Sans Terre de Marie-Ève Sévigny

Marie-Ève Sévigny est journaliste et directrice de la Promenade des Ecrivains. Elle vit au Québec. Sans terre est son premier polar.


A la rencontre d’une femme solaire, un petit bout de femme d’une énergie et d’une vitalité peu communes. D’aucuns diraient qu’elle est criminelle, que c’est une terroriste même, et qu’elle a bien mérité son séjour en prison. Tout ça parce qu’elle a décidé d’aller déverser des oiseaux englués de pétrole devant la belle et riche demeure du ministre de l’Ecologie et des Ressources naturelles. Bon, elle y a mis le feu, c’est vrai, mais le ministre l’avait bien cherché puisqu’il n’a rien fait ni pour prévenir la marée noire, ni pour punir les coupables. La vérité, c’est que la compagnie pétrolière fait la pluie, le beau temps et tout le reste dans ce gouvernement, et que Gabrielle Rochefort n’est pas du genre à accepter avec fatalisme ce contre quoi elle peut se battre.

Femme caucasienne, écrirais-je si je rédigeais encore des rapports de police, même si le vaste Caucase n’avait pas grand-chose à voir avec ce petit bout de femme de cinq pieds juste, aussi costaude qu’un vélo d’enfant, et pourtant capable de vous botter le derrière à vous envoyer sur la lune.
Une emmerdeuse.
Un front de bœuf, une tête de cochon, qui vous émoustille jusqu’à ce que cela vous pourrisse l’existence – pour moi, c’est arrivé plus tard que tôt et, encore aujourd’hui, je n’arrive pas à savoir si j’en éprouve du soulagement ou des regrets.

Voilà le genre de femme dont est tombé amoureux le Chef, retraité de la police de l’île d’Orléans, petite terre située face à Québec au bord du Saint Laurent, qui vit le plus souvent sur son bateau avec sa chienne Karla – sa femme est trop occupée à vivre pleinement sa sexualité pour qu’il trouve confortable de partager sa demeure avec elle -, grand lecteur des romans policiers que lui conseille son libraire, son « thérapeute », comme il l’appelle. Il a même eu une liaison avec Gabrielle, mais ce n’est pas une femme qu’on garde, il le sait bien, et il se contente désormais d’être un ami proche et attentif.

La porte s’est enfin ouverte et Gabrielle est apparue, minuscule entre les deux yétis qui l’escortaient jusqu’au comptoir de la réception. Le t-shirt et le pantalon de jogging fournis par la société renforçaient son allure de jeune délinquante, son petit air baveux, visiblement satisfait, désespérait l’avocat qui l’accompagnait. Clic-clac des menottes, signez ici votre promesse de comparaître, et d’ici là merci de vous faire oublier.
La surprise de m’apercevoir, de comprendre que j’étais venu la chercher, a fendu son visage d’un sourire absolument hors circonstances. Sa chaleur d’oiseau m’arrivait à peine à la poitrine et, avoir m’avoir étreint, elle a détaillé, un brin moqueuse, ma barbe et mes cheveux laissés en fardoches, qui me donnaient, selon elle, « une dégaine à la Karl Marx ». N ‘avoir pas été si troublé, peut-être aurais-je eu la clairvoyance de trouver dans la désinvolture de Gabrielle le nœud du problème : la jubilation malsaine qu’éprouvait cette irresponsable à foutre le bordel partout où elle passait, sans s’inquiéter des conséquences pour elle-même ou pour autrui.

Trois ans plus tard, Gabrielle, après avoir purgé sa peine de prison, a trouvé un travail au sein de la ferme de sa cousine, Marie-Louise Plante, qui lui a aussi offert un logement sur place, et s’occupe des ouvriers agricoles saisonniers venus du Mexique et du Guatemala qu’elle emploie. Est-il utile de préciser que Gabrielle en profite pour les pousser à se syndiquer et à lutter pour l’amélioration de leurs conditions de travail et de leur salaire ? Non, bien sûr, Gabrielle est fidèle à elle-même et à ses convictions écologiques et politiques. Elle milite d’ailleurs contre la société pétrolière Cliffline Energy qui, comme on s’en doute, est prête à ravager la nature pourvu qu’elle y puise de quoi faire un gros chiffre d’affaire.

Or, une nuit, la petite maison dans laquelle vit Gabrielle – heureusement absente – est incendiée, et on retrouve peu de temps après le corps de Linares, un employé guatémaltèque de l’exploitation, son amant occasionnel.

Pour Gabrielle, c’est on ne peut plus clair : on a décidé de lui faire suffisamment peur pour qu’elle cesse ses activités, mais c’est mal la connaître, bien sûr, puisqu’elle est, au contraire, plus déterminée que jamais. Quant au meurtre de Carlos Linares, il s’agit sans doute d’un règlement de compte avec le contremaître employé par Marie-Louise sur la ferme, un sale type raciste, sadique, violent qui avait déjà frappé Linares avec une pelle peu de temps avant.

Une enquête est diligentée, à laquelle Chef se mêle, pas vraiment officiellement, pas tout à fait officieusement non plus, avec les intérêts de Gabrielle à coeur, bien sûr, mais surtout avec un esprit lucide et aiguisé, un goût pour la vérité et un regard terriblement humain posé sur ceux qui l’entourent.

Tout en n’ayant aucun mal à dresser la liste des ennemis de Gabrielle, j’imaginais mal une compagnie pétrolière qui répondrait directement à une activiste par la bouche de ses canons. Quant à Marie-Louise, même si les remontrances de sa cousine à propos de la santé des travailleurs devaient certainement lui imposer un véritable supplice de la goutte, je n’arrivais pas à l’associer à une telle violence – surtout que le chalet de Gabrielle appartenait à leur famille.

C’est lui, à mon sens, le personnage principal de ce récit, cet homme épris de littérature et de solitude dont l’ironie est censée contrebalancer sa sensibilité extrême. Être amoureux ne l’empêche pas de voir Gabrielle, ses failles et ses faiblesses, sa générosité pour autrui et son égoïsme cruel. Tout est soumis à son dessein de militante, c’est sa raison d’être, tout est subordonné à sa lutte, aussi généreuse et altruiste qu’elle soit, au service de laquelle absolument tous les moyens sont bons. Toujours pleine d’énergie, courageuse, bravant tous les dangers, ricanant au nez du pouvoir, animée d’une juste colère, Gabrielle ne peut pas se permettre le luxe de l’amour, et Chef le sait bien.


Il faut attendre la mort sociale pour défendre des principes.
Notre avenir est entre les mains des retraités.

Le roman parle aussi d’écologie et de la corruption qui touche les plus hauts dirigeants du Québec pour qui le profit vaut bien qu’on vende la nature à l’encan. Peu importe la destruction de notre environnement, après eux le Déluge, tout ce qui fait obstacle à s’en fourrer plein les poches est à écraser, définitivement si possible. Il en faut bien, des gens de la trempe de Gabrielle, pour dire non.

Patiemment, le paysan explique à l’ancien policier que, privés de leurs terres ancestrales par divers types de colonisation, pour finir par suer comme des serfs pour de grandes compagnies agricoles étrangères, des paysans se sont soulevés au cours du siècle dernier dans différents pays d’Amérique latine. Plusieurs occupations populaires se sont soldées par des réappropriations de territoires. Au Brésil, Sem Terra, c’est leur nom. Les Sans-terre.

Très noir et très actuel, ce roman est aussi nourri de personnages complexes et attachants comme Violette Fortuné, une policière maligne et déterminée, Marie-Louise Plante, maternelle et dévouée envers ses employés et cependant patronne exigeante et Eduardo, employé saisonnier qui s’esquinte la santé la moitié de l’année, comme tous les autres employés, pour nourrir sa famille laissée au pays. Et malgré tout, chacun espère être réembauché l’année suivante et fait taire ses souffrances et ses plaintes.

Mondialisation de la misère qui s’entretient à coups d’emplois mal payés et harassants.

– Si on est si bien traités ici, pourquoi personne de ta race n’accepte plus de faire notre travail ?

On est laissé avec un sentiment d’injustice et de colère face au monde tel qu’il est fort bien décrit par Marie-Ève Sévigny où la nature et les hommes ne sont que des ressources à exploiter dont on cherche à tirer le maximum de profits.


Sans Terre de Marie-Ève Sévigny Editions Le Mot et le Reste 220 pages 9 juin 2020

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