French exit de Patrick deWitt

Patrick deWitt a déjà écrit plusieurs romans, tous édités chez Actes Sud et disponibles chez Babel, désormais. Après Ablutions en 2010, Les Frères Sisters en 2012 (adapté au cinéma par Jacques Audiard en 2018), Heurs et Malheurs du sous-majordome Minot en 2017, voici French Exit, qui fait l’objet d’une adaptation au cinéma, décidément, par Azazel Jacobs avec Michèle Pfeiffer dans le rôle de Frances Price. Aucune idée de qui a joué le chat, par contre.


Comédie de mœurs absolument tragique, la dinguerie de ce roman tient à ses aphorismes nombreux et réjouissants, à ses personnages excentriques et angoissés à l’humour salvateur, à ses situations burlesques et à la totale déglingue de chacun personnages, y compris le chat. Oui, le chat, Small Frank pour être précise.

– Je suis un chat qui vit sous un banc, et il pleut, et j’ai des puces, et franchement je ne m’intéresse pas à grand-chose hormis les horribles épreuves que je traverse dans ma putain d’existence de merde.

Frances Price vit dans un luxueux appartement à Manhattan, n’a jamais fait la vaisselle de sa vie, se contente de donner des ordres pour les voir exaucés par une armée de domestiques et de fournisseurs zélés. Comme dans une comédie américaine d’un autre temps, la mère est un monument d’élégance, de fantaisie et de détachement de la vie ordinaire, de provocation aussi, le tout copieusement arrosé d’alcool, bien entendu. Elle est admirée – crainte peut-être un peu aussi – par toute l’élite luxueuse new-yorkaise, bien sûr, belle, désirable et férocement drôle : personne n’a oublié qu’elle est partie en week-end alors que son mari venait de mourir, refusant de remettre son plaisir à plus tard pour la bonne raison que ça ne faisait strictement aucune différence pour Franklin, dont elle se retrouvait soudain veuve. Pas faux, mais ça fait mauvais effet.

Son fils, Malcolm, est un grand garçon de 32 ans qui n’en finit pas de devenir un homme, à l’ombre de sa mère un tantinet possessive. Il aime une jeune fille, Susan. Cependant Frances s’est montrée tellement désagréable avec elle, sans jamais élever la voix bien sûr, car l’acidité de ses propos n’en a pas besoin, qu’il n’est pas certain que le mariage puisse se faire.

Malcolm n’est pas du genre à quitter sa mère pour une autre femme, donc il reste, ailes coupées, désirs hésitants, noyé dans le flot d’alcool et de pensées contradictoires que la vie commune avec Frances génère. Elle l’a envoyé se faire éduquer dans un internat lointain sans s’occuper de lui jusqu’à ce qu’il lui prenne la fringale de venir le chercher alors qu’il était encore adolescent et depuis, Malcolm s’étiole et s’immerge totalement dans cette cohabitation confortable et un peu suffocante dont il n’imagine pas vraiment pouvoir ni même vouloir se défaire.

Susan croisa les mains. « Est-ce que quoi que ce soit a changé dans ta relation avec ta mère ?
– Non.
– As-tu des raisons de croire que ça changera dans l’année à venir ?
– Non.
– Est-ce que tu lui as parlé de nos fiançailles ?
– Non.
– Tu vas le faire ?
– Ҫa m’étonnerait.
– Est-ce que tu as repensé à déménager ?
– J’y ai réfléchi.
– Mais est-ce que tu vas le faire ?
– J’en doute. »
Elle garda le silence un instant. « Ce que je ne comprends pas, c’est si oui ou non tu espères, ou même si tu veux que je t’attende ?
– Bien sûr que je veux que tu m’attendes. » Malcolm sirota une gorgée de café. « Mais ça ne serait pas très galant de te le demander, non ? »
– Et la galanterie… ça t’intéresse ? »
Il étala la serviette sur sa tête. « Beaucoup de choses m’intéressent.
– Dirais-tu que tu es lâche ?
– Non.
– Comment est-ce que tu te décrirais ?
– Pour commencer, je ne sais pas si je prendrais la peine de le faire. »
Elle tira sur la serviette pour dégager la tête de Malcolm et scruter son visage au teint mat, exempt de toute ride. Comment en était-elle venue à aimer ce gosse lugubre censé être un homme ? L’amour semblait diabolique parfois, et la nature humaine, ce besoin d’atteindre l’inaccessible, tellement banale.
Susan plia sa serviette, la posa sur la table et déclara :
« Je veux que tu saches que j’essaie de ne plus t’aimer. »

Et le chat ? Small Frank n’est pas un chat ordinaire même si on peut s’y tromper, puisqu’il est la réincarnation de Franklin. De même que l’œil était dans la tombe et regardait Caïn, Small Frank, muettement, juge et critique Frances avec sévérité. Il faut dire que Franklin, à défaut d’être aimé, était avocat. Imbattable pour défendre les pires crapules, il s’est enrichi en acceptant de défendre des dossiers putrides, traînant cette odeur de pourriture jusque dans son foyer.

Cette vie qui se résume à un tourbillon de dépenses doit cependant cesser faute d’argent : Frances est ruinée. Plutôt que d’en faire un drame, elle préfère se débarrasser de tout et aller vivre à Paris, où une de ses amies d’enfance possède un appartement dont elle n’a pas l’usage et qu’elle lui prête de grand coeur.

Choisissant la voie des mers – cabines de luxe, table du commandant voire plus si affinités – Frances embarque avec Small Frank (habilement dissimulé dans son sac à main et assommé de médicaments), Malcolm et tout ce qui lui reste de cash pour voir venir. L’idée est vraiment de tout, absolument tout dépenser, et d’en finir une bonne fois pour toutes.

Frances reprit : « Je suis passé d’un désastre brûlant à un autre. C’était tout moi. Tu n’as peut-être pas envie de penser que ta mère avait une vie, mais je vais te dire un truc : c’est marrant de passer d’un désastre brûlant à un autre. »
Désignant le chat, Malcolm murmura : « Parle-moi de lui. »
Frances se leva et porta Small Frank jusqu’à la porte. Elle le laissa sortir dans le couloir et regagna sa place, observant Malcolm l’air patient.
« Parle-moi de votre premier rendez-vous.
– Il m’a emmenée à la Tavern on the Green. Il a mangé son cupcake avec une fourchette et un couteau, et je me suis dit :  » Comment peut-on aimer un homme pareil.
« 

C’est presque un bonheur de ne plus avoir d’argent, il faut voir comment Frances ne cesse de trouver le moyen de le dilapider, de le donner, de le jeter même dans les toilettes, comme si c’était le dernier lien avec une vie dont elle ne veut plus, une vie de légèreté et d’insouciance, certes, mais dont le traumatisme fondateur est l’absence d’amour maternel. Comme c’est souvent le cas, elle a fait subir à son fils ce dont elle a souffert elle-même, froide et distante avec lui comme on l’a été avec elle, dans un mariage sans amour véritable dont seule la mort la délivrera.

Reste l’amie indéfectible : la bouteille. Et grâce à elle, tout le reste est supportable, ou presque, et ce qui ne disparaît pas perd – au moins temporairement – de sa réalité.

Quelle ironie, dès lors, que cet appartement – parfaitement décevant, soit dit en passant, rien à voir avec les standards auxquels les Price sont habitués – devienne un îlot d’humanité et d’amour !

« Eh bien, madame Reynard, que faites-vous de vos journées ?
– Ah, quelle terrible question, s’exclama cette dernière. Depuis la mort de mon mari, je joue plus ou moins les touristes. Je vais au musée, à l’opéra, voir de la danse.
– Il n’aimait pas faire ce genre de choses ?
– Non, et moi non plus ; d’ailleurs je n’aime toujours pas ça, mais je ne sais pas comment passer le temps autrement. » Elle désigna Frances. « Vous savez qu’il est mort dans cette chaise ? »
La chaise sur laquelle Frances était assise prit soudain une tout autre dimension. Détenir une telle information était vraiment excitant ; elle fut ravie d’être mise dans la confidence.
« Avec quoi s’est-il étouffé ? s’enquit-elle.
– Avec de l’agneau.
– Et vous avez remangé de l’agneau depuis ?
– Non. Mais, vous savez, je n’ai jamais tellement aimé l’agneau.
– Moi non plus. Les viandes qui ont trop de goût me rappellent l’existence de l’animal en quelque sorte, ce qui me fait penser à sa mort.
– Je n’avais jamais envisagé la chose sous cet angle.
– Alors qu’un steak, c’est un steak, tout simplement.
– Oui, c’est vrai.
– Puis-je me permettre de vous demander si c’est vous qui aviez préparé l’agneau ?
– Non, c’était notre cuisinière.
– Tant mieux.
– Oui.
– Ҫa aurait été encore pire si vous l’aviez fait.
– Oh, oui.

Frances et Malcolm commencent par accueillir une voisine, Madame Reynard, expatriée américaine très seule et tout à fait loufoque qui ne peut se résoudre à quitter ses nouveaux amis et finit par camper chez eux. Puis, lorsque Small Frank fait une fugue, elle met tout en œuvre pour le retrouver : un détective est convoqué, timide et sans grande confiance en lui, puis une voyante qui peut discerner, à la lueur verte qui émane d’eux, les morts prochains. Afin d’entrer en contact avec Small Frank, elle organise une séance de spiritisme qui démontre sans aucune ambiguïté que Frances avait raison : l’anatomie féline de Small Frank héberge bel et bien Franklin, un être éminemment bougon et parfaitement désagréable quoiqu’on puisse lui pardonner son humeur au vu de la vie pitoyable qu’il mène dans les rues de Paris, sale et affamé, désirant sans l’obtenir la mort, et surtout pas de réincarnation absurde, cette fois !

Malcolm demanda : « Pourquoi est-ce que tu t’es échappé, papa ?
– Bonne question. Excellente question Pourquoi ne la poses-tu pas à ta mère ? »
Malcolm se tourna vers Frances : « Pourquoi est-ce que papa s’est échappé ?
– C’est compliqué, répondit celle-ci.
– Pas si compliqué, intervint Franklin.
Frances scrutait la bougie ; la flamme frémissait devant ses yeux. « Où es-tu, Frank ? fit-elle.
– Je préfère ne pas répondre, répliqua Frank. Est-ce que quelqu’un veut savoir pourquoi ?
– Oui, moi, répondit Mme Reynard.
– Moi aussi, dit Madeleine.
– Moi, oui et non», fit Malcolm.
Franklin déclara : « Frances a l’intention de me tuer de ses propres mains, tout simplement. »

Pour excentrique, drôle et fantaisiste qu’elle soit, cette communauté parisienne est surtout composée d’êtres malheureux, insatisfaits, décalés, étranges et solitaires qui trouvent là un havre temporaire et consolateur. Frances et Malcolm, ce tandem bizarre et incertain d’âmes inquiètes et angoissées que les traumas passés hantent et tourmentent, trouvent là, à leur contact, une forme de répit, une possibilité d’amitié et d’entraide généreuse.

Puisqu’il est bien connu que l’humour est l’élégance du désespoir, il est clair que, derrière la légèreté de l’apparente dinguerie des uns et des autres, se niche un mal de vivre tenace, un passé sombre et insoluble dans l’alcool, malgré tout. Au souvenir brillant et extraordinaire de sa mère – cette femme belle et sûre d’elle qui agit au mépris de toutes les règles et étiquettes – venue soudain le chercher, au collège, comme on libère un prisonnier, se superpose celui d’une femme malheureuse que sa morgue et sa flamboyance seules préservent de l’effondrement.

– Qu’est-ce que tu as pensé quand tu m’as vue débarquer comme ça ?
– Bah, j’avais envie que tu viennes, tu sais ? Mais j’en avais envie depuis tellement longtemps… Quand finalement tu l’as fait, je me suis senti un peu perdu.
– Je regrette.
– Mais non. J’étais heureux, réellement.
– C’est vrai ?
– Oui. 

Slapstick comedy, satire enjouée et qui vise juste, les dialogues sont drôles et les situations délicieusement décalées font rempart de leur humour à la mélancolie des âmes blessées et vulnérables.


French exit de Patrick deWitt, Actes Sud
Traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson 272 pages octobre 2020

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