Sept gingembres de Christophe Perruchas

Christophe Perruchas est directeur de création et a travaillé dans quelques grandes agences de publicité parisiennes. Il a aussi ouvert des épiceries et un restaurant avec des amis. Sept gingembres est son premier roman.


Antoine est hospitalisé à Saint-Anne, prison-hosto dont on accepte les barreaux invisibles, coincé pendant le repas entre des hommes dangereux qu’un rien peut rendre violent, escorté d’un personnel épuisé et en sous-effectif chronique, à l’aide des médicaments qui font douter de la réalité d’à peu près tout ce qui importe et c’est tant mieux.

Qu’est-ce qui fait qu’on est sur les rails, que tout est possible, rectiligne ? Et puis ;
Comment on franchit la limite ?
Dans ma vie d’avant, il n’y a pas si longtemps encore, je me suis parfois demandé pourquoi je n’étais pas où je suis maintenant, dans la salle de ce restaurant gris d’hôpital, gris, lui aussi, plutôt qu’au bureau, discussions anodines de machine à café, entouré de D.G.A. à la petite trentaine, en costumes bien coupés, sourires blancs, dents effilées, chauve-souris décharnées, nuances d’Hugo Boss.

Antoine est l’ombre de lui-même, de celui qu’il était avant le brouillard dans sa tête, avant que réussir à nouer ses lacets soit une sorte de victoire, avant d’être démasqué et qu’on précipite sa chute. Là où il se trouve maintenant, plus de risques, plus de décisions, plus de responsabilités à prendre, c’est lui qui est pris en charge, amené d’un point à un autre, enfin apaisé.

Il a chuté de très haut, Antoine. Il avait tout : deux enfants adorables, une femme compréhensive et aimante, un job qui l’intéresse, beaucoup d’argent, du pouvoir, du charisme. La quarantaine en forme, en charge d’un poste à responsabilité dans une agence de publicité, il travaille dans l’urgence quotidienne, va de réunions en meetings, d’un bout à l’autre de la terre, avide. Ses pensées défilent à toute vitesse, il faut être vif, original, rapide, les meilleurs, tout le temps, on est vite dépassé, doublé, vieux et caduc. Il est sur Whatsapp, Instagram ; de réseaux sociaux en réseaux sociaux, il publie les photos de son bonheur conjugal face à la mer, dos à la montagne, anniversaire et vacances, hashtags et likes, émojis à foison.

Images rapides, décisions prises en quelques secondes, mélange d’intuition et d’émotion, Antoine juge et tranche à toute vitesse, tout le temps, pas de sentiments, il doit être compétitif, réussir, emporter le client, faire du chiffre. Les charognards tournent autour de la meute et repèrent les plus faibles dont ils se repaissent aussitôt.

Bien sûr, sa boîte est absolument dans l’air du temps : les femmes y sont valorisées évidemment, on a bien compris en haut lieu l’importance de se caler dans les mouvances du moment, # metoo et autres symboles de la lutte des femmes pour une égalité des sexes.

Le sexe, justement. Pas une seconde ne passe sans qu’Antoine n’y pense : la forme et le goût du sexe de toute femme, qu’elle ait été rencontrée par hasard ou qu’elle travaille avec lui, son corps nu, ses seins ; il imagine des scènes de sexe crues et détaillées, bande sous la table de réunion, couche avec une bonne partie de ses collaboratrices, mais ne reste jamais bien longtemps avec elles.

Ses conversations sont émaillées de sous-entendus, d’allusions, de plaisanteries qui déstabilisent les femmes, les émoustillent aussi parfois, entretiennent constamment une atmosphère de provocation sexuelle.

Lourd. C’est comme ça qu’il se définit, quand il se reconnaît un défaut. Harceleur, violeur, c’est comme ça qu’elles l’ont décrit aux journalistes qui viennent enquêter sur toutes les rumeurs qui entourent l’attitude d’Antoine. Il faut dire qu’il y a eu une tentative de suicide parmi elles, et quelques dépressions. C’est d’ailleurs à ce sujet que vient lui rendre visite un inspecteur du travail, mais Antoine ne mesure rien de la gravité des rumeurs et des accusations qui circulent à son sujet.

Elle a porté plainte contre moi, il me lit un document, je ne peux pas vous le laisser, c’est sa déposition, à l’inspection du travail. Elle me désigne nommément, je suis selon elle le responsable de son état, elle note dans le désordre un déclassement, je ne lui laissais plus accès aux budgets qu’elle s’imaginait mériter, je l’avais cantonnée aux petits clients, aux emmerdeurs, aux sans-argent, ceux qui veulent tout sans rien payer. J’avais selon elle sciemment et méthodiquement organisé sa chute, sapé son autorité auprès des équipes, je l’avais soi-disant inscrite sur une liste de personnes dont il fallait se débarrasser, elle l’avait vue traîner sur ma table de travail. Elle pensait même que son physique avait joué cotre elle, je favorisais les jeunes femmes élancées, elle n’était pas selon elle, le genre de la maison. Des pages et des pages de cette littérature, rageuse avec des formules de petite fille, des considérations amères. J’encaissai la lecture sans broncher, sans prendre aucune note non plus, ne pas donner l’impression d’écouter pour répondre, être là pour comprendre.

Que pourrait-on lui reprocher ? La boîte adhère à toutes les chartes promouvant la visibilité et l’égalité des femmes et a adopté une politique anti-harcèlement, c’est tout dire ! L’aveuglement dont Antoine fait preuve n’a d’égal que son sentiment d’impunité totale. Durant tout l’entretien, comme un écran protecteur entre l’horreur de cet entretien, de ce qu’il révèle de l’étendue des dégâts commis et de ce qu’il annonce de problèmes à venir, Antoine déshabille et branle mentalement le jeune inspecteur, dans un déni de réalité pathologique effrayant, capable de jongler entre son cinéma porno intérieur, une attitude polie et attentive avec son interlocuteur et un calcul rapide et intense des risques et de la stratégie à adopter pour éviter les ennuis. Le sexe est un apaisement, un moyen de filtrer le réel, un bouclier contre les désagréments, frustrations et contrariétés de la vie.

Quand il s’assoit, je ne peux m’empêcher de laisser traîner mon regard une demi-seconde de trop le long de son jean. Gris clair, très slim, il moule ses cuisses qu’on devine musclées, il a le gabarit d’un coureur, marathon, sec et long. J’accroche son sexe, vraisemblablement plus large que la moyenne, il dessine un paquet bien symétrique, une boule, proéminente, il s’assoit, il a vu que j’ai vu, il a un petit moment d’égarement, c’est normal, on n’entre pas dans le bureau d’un DG un mardi matin pour se faire reluquer comme ça. Après ce point de déséquilibre, j’ai imaginé son sexe, sa carnation, les poils qui le bordent, je pourrais le branler, qu’il grossisse dans ma main, je lui propose un café.

Les femmes ne l’intéressent guère, c’est-à-dire leur personnalité, leur intellect, leur sensibilité. Elles ne sont que des moyens de soulager ses envies, ses désirs parfois brutaux, absolument égoïstes.

Le ciel s’assombrit pour Antoine : les journalistes enquêtent, les témoignages s’accumulent, ça va être rudement compliqué de s’en tirer avec une blague facile ou un hypocrite serment de ne plus recommencer. Sa direction le lâche, consciente qu’il est en passe de devenir un boulet pour la boîte, et l’opinion publique est toute prête à le lapider. Même son ami – mais l’amitié existe-t-elle dans ce milieu ? -, Frédéric Demazis, président du groupe, ne peut pas le protéger longtemps.

Les journalistes, ils sont deux, c’est eux qui avaient sorti le truc sur le Modem en 2017, ils ont tapé large, des créatifs, des commerciaux, j’ai déjà cinq confirmations directes. Pour la parution presse, je ne peux rien faire directement, Pigasse est sorti et puis Niel est plus malin que Bolloré. Bref, l’enquête est partie.
Les mêmes questions autour de deux-trois vieux trucs, tu sais ces petites connes qui jouent les putes et qui s’étonnent qu’on leur parle de leurs nibards. Bref, ces nanas flirty, c’est la peste 2019. On va faire un communiqué tu ne réponds à personne, tu bottes en touche.

7 épisodes familiaux et conjugaux trouent de leur bonheur factice, surjoué, surliké, mis en scène comme un spot publicitaire le longue descente aux enfers d’Antoine, images apprêtées, sûres de leur effet sur la communauté des réseaux sociaux dans lesquels Antoine apparaît, comble de l’ironie, comme un père de famille comblé et heureux, prenant le temps de vacances insouciantes dans un endroit qui fera joli sur la photo.

Sur la terrasse en bois, des traces de neige, un peu de verglas sur les marches, il faut faire attention. Au-dessus de nous, comme un drone lent, la cabine du téléphérique, rouge, nous cache un instant le soleil. Le serpent souple d’une longue file d’apprentis skieurs vient fabriquer une auréole autour de son casque. Noir comme sa combinaison, noir comme les cheveux qui s’en échappent. Ma femme droite, en appui sur ses bâtons. Le ciel est bleu, il faut plisser les yeux pour supporter la luminosité. On doit attendre de retrouver du réseau, un peu plus bas, pour uploader cette image.

Hashtag reinedesneiges, hashtag skidautomne, hashtag glacier, hashtag lagrandemotte, hashtag mylove

Emoji smiley avec des lunettes de soleil

Emoji traces de rouge à lèvres
Coeur, coeur, like, like, coeur.

Marco75 : Belle
Marie-Anne : Ma beauté à Val Claret, emoji coeur

Ronan : Ca skie en septembre, ça va la vie ?
Luc75 : emoji pinte de bière, vous êtes au Panoramic ?
Géraldine : C’est quoi cette bombe ?

Antoine est un homme toxique qui déshumanise tout le monde : son mépris pour les autres est immense, à peu près aussi grand que l’idée qu’il se fait de son importance. Dans la société où il se figure vivre, on ne punit pas les hommes comme lui, on les révère, on les envie, on leur pardonne tout. Cette myopie lui est fatale, certes, mais on ne peut s’empêcher de se dire qu’ils sont tant à se comporter de la sorte, et si peu à être sanctionnés, que la lutte est loin d’être terminée car c’est un état d’esprit ainsi que les fondements de notre société même qui sont pourris et qui permettent à des Antoine d’imposer leur loi.

J’entends, lointaine, la voix timide de la jeune chef de pub, son premier slide, elle a eu du mal à brancher le vidéoprojecteur, elle doit suer, extrasystoles, et redouter le mouvement d’humeur. Elle sait que ce retard à l’allumage est parfois le début d’une descente aux enfers, irrationnelle. Qu’un manager se lève, excédé, décide que ça n’est pas professionnel, qu’on n’a pas le temps d’être approximatif, que le sombre et la pesanteur de sa colère rentrée, pierre mate, contamine toute la pièce, anti soleil, trou noir qui avale tout et c’est le début de l’isolement, les soutiens qu’on ne trouve plus, les regards qui se détournent, la solitude et les charrettes. Et toujours les lieutenants imbéciles qui appuient le trait du général, et qui, serviles et en bons chiens, anticipent les condamnations. Les yeux rouges, ne le prends pas personnellement, c’est juste du travail ; mais ta présentation était à chier.

Lecture éprouvante, qui met en colère et écœure autant qu’elle sidère puisqu’elle met le lecteur à la place du prédateur et qu’elle ainsi oblige à épouser ses pensées. Au-delà du cas particulier d’Antoine, plus généralement, l’atmosphère de peur, de servilité, d’humiliations (Ah ! les séances de critiques publiques qui donnent à la meute soulagée et reconnaissante une victime à harceler et ainsi une occasion de prouver sa loyauté à son chef) qui sont le terreau du sentiment de toute-puissance des misogynes, prédateurs et salauds en tous genres est finement et impitoyablement analysée et c’est parfaitement terrifiant.


Sept gingembres de Christophe Perruchas Editions du Rouergue
Août 2020 224 pages

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