Entre fauves de Colin Niel

Les romans de Colin Niel sont tous disponibles aux Editions du Rouergue, que ce soit la série guyanaise – Hamacs de carton en 2012, Ce qui reste en forêt en 2013, Obia en 2015 et Sur le ciel effondré en 2018 – qui a raflé des prix comme s’il en pleuvait ou Seules les bêtes en 2017 – adapté au cinéma par Dominik Moll, et qui a reçu le prix Landerneau Polar et le prix Polar en Séries.
Ingénieur agronome, il a travaillé en Guyane à la création du Parc amazonien pendant plusieurs années.


Plusieurs voix fabriquent la matière narrative de ce roman et cette polyphonie est une très habile manière de faire surgir la multiplicité de points de vue et d’arguments subtils et complexes. Il serait erroné de penser qu’il existe une réponse simple à la mise à mort des animaux, Entre fauves en est un exemple parfait.

Voilà de quoi il s’agit : la chasse, la traque, la mort animale, qu’elles fassent partie du grand cycle naturel de la prédation ou qu’elle soit une façon de protéger son bétail, ou bien encore qu’elle soit un jeu, un sport diront les plus acharnés, la recherche du frisson.

– Bon, ça se présente bien. Ca va être une belle année pour les rapaces, on dirait.
– Si tu le dis.
– Je le dis, oui. Ça s’appelle de l’optimisme, Martin.
– De toute façon, si un hélico se pointe et fait échouer la reproduction, on va faire quoi ? Lui mettre une douille ? Tu sais bien qu’un dérangement intentionnel ; c’est impossible à démontrer. Ton PV, le procureur classerait sans suite, direct la poubelle. La mort d’un poussin de gypaète, la justice, elle s’en fout, t’as pas encore compris ça ?
L’optimiste a renfoncé son bonnet pour mieux se couvrir les oreilles, frotté ses gants l’un contre l’autre.
– Ça doit être fatigant d’être toi, en fait. Tu veux pas te faire des vacances, des fois ?
– Non. Ou alors si : après l’effondrement de la civilisation industrielle, peut-être que j’y penserai.

Martin est garde dans le parc national des Pyrénées, il fait équipe avec Antoine, plus jeune et moins expérimenté, mais surtout tellement optimiste, une chansonnette démodée sur ses lèvres souriantes qui a le don d’exaspérer son collègue. Antoine et Martin s’assurent que les animaux protégés vivent tranquillement, se reproduisent et ne sont ni les cibles de chasseurs ni celles de maladies dans ce parc, ils cherchent également les traces de vie de Cannellito, le petit de Cannelle qui a été abattue il y a quelques temps alors qu’elle ne présentait pas de danger pour l’homme. Martin le répète, l’ours ne tue pas l’homme, il fait semblant de charger en cas de danger, mais pour faire fuir l’ennemi et sans intention de lui donner la mort, c’est ce qu’on appelle une charge d’intimidation. L’argumentaire des chasseurs qui l’ont tuée ne tient pas et Martin a perdu toutes ses illusions sur l’utilité réelle de son métier. Il est amer, sombre, perpétuellement en colère. Sa seule amie : sa chienne Cannelle, une brave bête sensible et douce.

– Je ne sais pas si vous réalisez, Martin, mais c’est l’image du parc qui est en jeu, il a repris. Sur le terrain, on a besoin d’agents pour faire le lien avec les usagers. Pas de cow-boys qui crèvent les pneus des chasseurs ou qui menacent les bergers sur les estives. Sans parler de ce PV que vous avez dressé à une commune l’année dernière, pour avoir coupé un arbre afin d’aménager une cabane d’estive. Un arbre mort…

Martin est probablement le meilleur élément de l’équipe, il sait tout de la faune et de la flore, lit le paysage comme pas un, piste les animaux sans peine. Excellent skieur, sportif et robuste, endurant et patient, fort de sa vaste expérience en tant que garde, il se sait irremplaçable. Se croit irremplaçable. En effet, depuis quelques temps, son comportement inquiète sa hiérarchie : il a crevé les pneus de chasseurs, s’en est pris à des bergers qui avaient abattu des arbres – morts certes – indispensables à certaines espèces d’oiseaux… Trop investi dans la cause animale, le voilà qui franchit de plus en plus de limites et les alarmes s’allument trop souvent à son passage, selon ses chefs. Pour aggraver les choses, il se montre de moins en moins au bureau, loupe des réunions et des rendez-vous importants. On en vient à se demander s’il travaille encore là.

Dès que je me suis réveillé, alors que ma chienne cagnait sur son coussin et que derrière les fenêtres le jour traînait à se lever sur la vallée, j’ai ouvert mon ordinateur pour me connecter au groupe Facebook, voir si les recherches avaient avancé. Pendant la nuit, la photo de la chasseuse de lion s’était répandue sur le réseau social. Plus brute, moins aseptisée, plus choquantes que celles qu’on avait l’habitude de voir, elle avait été partagée des centaines de fois, comme un nouveau symbole de la barbarie des chasseurs blancs en Afrique. On la retrouvait sur la page des militants, mais aussi sur celles de personnes au profil moins spécialisé, juste sensibles à la question. Sous chaque publication, les commentaires s’étalaient à n’en plus finir, en français, en anglais, un vrai défouloir.

Ce que ses chefs ne savent pas, c’est que, sous un pseudo plutôt transparent – Martinus arctos – il échange avec d’autres internautes sur un site dédié à la lutte contre la chasse sur lequel on poste des photos de chasseurs-euses qu’on pourrit de commentaires assorties de menaces parfois.

Une de ces photos l’écœure tout particulièrement, celle d’une jeune fille blonde qui pose devant la dépouille d’un lion à la crinière noire, une bête magnifique tuée en Namibie dans un de ces safaris pour les super riches qui aiment bien claquer leur argent en tuant ici et là des animaux sauvages. Parfois, d’ailleurs, on leur facilite la tâche en enfermant les animaux pour être certains qu’ils ne s’enfuiront pas. Enfin ça, c’est pour ceux qui n’aiment pas se confronter au grand frisson de la traque, de la rencontre avec le danger réel que représente la bête sauvage.
La chasse est un marché, c’est indéniable, depuis l’hébergement jusqu’aux pisteurs en passant par ceux qui s’occupent de tanner la peau pour décorer les riches demeures européennes de trophées animaux.

Cette fille-là, Martin veut absolument savoir qui elle est et la désigner à la vindicte de son groupe. C’est un genre de traque, ça aussi, mais la proie est humaine et ne sera pas mise à mort, pas pour de vrai en tous cas.

Franchement, pour moi, ces gens-là, c’étaient des monstres.
Ils auraient mérité qu’on les empaille, eux aussi.

Et justement, la proie, la blonde qui trouve sympa d’ôter la vie à un lion à crinière noire, c’est une jeune fille qui habite Pau – tout près donc -, une étudiante en droit à la vie très sage et simple, sportive et célibataire, très croyante, mais grande chasseuse avec une particularité : son arme de prédilection est un arc, la Rolls-Royce des arcs même, que son père lui a offert pour son anniversaire avec, pour fêter ça, un voyage en Namibie tout exprès conçu pour tuer Charles, un lion à crinière noire dont les autorités namibiennes ont autorisé ce qu’on appelle pudiquement le prélèvement, parce qu’il commet trop de dégâts dans les élevages des villageois. Ça coûte une blinde, c’est l’occasion pour la Namibie de faire rentrer un peu d’argent en satisfaisant le goût des Européens qui peuvent se le permettre pour la mise à mort d’animaux sauvages.

Et alors qu’il me félicite pour ma volée parfaite à cinquante mètres, un doute me traverse : et si je n’y arrivais pas ? Plusieurs fois il m’a raconté son unique chasse au lion, en Tanzanie. A la lionne, en fait. Chasser un prédateur, à part en canned hunting bien sûr, c’est très particulier : à l’entendre, il y a une tension que jamais tu ne ressens quand tu poursuis un herbivore, une impression de danger impossible à vraiment raconter. Il paraît que certains renoncent à la dernière minute, trop impressionnés, ne parviennent pas à tirer quand ils se retrouvent face à l’animal.

Effectivement, Charles est un lion solitaire qui se repaît de ce qu’il trouve, et les vaches ou les chèvres qu’on met à brouter sont une très bonne source de nourriture qu’on lui met quasiment sous le nez et presque trop faciles à attraper.

Quand le grand félin a mangé, c’est tout un village qui souffre, les familles pour lesquelles ces bêtes sont la seule richesse malgré les dédommagements de l’État.

C’est ce qui est arrivé dans un village Himba à la famille de Kondjima : le lion a tué 93 de leurs chèvres, leur laissant les ânes et quelques chevreaux. Courageusement, le jeune homme a fait face au lion pour défendre ses bêtes, pendant que son père restait peureusement sous la tente, et il a juré qu’il tuerait lui-même le félin, vengeance, défi et aussi façon de gagner la belle qu’il aime, fille plus riche d’un autre clan promise à quelqu’un d’autre. Leur amour est secret, ils se retrouvent la nuit sous un arbre pour faire l’amour et Kondjima n’envisage pas l’avenir sans elle. La mort du lion qui a aussi tué la plus belle vache de son père sera sa carte maîtresse pour obtenir la main de Karieterwa malgré sa pauvreté.

Moi, Kondjima, je n’étais pas comme eux, pas comme mon trouillard de père. Moi, j’étais de la trempe des braves d’autrefois, de ceux qui ne reculaient pas devant le danger, de ceux dont on vantait la vaillance. Moi, ce lion qui avait tué quatre-vingt-treize chèvres et la plus belle vache de Kanyaze, il ne me faisait pas peur. Je ne savais pas encore comment j’allais m’y prendre, mais ma décision était prise : j’allais l’abattre. La police et les rangers ne sauraient jamais que c’était moi, je veillerais à ce que tout ce la ne s’ébruite pas. Mais les autres Himbas, ceux de mon village surtout, eux ils le sauraient. A leurs yeux, je ne serais plus le jeune Kondjima, fils aîné de ce clan de miséreux que tout le monde traitait avec mépris, mais un homme au courage légendaire. Un héros. Et alors Karieterwa me désirerait comme jamais une femme n’avait désiré un homme. Et alors Kanyaze oublierait cette idée insensée de la marier à Karika, il me supplierait même de la prendre pour épouse, qu’importe le nombre de bêtes que mon père serait en mesure de lui offrir pour un tel mariage.
Tuer le lion : à présent, je ne pensais plus qu’à ça.

Apolline et son père se mettent en chasse de Charles, dont la tête est mise à prix parce qu’il a chassé…

A cause de la photo publiée sur les réseaux sociaux, Martin traque Apolline, délaissant son travail qui est de lutter avant tout contre la chasse des espèces protégées dans les Pyrénées.

Traque et chasse : chacun se mesure à son adversaire et plus il est fort et puissant, plus l’excitation est grande. Quelle que soit la justification qu’on donne à son activité prédatrice, le fait de tenir la vie de l’autre au bout de sa flèche ou de son fusil est une montée d’adrénaline qui ignore la notion de bien et de mal, simple jouissance animale mêlée de peur et de désir.

Formidable roman dans lequel Colin Niel brouille savamment les pistes et les chemins qu’on pensait pourtant bien balisés sur la chasse et la nature.

Martin, excédé par les chasseurs et par l’impuissance à laquelle il est réduit face aux actes délictueux et immoraux – au moins est-ce ainsi qu’il se les représente, comme ce qui est arrivé à Cannelle – commet des agressions mineures et va toujours plus loin jusqu’à traquer Apolline qui l’obsède. Son comportement, même s’il est le fruit d’une frustration et d’un sentiment de révolte bien compréhensibles, est répréhensible et ne peut qu’apporter un dénouement tragique.

Apolline et Charles, le lion, se ressemblent : aucun ne ressent la moindre culpabilité, tuer fait partie de leur vie, c’est une activité à laquelle ils se livrent corps et âme sans y mêler de notion de morale ou de justice.

On y trouve aussi une belle réflexion sur la Namibie, les partisans des modes de vie ancestraux – ou presque – et ceux qui choisissent de partir vivre en ville et sur le tourisme où l’on paye très cher le dépaysement qui consiste à regarder vivre des gens infiniment pauvres comme des curiosités avant d’aller loger une balle ou une flèche dans le corps d’un animal qu’on ne trouve pas chez soi.

Un roman complexe qui donne matière à penser sans moraliser ni simplifier son propos.


Entre fauves de Colin Niel Editions Le Rouergue collection Rouergue noir 352 pages 2 septembre 2020

3 réflexions au sujet de « Entre fauves de Colin Niel »

  1. Un ex-directeur adjoint de parc national, devenu écrivain, met en scène un garde assez radical dans ses convictions écologistes. Dès le début j’ai senti qu’il allait donc avoir le mauvais rôle avant la fin.
    Il faut connaître la soupe tiède qui est de mise à la tête des parcs nationaux français pour savoir qu’un discours engagé, à la hauteur des enjeux environnementaux actuels, ne peut pas venir de cette culture là. Et, effectivement, le garde activiste se transforme en ce qu’il dénonce, histoire de montrer que la radicalité ne mène qu’au désastre.
    Relisons plutôt « le gang de la clé à molettes »d’Edward Abbey.

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    1. Excellente suggestion de lecture. Je comprends votre analyse mais je n’ai pas eu ce sentiment en lisant ce roman, même si je vois très bien sur quoi vous la fondez. J’ai plutôt perçu quelque chose de l’ordre de la critique sur les courants de pensées animalistes, dont on voit en ce personnage une sorte de caricature puisqu’il finit par penser que traquer une jeune fille et la mettre en danger – à mort peut-être s’il avait pu le faire – est une juste punition.
      J’ai vu en ce personnage un être désespéré par la mollesse des Etats qui s’engagent sur des promesses jamais tenues, qui mènent la nature dans son sens large à sa perte et donc menacent par là même notre futur. Je comprends son désespoir et son pessimisme qui se nourrissent de tant d’années d’expérience durant lesquelles nous avons toujours assisté à la subordination de toute préoccupation environnementale – mais pas seulement, je pense à la médecine, à l’enseignement, à la recherche etc – à l’argent, au capital, aux actionnaires, à la préservation insensée de notre modèle de société capitaliste.
      Voilà, Laurent, j’apprécie beaucoup les échanges avec ceux et celles qui me font la grâce et l’amitié de lire mes articles et d’y réagir, merci, donc !
      Cordialement,
      F.D.

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