Mauricio Electorat, 304 pages, octobre 2020

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