Amqui d’Éric Forbes

Éric Forbes est libraire, originaire d’Amqui, vivant maintenant à Montréal. Amqui est son premier roman, et il a remporté au Québec le prix Jacques-Mayer du premier polar 2017.


Une automobile ralentit soudain, ses freins poussant un long gémissement suraigu. Sur la banquette arrière, un jeune garçon aux cheveux roux, le visage pressé contre la vitre, dévisagea l’homme d’un air grave, comme s’il devinait qu’il ferait bientôt la une de tous les quotidiens de la province.
L’ex-détenu le fixa droit dans les yeux et lui tendit son majeur.
La prison tuait les bonnes manières.
Tandis que le gamin l’imitait avec un aplomb admirable, l’homme esquissa un sourire puis, tout en suivant des yeux la voiture qui s’éloignait en accélérant, déchira son billet d’autobus, ajusta sa casquette et saisit ses sacs. Il était hors de question qu’il attende. Fini les humiliations.
Il allait s’engager sur le trottoir lorsqu’une voiture de taxi s’immobilisa à ses côtés. Il hésita une poignée de secondes, sonda le ciel gris, puis s’approcha de la portière, qui venait de s’ouvrir, et se glissa sur le siège passager.
Plus tard, tandis qu’il s’enfuyait de la voiture, Étienne se demanda pourquoi diable il n’avait pas accepté le parapluie qu’on lui avait si généreusement offert à sa sortie.

Étienne Chénier sort de prison. Ce n’était pas un détenu tout à fait ordinaire, ce qui est peut-être la raison pour laquelle il a été libéré bien avant la fin de sa peine. À quoi doit-il cette largesse ? Pas à ses goûts littéraires, on peut le parier.

C’était un libraire. Certes spécialiste du polar, mais on ne tue pas forcément parce qu’on aime lire de bonnes histoires de crime, j’en sais quelque chose !

La prison ne l’a guéri ni de son amour de la lecture, ni de sa violence, c’est un fait certain car il laisse dans son sillage, dès sa sortie, une longue série de tabassages et de cadavres.

Mais qu’est-ce qui peut bien pousser cet homme à s’enfoncer toujours un peu plus dans le crime ?

Celui qui est chargé de l’enquête, c’est Denis Leblanc, un flic triste et alcoolique, trop gros, trop vieux, trop seul depuis la mort de son fils. Le jeune homme est mort dans un hôpital, parce qu’on ne l’a pas pris au sérieux, parce qu’on n’a pas voulu l’écouter et qu’on n’est pas intervenu à temps. Négligence médicale, c’est le terme officiel mais Denis en a plein d’autres dans la tête et dans le coeur, qui reviennent danser en boucle dès qu’il s’approche d’un hôpital, dès qu’il a trop bu et qu’il écoute les derniers mots de son fils, enregistrés sur son répondeur. Parce qu’il était sur une enquête et qu’il n’a pas pu arriver à temps, Samuel est mort tout seul. C’est juste insupportable, la peine, le deuil, la culpabilité et la colère contre celle qui a ricané, a répondu avec des sarcasmes aux plaintes de Samuel, la femme dont la voix est bien audible derrière les appels au secours du jeune homme.

La plupart du temps, le sergent-détective Denis Leblanc réussissait à éviter le quartier. La plupart du temps. Et si par malheur il devait absolument passer devant l’hôpital Jean-Talon, il détournait tout simplement les yeux. La dernière fois qu’il y avait mis les pieds, c’était au mois de juillet. Le 27. Sous un soleil de plomb, il s’était garé au même endroit, à cheval sur le trottoir face au restaurant vietnamien, devant le regard catastrophé d’une fillette qui l’avait montré du doigt à sa mère. Son portable à l’oreille, il avait traversé la rue Jean-Talon et s’était précipité à l’intérieur de l’édifice, où il avait parcouru à la course l’interminable corridor menant aux urgences. À sa gauche, la salle d’attente. À sa droite, une succession de portes grises identiques. Personne derrière les deux premières. Derrière la troisième, un vieil homme en sous-vêtements soutenu par deux infirmières. La quatrième était entrebâillée. Leblanc s’était immobilisé devant cette dernière, à bout de souffle, puis, après avoir observé une courte pause, comme s’il pressentait au plus profond de son être que sa vie allait bientôt sombrer dans l’indicible, avait poussé la porte d’une main tremblante.
Son fils était affalé dans un fauteuil roulant, inerte, la tête renversée vers l’arrière, les yeux révulsés, la bouche entrouverte. Son portable reposait au bout de ses doigts, comme une offrande.
Seul.

Lancés sur la trace de Chénier, une trace très visible parce que très sanglante, Leblanc et sa co-équipière – qui a du mal à supporter ses accès dépressifs alcoolisés – cherchent à comprendre la raison de ces meurtres.

Même s’ils travaillaient ensemble depuis près d’un an, Leblanc la connaissait peu, Sophie : quelques renseignements, sans plus, glanés ici et là, au hasard des conversations – trente-quatre ans, divorcée, mère d’un enfant en bas âge, originaire de Mascouche, végétarienne forcenée. Cependant, elle l’avait si souvent tannée avec son ex, le père de son garçon, une espèce de sculpteur irresponsable, qu’il ne se gênait pas pour la charrier allègrement à ce sujet.
– Jasmin. Il s’appelle Jasmin.
Il sourit.

– C’est ça, le beau Jasmin.

– Il doit être trop occupé à foutre sa vie en l’air, j’imagine.
– Vous avez pas la garde partagée ?

– Non !
Un non sec. Leblanc n’insista pas. Il avait certes une grande gueule, mais il savait se la fermer au moment opportun.
– OK, vas-y. Je vais l’appeler pour prendre rendez-vous. Vendredi, ça te va ?

– Pourquoi pas demain ?
– Demain, j’ai une journée de formation. ? Le boss veut que je perfectionne mes relations avec le public.
Sophie lui adressa un sourire moqueur.
– Sérieux ? Je t’envie.
Leblanc le trouvait beau, son sourire ? Prétendre qu’elle était jolie serait peut-être exagéré – petite et costaude, elle était pourvu d’un faciès sévère au nez proéminent -, mais dès qu’elle souriait son visage s’illuminait.
– Il reste de la place. Je peux t’inscrire si tu veux.

Elle se leva.

– Bon, c’est pas tout ça, faut que je me sauve, dit-elle, soudain pressée.

– C’est ça, sauve-toi !

Elle le salua et disparut par la porte. Leblanc compta très exactement jusqu’à cinquante, puis ouvrit le premier tiroir à sa droite. Il plongea la main sous une pile de dossiers et pêcha une flasque métallique, qu’il porta à ses lèvres.
Le bien fou que ça lui fit…

La piste, la longue et terrible piste mène tout droit dans le passé de Chénier, jusqu’à Amqui, la ville où tout a commencé : les cadavres s’empilent, des malfrats, des mafieux, comme un travail commandité entre voyous depuis la prison. Petit à petit pourtant, on comprend avec Leblanc que Chénier est en train d’accomplir une terrible vengeance personnelle qui a à voir avec sa famille, sa mère maintenant incapable du moindre souvenir – pas comme lui à qui la mémoire ne fait pas défaut – son enfance en miettes. Chénier règle ses comptes, de très anciens comptes, de ceux qu’on n’a pas assez d’une vie pour solder.

Étienne Chénier reprit connaissance aux sons de voix masculines et d’éclats de rire. Puis les rires explosèrent en rafales de grossièretés avant de décroître peu à peu. Il passa sa langue sur ses lèvres, et ce simple geste anodin déclencha aussitôt un mal de tête titanesque qui, au rythme de ses battements cardiaques, se mit à tambouriner à la base de son crâne, là où on l’avait frappé. Il avait rêvé de sa mère. Elle marchait devant lui, puis tombait dans un profond trou rempli d’eau. Il tentait de la rattraper, mais elle sombrait en le fixant d’un regard résigné, comme s’il l’avait trahie.
On le gifla, et il ouvrit les yeux.

Trois hommes de Néandertal l’observaient de la même façon que l’on scrute un virus exotique à travers la lentille d’un microscope : front plissé, narines dilatées, bouche grimaçante.

On suit deux romans en un, finalement, puisqu’on épouse à la fois le point de vue de Chénier et celui de Leblanc, pas forcément ennemis mais plutôt adversaires, chacun se tenant, vacillant, de son côté de la loi.

Les deux hommes ont en commun des blessures que rien ne pourra cicatriser mais chacun a une manière différente d’y survivre, l’alcool et la dépression pour l’un, la justice expéditive pour l’autre.

Au centre de ce récit, un regard extrêmement critique sur la société québécoise : gangrenée, pourrie, corrompue jusqu’au coeur de la classe dirigeante, elle détruit la vie des hommes et les pousse au désespoir et à la violence.

Écrite dans cette langue réjouissante et inventive, l’intrigue est convulsive et sèche comme un coup de trique, la noirceur et la mort ne cessant de se répandre au fil des pages, avec, çà et là, des moments d’humour comme des aboiements brefs et un amour des polars à l’ancienne que je partage totalement.


Amqui d’Éric Forbes éditions Le Mot et le Reste
Juin 2020, 263 pages

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s