Patagonie route 203 d’Eduardo Fernando

Eduardo Fernando Varela écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision. Patagonie route 203 est son premier roman.


Rien n’est exactement ce à quoi on s’attend, dans ce roman tout à fait surprenant, languissamment épique et à la drôlerie mélancolique.

Parker est un saxophoniste, mais il ne joue presque plus, d’ailleurs l’instrument a grand besoin d’une révision et certains des sons qu’il en tire affligent l’oreille. A vrai dire, pas mal de choses auraient besoin d’être révisées, dans la vie de Parker. S’il se balade au volant de son camion, sur les routes solitaires de Patagonie, atteignant vaguement son point de destination et de déchargement des fruits qu’il transporte pour repartir encore, rarement payé par un patron fantomatique qu’il peine à joindre au téléphone, ce n’est pas par goût de l’aventure. Peut-être son amour de la solitude y trouve-t-il son compte, mais il fuit les ennuis qu’il a laissé dans la ville où il tenait un bar à musique – dans lequel ils se produisait avec son groupe – qui lui a coûté trop d’argent, sa femme et ne lui a rapporté que des ennuis.

Quand tombe le soir, Parker s’arrête, se gare et installe tout son campement, lit et baignoire y compris, qu’il trimballe dans son camion. Les routes de Patagonie sont plutôt désertes, certes, mais on y fait malgré tout quelques rencontres. Il est même possible d’y tenir salon, d’y recevoir des amis, d’y détenir des ennemis et d’y vivre une histoire d’amour hélas contrariée, comme toute histoire d’amour qui se respecte.

Parker a un ami, un journaliste qui le rejoint de temps à autre pour des conversations très sérieuses sur ses diverses passions, celle du moment étant la chasse aux sous-marins nazis, à laquelle il aimerait beaucoup que Parker s’intéresse davantage. Mais Parker étire sa vie comme le ruban d’asphalte sur lequel il roule sans cesse, avec obstination et sans illusion car comment les conserver lorsque les villages apparaissent et disparaissent des cartes routières, s’appellent Mule Morte, Sauce Mort ou La Pourrie et changent de nom sans prévenir…

Le lendemain, après un bref petit-déjeuner, il reprit la route, résolu à combler son retard sur les camions des forains. Il conduisait bien calé sur son siège, une cigarette à la main, le pouls et les pensées perturbés par l’anxiété. Le soir même, alors que le soleil disparaissait derrière les nuages de l’horizon, il rencontra un convoi de camions arrêtés sur le bas-côté et des hommes qui faisaient cuire sur les braises un agneau crucifié. Ils lui semblèrent plutôt aimables et, de la cabine, sans descendre, il demanda s’ils avaient vu un convoi de forains qui se dirigeait vers le sud.
– Oui, ils sont passés hier, mais je ne crois pas qu’ils allaient à Teniente Primero, répondit un camionneur, un gros d’allure mapuche, couvert d’un poncho de couleurs sombres. Comme c’étaient des gens réputés discrets, Parker descendit de son camion.
– Ah bon ? Et pourquoi ?
C’était pourtant ce que lui avaient dit les deux Boliviens, ils n’avaient pas de raison de lui mentir, du moins le pensait-il.
– Parce que là-bas il n’y a rien. Moi, j’irais plutôt à Capitán Sosa, vers l’ouest, en passant par Rio Manso, Fleuve Tranquille, c’est là qu’ils doivent être, répondit le gros, les mains sous le poncho.
Parker hésita.
– Vous pensez qu’il y a quelque chose à Capitán Sosa ?
– Sûr. C’est là que vit un cousin de ma femme !
« Ça recommence », pensa Parker en se préparant à être patient.
– Il y a des années qu’il ne travaillait pas et il a enfin trouvé un boulot, ajouta le gros l’air sérieux.
– Ah… fit Parker en se préparant à être patient.
– Mais il est pas très bien payé, poursuivit l’autre, résigné.
– Ah… répéta Parker, déjà lassé et regrettant sa question
.

L’homme s’adressa à ses compagnons et demanda si quelqu’un était au courant. Aussitôt, comme s’ils n’attendaient que ça, ils se lancèrent dans une discussion animée sur les meilleurs endroits pour installer une fête foraine.
– Dans la Patagonie andine, le climat n’est pas bon pour une fête foraine, ça marche mieux pour les supermarchés, déclara l’un d’eux avec un accent nébuleux, tout en badigeonnant au pinceau la grillade d’une marinade indéfinissable.
– À Capitán Sosa, c’est tous des radins et des aigris , on parle d’ouvrir un bordel à Puerto Hondo, Port Profond, dit un autre un grand maigre voûté avec un maté à la main, en indiquant un point indéfini de l’horizon.
Parker soupçonna que quelque chose couvait et qu’il valait mieux s’arrêter à temps, il savait comment commençaient les discussions et les querelles. Il voulut expliquer que ça n’avait pas d’importance , mais c’était trop tard : ils avaient mis une chaise pour lui à la table et cherchaient déjà une assiette et un verre. Vexé, le premier camionneur, ne le laissa pas placer un mot et soir à voix haute pour que ce soit bien clair pour tous :
– Le cousin de ma femme vit à Capitán Sosa et c’est un type joyeux et généreux, et à Puerto Hondo y a pas besoin de bordel parce que toutes les femmes sont des putes.
Un autre, qui jusque là attisait les braises avec un carton, s’approcha et exigea, en pointant un doigt noir de charbon, qu’il retire ce qu’il avait dit.
– Ma sœur vit à Puerto Hondo et c’est une femme honnête, je ne laisserai personne la traiter de pute, parce que les putes, les vraies putes, sont celles de Punta Norte, Pointe Nord.

Les radios lui tiennent compagnie, des fantômes de bribes de stations dont il ne capte que quelques minutes à chaque fois, jeu de hasard qui le réjouit autant qu’il agacera Maytén, la femme du patron d’une fête foraine miteuse qui tient le stand de tir à la carabine. Dès qu’il l’a vue, Parker n’a plus su détacher son esprit de cette femme qu’il n’aura de cesse de retrouver, et l’entreprise est vraiment très très compliquée dans ce pays surprenant où les gens ont la manie étrange de répondre à une autre question que celle posée – épreuve de patience pour Parker -, ou pas du tout, d’ergoter longtemps pour des broutilles et de détester avec vigueur les habitants de la capitale. Il faut dire que la Patagonie se partage entre le Chili et l’Argentine et que les peuples amérindiens qui y vivent sont chacun porteurs d’une histoire singulière.

Alors, ça vous a plu El Succulento ?
Parker faillit répondre que oui, mais il se rappela sa rencontre avec les enfants.
– Pourquoi Succulento, ce village s’appelle Jardín Espinoso, non ?
Le mécanicien le regarda avec défi.
– C’est vous qui allez me dire comment s’appelle ce village ?
Parker alla prendre une carte dans la cabine, qu’il déplia sous le nez de l’autre.
– Qu’est-ce qui est marqué ici, si vous savez lire ? dit Parker.
La mécanicien regarda le point indiqué.
– Ah oui, Jardín Espinoso, reconnut-il d’un air distrait.
– Alors, j’ai raison ou pas ?
– Non, parce que Jardín Espinoso, c’est un autre village à six cents kilomètres plus à l’ouest. Ici, c’est El Succulento, que ça vous plaise ou non. Soit votre carte se trompe, soit c’est vous, ce qui est le plus probable.
Perturbé, Parker se mit à examiner la carte sans comprendre où était l’erreur et, avant de déclencher un ulcère, il la jeta en l’air, mais une rafale de vent la lui retourna, plaquée en plein visage.

Le chemin de Parker est ponctué de ces dialogues absurdes et de situations savoureusement décalées, comme lorsqu’il doit aller chercher à vélo une pièce pour son moteur dans un endroit complètement lugubre absolument pas indiqué sur une carte, et que le vent lui joue des tours facétieux.

De plus en plus habile dans le maniement de la canne à pêche, il parvint à capturer des poissons et gagna les félicitations de la vieille, qui applaudissait et l’encourageait à poursuivre. Il calcula les points gagnés et comprit qu’il n’en avait pas suffisamment pour le premier lot : il devait capturer le plus gros poisson, le plus insaisissable. Profitant d’un instant de distraction de la vieille, Parker se pencha sur le comptoir, attrapa le poisson avec la main, l’accrocha à l’hameçon et releva la canne avec un cri de joie. La vieille se retourna aussitôt, soupçonnant la tricherie, et vit Parker qui exhibait son trophée d’un geste triomphal.
– Vous n’auriez pas triché, jeune homme ? Ils ne sont pas nombreux ceux qui ont réussi à attraper ce poisson dans toutes mes années de foire, affirma-t-elle en plissant ses yeux larmoyants.
Parker ne répondit pas.
– Vous n’êtes pas d’ici, hein ? Vous devez être d’Indio Maligno, Indien Mauvais.
Maytén entendit une partie de l’échange et, levant les yeux de ses carnets à souche, elle découvrit la présence de Parker. Elle avait l’air triste, les yeux rougis et le maquillage légèrement défait. Elle rajusta ses cheveux et tenta un sourire pour effacer cette expression qui assombrissait son visage.
– Comment vous pouvez dire ça, madame ? réagit Parker avec un sourire mal dissimulé.
– Vous, à Buenos Aires, vous vous croyez très malins.
– Je ne suis pas de Buenos Aires.
– Vous dites tous la même chose, allez, faites pas l’innocent.

Maytén ne supporte plus sa vie minable dans cette fête foraine calamiteuse, aux côtés d’un mari qui boit et la frappe, dans cet ordre ou dans l’autre, peu importe. Elle brûle de s’échapper et Parker arrive à point nommé pour lui offrir l’occasion qu’elle n’osait pas espérer. Leurs rendez-vous clandestins dans le train fantôme finissent par se muer en véritable odyssée à deux, sans point d’arrivée cependant, mais Maytén se lasse de vivre à roulettes comme elle le faisait avec son mari. Ce qu’elle voudrait, c’est vivre à la ville mais ça, Parker ne peut plus le lui offrir.

C’est un roman incroyable que j’ai beaucoup aimé pour ses dialogues absurdes, ses situations fantaisistes et sa mélancolie douce. Rêveur et solitaire, Parker vit une sorte d’existence presque immobile derrière son volant, transporté sur son tapis magique d’espaces vides en espaces vides, installant partout où il s’arrête son petit chez-lui, son lit et ses luminaires, son fauteuil et son lit. Un nomadisme confortable de plein air qui jure totalement avec l’espace nu et désertique qui l’entoure.

– Tous les gens de Buenos Aires sont pareils, ils se prennent pour le centre du monde, poursuivit le mécanicien avec dédain.
– Je ne suis pas de Buenos Aires.
– Et d’où, alors ?
– Parker indiqua de la main un point indéfini de l’horizon.
– Je suis de là-bas… d’Indio Malo, Indien Méchant, mentit-il sur un ton menaçant en bombant le torse.
Le mécanicien regarda vers l’endroit signalé mais il n’aperçut aucun village. Il était tombé dans le piège, Indio Malo n’existait pas. Alors il regarda Parker en souriant et lui serra la main. Il avait gagné son respect.

Les péripéties les plus incongrues s’organisent autour de Parker, artiste, lettré, amoureux qui préfère la marge de l’existence, les routes secondaires et peu fréquentées, même si le détour rallonge le voyage de quelques jours.

– Le Santísima Trinidad était un navire espagnol qui a coulé devant ces côtes pendant une tempête.
Maytén semblait préoccupée par le sort des marins comme si le naufrage avait eu lieu la veille.
– Il y a eu des survivants ?
L’homme garda un instant le silence pour prolonger l’attente du récit et poursuivit sur un ton affligé :
– Ils ont pu gagner le rivage.
– Tant mieux !
– Et là les Indiens les ont bouffés.
Une moue de tristesse apparut sur le visage de Maytén.
– Au moins quelqu’un a eu de quoi manger, dit Parker sarcastique, mais personne ne fit attention à lui.
– Ces marins étaient déjà damnés et leurs âmes maudites ont possédé les Indiens.
– Et après, qu’est-ce qui s’est passé ?
– Les descendants de ces Indiens sont nés avec la malédiction, ils ont les mêmes visages que les marins. Des Indiens à tête d’Espagnols, une horreur! La Patagonie est pleine de ces créatures, ils se cachent dans les endroits les plus inattendus.

Situé dans un espace trop grand, trop désolé, trop pauvre pour être tenu à suivre les coutumes du reste du monde, Patagonie route 203 est une merveille hypnotique et farfelue, burlesque et poétique, triste comme on peut l’être devant la beauté du monde nu qui ne nous parle que de notre condition éphémère.


Patagonie route 203 d’Eduardo Fernando Varela Editions Métailié
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry 368 pages

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