Un soupçon de liberté de Margaret Wilkerson Sexton

Un soupçon de liberté est le premier roman de Margaret Wilkerson Sexton et il a fait partie de la liste des cent livres notables du New York times, ce qui est, en soi, une récompense. Elle a, depuis, écrit un autre roman, The Revisioners, que nous aurons, j’espère, le plaisir de lire bientôt.


Renard veut devenir médecin, il est beau, courageux, travailleur et très sérieux. Le problème ? Il est noir, pauvre, orphelin de mère et né d’un père concierge, dans les quartiers les moins favorisés de la ville. Nous sommes en 1944, à La Nouvelle Orléans.

Aidé par les parents d’un ami qui l’ont recueilli, il étudie la médecine tout en travaillant dans un restaurant où il s’épuise à gagner un modique salaire, en partie grignoté par la police blanche qui aime bien venir l’humilier et le racketter. Et surtout qu’il n’oublie pas de dire merci.

Voilà l’homme qu’aime Evelyn, la fille d’un médecin créole, justement, issue de la classe moyenne, qui habite les quartiers plus agréables, et fait des études d’infirmière. Ses parents, malgré la discrimination, ont parié sur un avenir meilleur pour elle dans une société qui change et ne peut que donner davantage de droits aux Noirs.

Quand Evelyn eut terminé, elle les rejoignit. Les deux garçons siégeaient sur le canapé, Papa calé entre eux. Andrew s’emballait :

« Avez-vous lu le Courier ? Ce que je sais, c’est que nous devons faire tout ce qui est entre notre pouvoir pour contribuer à l’effort de guerre, et une fois que nous aurons accompli notre devoir, ce pays se mettra peut-être à accomplir le sien.
Papa se moqua.
« Ne retiens pas ton souffle en attendant ! N’importe, dis-toi bien, fiston, que selon toute vraisemblance, là-bas, tu ne vas pas piloter des avions ni soigner des blessés. Tu vas servir les repas, nettoyer le camp et creuser les tombes. »
Andrew haussa les épaules.
« Peut-être au début. Mais au bout d’un moment, quand ça va commencer à chauffer, ils auront davantage besoin de nous. Et c’est là que ça vaudra le coup, lorsque nous serons en mesure de faire nos preuves.
– La preuve de quoi ? Que vous pouvez vous faire tuer ? Ou mieux : que vous serez comme ce jeune Simmons à Tremé. Ça vous dit quelque chose ? »
Les garçons secouèrent la tête.
Alors Papa raconta avec un sourire narquois : « En France il était chargé du courrier. Quand il a perdu une jambe, il a été renvoyé chez lui. On embauchait à la poste de Loyola à cette époque. Il s’est rendu là-bas, il a passé le test en croyant que c’était dans la poche. Les vétérans étaient censés être prioritaires et il a eu la meilleure note, mais croyez-vous qu’on l’a embauché ? »
Aucun des deux garçons ne répondit. Pour finir, Papa se tourna vers Renard.
« Que penses-tu de cela, fils ? » demanda-t-il en hochant la tête.
Renard regarda Evelyn avant de répondre. Il s’éclaircit la gorge et avala un peu d’eau. Evelyn fit une petite prière muette.
« Eh bien, je pense que nous vivons dans un état d’hypocrisie jamais atteint auparavant dans ce pays, commença-t-il.
– Bien dit, lâcha Papa, l’air surpris par sa propre approbation.
– Et quelque chose doit être mis en place de manière à ce que nous n’allions pas sacrifier nos vies pour découvrir après coup que nous ne sommes toujours pas tout à fait des Américains. Imaginons que nous soyons victorieux en Europe, que va-t-il se passer pour la prochaine génération de Noirs ici ? Avant de risquer ma vie pour cette grande nation, je voudrais être sûr qu’on nous garantisse, à nous en tant que peuple, les pleins droits de citoyen à notre retour. »

Evelyn est convaincue qu’un homme comme Renard ne peut que plaire à son père par ses qualités et ses idées progressistes. Mais elle se trompe, car le père d’Evelyn s’est déjà donné tant de mal pour s’élever dans la hiérarchie sociale, il a dû lutter tant et plus pour devenir médecin et exercer son métier malgré la couleur de sa peau qu’il refuse de donner sa fille à un garçon d’une extraction inférieure à la sienne. Pas parce qu’il n’a pas confiance en lui, pas parce qu’il ne l’aime pas mais tout simplement parce qu’il a peur de voir souffrir sa fille d’un déclassement certain.

Mais Evelyn, pourtant habituée à tout céder à sa sœur Ruby, capricieuse et égocentrique, ne se laisse pas faire et persiste dans sa volonté d’unir sa destinée à celle de Renard.

Hélas, les parents de son ami cessent de l’aider financièrement, il doit se débrouiller seul et s’engage dans l’armée, porte de sortie, de secours, bref, une façon de ne pas sombrer, de ne rien devoir à personne. Mais Evelyn est enceinte et Renard ne le sait pas.

1986, la récession, durant le mandat de Reagan, a rendu la vie encore un peu plus difficile pour les Noirs. Jackie, la fille d’Evelyn et de Renard, élève toute seule son bébé T.C., depuis que Terry a plongé dans le crack. La sœur de Jackie, Sybil – avocate qui refuse d’être mère et fait passer sa carrière au-dessus de tout, sorte de mère-la-morale qui rabaisse Jackie, désapprouve ses choix en général ainsi que son mode de vie – elle l’avait bien prévenue de ne pas s’amouracher de ce bon à rien, et surtout, surtout, de ne pas accepter son retour à la vie commune après sa désertion et un sevrage – illusoire – de plus.

Maman lui avait raconté un jour que Papa avait voulu être médecin comme le grand-père de Jackie et qu’il ne s’était jamais remis de ne pas y être arrivé.
« Peu importent toutes les victoires que décroche ton père, il ne se sentira jamais tout à fait comme un homme », avait-elle expliqué. Et c’est ça que Jackie sentait maintenant chez Terry, comme s’il avait déjà ce regard vide avant même le licenciement, comme s’il avait perdu une part de lui lorsqu’il s’était mis à se droguer, une part qu’il n’arrivait plus à retrouver.
Elle rejeta cette idée loin d’elle.
Elle s’obligea à se concentrer sur le présent.
« Je suis désolée, chéri. On va s’en sortir. », répétait-elle, mais les mots sonnaient creux parce qu’elle ne les pensait pas vraiment.

T.C., après avoir purgé une courte peine en prison pour possession et trafic de stupéfiant, se promet de ne pas replonger pour pouvoir prendre soin d’Alicia et de leur bébé Malik. Katrina a dévasté la Nouvelle Orléans, la ville est méconnaissable, les quartiers réhabilités sont passés entre les mains de promoteurs avides et la population pauvre est toujours reléguée plus loin, condamnée à vivre dans la vétusté et la précarité. Bien qu’Obama ait été élu, les Noirs sont la cible des policiers, ont plus de mal à trouver un travail, à se soigner, à se loger, à s’insérer dans une société qui ne veut pas d’eux.

Leur déménagement, dans le quartier, alors qu’il n’avait que dix ans, avait été pour lui un miracle. Il ne voyait pas la maison comme un palace, même à l’époque avec ses trois chambres et ses cent dix mètres carrés, mais ils vivaient en appartement depuis sa naissance, et lorsque sa mère avait été licenciée, ils avaient passé un mois aux Magnolia Projects. Ç’avait été le rêve, de s’installer à l’Est, ne serait-ce que pour la tranquillité et le silence. Sa mère l’avait inscrit à l’école catholique au bout de la rue et il s’y rendait à pied sans avoir peur de se faire agresser. Mais depuis Katrina, personne ne traînait dehors après la tombée de la nuit. Bien que l’ouragan ait eu lieu plus de cinq ans auparavant, la quasi-totalité de la Lower IXth Ward était toujours dévastée, et les habitants avaient fui pour s’installer dans des lieux comme Houston ou Baton Rouge et y étaient restés. Seuls les pauvres et ceux qui avaient tout perdu étaient rentrés, et depuis, l’Est avait connu un déclin progressif. La Ville n’avait rien arrangé en installant dans le quartier des allocataires de la section 8. En un an à peine, les voisins de T.C. – des professeurs et des secrétaires – cédèrent la place à des voyous et à des prostituées.

On voit comment, depuis les années 40 jusqu’à aujourd’hui, le racisme n’a pas désarmé. Autrefois, le père d’Evelyn avait conscience de faire partie des privilégiés admis à être médecin, malgré sa couleur de peau et il souhaitait plus que tout que ses filles puissent aller de l’avant et conquérir une place encore meilleure dans la société. Il leur avait assuré un environnement agréable, des études et un avenir, à elles de continuer ce chemin. Quand Evelyn et Renard se promènent dans les rues, ils savent qu’ils ne doivent pas empiéter sur les quartiers blancs, que certains endroits leurs sont interdits et qu’ils auront toujours tort face à un Blanc. Evelyn observe, sans qu’il s’en aperçoive, Renard se faire humilier par un policier blanc et elle sait qu’il est impossible pour lui de se rebeller : rien ne viendrait le sauver. Renard espère en un avenir plus juste et il verra l’abolition de la ségrégation certes, mais le racisme demeure et obère l’avenir des siens.

Renard ne pourra pas faire les études qu’il souhaitait faire, par manque d’argent : il ne sera jamais médecin malgré tous ses efforts ; Terry, en dépit de ses études et de sa bonne volonté, n’arrivera pas à être l’égal des Blancs qui lui seront toujours préférés à l’embauche et T.C., grandi sans père, ne parviendra pas non plus à former un couple stable pour son garçon Malik.

« Je vous aime, mais c’est ma famille maintenant. Terry, T.C. et moi, nous devons décider nous-mêmes de ce qui est le mieux pour nous. »
Son père lui répondit du tac au tac : « Et qui sera là quand tout s’écroulera de nouveau,
hein ? Réponds-moi ? Tu te détruis, Jackie, tu t’abaisses plus bas que terre en fricotant avec ce type. Tu anéantis tout ce pour quoi ta mère et moi avons travaillé si dur, et je ne vais pas passer mes vieux jours à te renflouer. »
Jusqu’à la fin de sa vie, Jackie se souviendrait de cette réflexion.

À ce constat amer s’ajoute la tristesse de voir les femmes malmenées par la vie. Evelyn, autrefois fière et indomptable, n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la mort de Renard. Elle aide T.C. comme elle peut mais elle est devenue une vieille femme frêle et solitaire, Jackie perd la tête et Sybil ne se console pas de ne pas avoir eu d’enfants. Les femmes, solidaires malgré leurs différends, ne cessent de travailler dur, d’élever leurs enfants du mieux qu’elles peuvent, consacrant toute leur énergie à essayer de leur assurer un avenir meilleur. Mais leurs efforts ne peuvent rien face à la brutalité de la police qui tabasse un jeune homme noir sans raison dans la rue, en toute impunité, qui parle brutalement à Renard lorsqu’il semble vouloir diriger ses pas dans une rue interdite aux Noirs, qui cible principalement les Noirs lors de ses contrôles et les envoie vite fait en prison.

Ce roman enchevêtre les époques de manière extrêmement réaliste, passant de l’une à l’autre, opérant retours en arrière et bonds en avant comme pour mieux superposer les trajectoires des personnages, depuis la belle Evelyn, amoureuse rebelle, jusqu’à T.C., enfant perdu d’un monde dans lequel il n’a pas de place. Dans le creux de chaque génération, la violence institutionnelle à peine déguisée, qui fait des Noirs des citoyens de seconde zone, cibles faciles qu’on étouffe sous le genou d’un policier armé, et le courage des femmes qui se débrouillent seules pour faire face à la précarité de leur situation. Constat pessimiste d’une Amérique qui n’en a pas fini avec ses démons racistes et où naître noir est encore synonyme de luttes, de combats et trop souvent de tragédie.


Un soupçon de liberté de Margaret Wilkerson Sexton Editions Actes Sud
Traduit de l’anglais (E.U.) par Laure Mistral 325 pages septembre 2020

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