Trahison de Lilja Sigurdardóttir

Lilja Sigurdardóttir est une auteure islandaise, dramaturge et romancière – spécialisée dans le roman noir – qui participe à l’organisation du Festival Iceland Noir de Reykjavik.
Sa trilogie Reykjavík Noir est un best-seller. Pour compléter ce portrait à toute vitesse, ajoutons qu’elle est choriste dans le groupe de rock joliment nommé Fun Lovin’ Crime Writers.


Borgen, ça vous rappelle quelque chose ? Cette femme premier ministre énergique et volontaire prise dans les rouages souvent nauséabonds de la politique ?
Il s’agit d’une femme qui devient ministre de l’intérieur tout à trac, sans préparation particulière, sans l’ambition politique qui dévore les uns et les autres. Elle, elle est tout simplement là pour essayer de faire des choses utiles, ce n’est pas un plan de carrière puisqu’elle assure seulement l’intérim en attendant les élections.

Le chef de cabiner lui tendit un petit flacon de désinfectant pour les mains.
– N’aie pas peur de l’utiliser en toute occasion. Durant le mois qui vient, tu vas devoir serrer plus de mains que tu ne l’as fait de toute ta vie, et la grippe vient de faire son retour.
En souriant, elle s’empara du flacon avant de le lui proposer à son tour. Ils se frottèrent ainsi les mains quelques secondes. L’odeur douce et légèrement mentholée du produit rappela à Ursula à quel point elle était en sécurité ici : aucun germe ne résisterait à un simple désinfectant à base d’alcool. Au Liberia, ils devaient se laver les mains à l’eau de Javel.
Appliqué, Ódinn frictionnait avec force ses doigts aussi massifs que le reste de son corps. Il devait mesurer un bon mètre quatre-vingt-dix et arborait de larges pectoraux qui contrastaient avec un tour de taille plutôt fin, suggérant qu’il avait dû à une époque faire un travail manuel éprouvant ou qu’il avait été un grand sportif. Lorsqu’il eut terminé de se masser les mains, il les secoua pour les faire sécher  ce qui lui donnait des airs de gros oiseau un peu pataud et ridicule.
– Tu ne peux pas te permettre de tomber malade.
Elle hocha la tête. Il insistait si lourdement qu’elle se demanda s’il n’avait pas vécu une mauvaise expérience avec un ministre à la santé trop fragile. Rúnar, son prédécesseur, avait dû démissionner pour cause de maladie, mais il devait avoir des problèmes de coeur ou d’autres troubles plus sérieux.
_ Tu souffres d’acidité gastrique ? demanda Ódinn, l’air si inquiet qu’Úrsúla ne put s’empêcher d’éclater de rire.

– Non. Pourquoi cette question ?
– Dans ce cas, je te recommande de manger le plus de piments possible à tous les repas afin d’éviter la gastro. Un ministre qui vomit tout le temps, c’est un problème que je ne veux pas avoir à gérer.

Elle a travaillé dans l’humanitaire, elle a connu les pandémies, Ebola entre autres et aussi les camps de réfugiés, les guerres, les souffrances et la peur.

Elle est très forte, Úrsúla, forte ainsi que déterminée et les expériences traumatisantes qu’elle a connues ont presque davantage affecté son mari et sa vie de famille qu’elle-même. Elle s’est sentie au bon endroit au bon moment, elle était capable de tout endurer parce qu’elle savait qu’elle allait faire du bon boulot.

Son mari, Nonni, et ses deux enfants ont été forcément écartés temporairement de sa vie, mis un peu entre parenthèses, le temps de ses missions. Nonni travaille moins, s’occupe de l’intendance domestique et des enfants : personne ne s’en étonne ou ne se montre admiratif, et je trouve cela très bien ainsi. Il n’est pas question de démontrer que les femmes sont tout aussi capables que les hommes d’exercer le pouvoir puisqu’il va de soi qu’elles le sont.

– Où sont les beignets ? lança le Premier ministre, et l’assemblée se mit à rire.

C’était visiblement une habitude. Lorsque le plat fut disposé sur la table, la plupart des ministres se penchèrent pour prendre une pâtisserie et la tremper dans leur café, suivant l’exemple du chef du gouvernement. Deux des femmes s’abstinrent, se contentant de boire de l’eau gazeuse. Elle faisaient probablement attention à leur ligne – Gudrún, la ministre des Affaires sociales, était plutôt bien en chair. Les femmes politiques devaient toujours soigner leur allure, tandis que mes hommes semblaient ne jamais s’en soucier, n’hésitant pas à déboutonner leur veste et à exhiber fièrement la bedaine qui tendait leur chemise.

Hélas, et même si elle a un caractère bien trempé, elle est novice en politique et certainement un peu naïve. Elle va vite se rendre compte que c’est d’ailleurs pour cela qu’elle a été bombardée ministre, pour faire le sale boulot dont personne ne voulait et s’attirer les critiques qui, puisqu’elle ne resterait en poste qu’un an, ne risqueraient pas d’avoir de conséquences sur sa carrière. Un genre de paratonnerre humain, avec une mission toute pourrie à la clé, voilà ce qu’elle est.

Elle en prend rapidement conscience, du reste, mais reste déterminée en dépit de tout à mener à bien son travail : ses collaborateurs lui mettent des bâtons dans les roues dès qu’elle s’écarte de la route tracée, ne répondent pas à ses requêtes pourtant répétées ou font en sorte de ne pas fournir les documents nécessaires…


La politique, c’est un virus. Une fois que tu es infectée, il est difficile de t’en débarrasser.

Il y a un dossier, en particulier, qui nécessite une réponse rapide, c’est celui de la construction d’une route qui est ardemment désirée par la population, tant elle sera pratique et rapide, mais dont Ursula découvre qu’elle est financée en grande partie par les capitaux privé d’un terroriste ultra riche qui purge une peine de prison. La ministre de l’intérieur peut difficilement accepter ce partenariat bien qu’on fasse pression sur elle pour le faire et qu’elle sache que cette route est attendue avec beaucoup d’impatience par ses concitoyens. Cacher la provenance des fonds ? Fermer les yeux et croiser les doigts ? C’est totalement illusoire puisque de nos jours tout se sait, tout sera exposé un jour où l’autre.

La police a le droit de violer ? La plainte d’une adolescente de quinze ans perdue au sein de l’administration.

Un autre dossier vient se jeter inopportunément dans ses roues : celui d’une baby-sitter violée par le père des enfants qu’elle gardait. Personne ne semble vouloir aider la victime dans cette affaire, et quand Úrsúla demande des informations ou de l’aide – car elle a étourdiment promis à la mère en colère de faire avancer cette affaire au plus vite – , elle tombe systématiquement sur une fin de non recevoir. Pire, le dossier de plainte est perdu, personne ne sait ce qui a bien pu se passer.


SDF, alcoolique, ancien détenu et totalement à l’ouest

La jeune femme est soucieuse, surtout parce qu’elle se rend compte qu’elle s’est un peu hâtivement engagée auprès de la mère venue lui parler de sa fille, mais cette affaire est vite reléguée au deuxième plan parce que la ministre est agressée par un SDF. Agressée, mise en garde, la différence lui paraît mince quand ce type très louche et alcoolisé, qui a passé une bonne partie de sa vie dans un hôpital carcéral, se retrouve dans son coffre de voiture et lui saute dessus.

Il parle du Diable, prétend connaître Úrsúla et déclare vouloir la prévenir d’un danger en laissant un message dans sa voiture : Qui se lie d’amitié avec le Diable perd son âme et invoque le Mal.

Elle n’y comprend rien mais ce vieil homme lui rappelle cependant vaguement quelque chose.


La vie publique : la vindicte aveugle

Comme si ce n’était pas suffisant, la voilà qui devient la cible des réseaux sociaux !

Úrsúla réagit comme elle peut. Elle accepte enfin de s’entourer d’un chauffeur-garde du corps, protège sa famille, cherche à mener à bien le travail qu’on lui a confié et essaie de contourner ses collaborateurs méprisants et manipulateurs.

Victime de stress post-traumatique, elle a du mal à communiquer avec les siens, elle se sent isolée et coupée d’eux. C’est une des conséquences des expériences terribles qu’elle a faite au cours de ses missions humanitaires, et elle désespère de ne plus rien ressentir pour ses enfants ni son mari. Elle se sent coupable et désire d’autant plus réussir à faire quelque chose de bien durant son mandat qu’elle se sent minable dans sa vie privée. Cette tension la conduit dans les bras de la seule personne avec qui elle se sente revivre un peu, un journaliste qui semble l’épauler et la comprendre.

Que de mauvais choix, que d’erreurs et de fourvoiements ! Úrsúla va de mauvaise surprise en mauvaise surprise avec le sentiment croissant qu’on l’a prise pour une idiote et qu’on la trahit de toute part. D’ailleurs, la ministre est en butte à une misogynie ringarde de la part de ses collaborateurs, et même si on peut en jouer – en connaître les codes permet de les utiliser à son profit -, c’est tout de même l’indication que tout n’est pas gagné pour les femmes, loin de là.


Des personnages secondaires complexes

Les personnages qui gravitent autour d’elle sont intéressants et donnent de la profondeur au roman tout en révélant les failles de la société islandaise. C’est le chauffeur, Gunnar, un homme dont toute la vie est marquée par un père extrêmement violent, et qui cherche à se démarquer de ce modèle, à ce libérer à la fois matériellement et psychologiquement, tentant de n’utiliser sa force que pour protéger, jamais pour agresser.


Manger ou rentrer en bus ?

C’est aussi une jeune femme, Stella, femme de ménage au ministère, si mal payée qu’elle doit hésiter entre prendre le bus ou se payer à manger. Seule Úrsúla semble remarquer sa présence et lui parler comme à une égale. Quand on propose à Stella plus d’argent qu’elle n’en gagne en échange du contenu des poubelles de la ministre, comment résister ? Elle n’a même pas le sentiment de trahir, elle est simplement soulagée de savoir qu’elle va pouvoir manger à sa faim et même peut-être s’offrir un petit extra.


L’Islande : une société moderne et tolérante en trompe- l’œil

Violences domestiques, abus – les pères sont alcooliques, violents ou encore violeurs – flics ripoux, petits arrangements avec la morale et la démocratie : l’Islande de Lilja Sigurdardóttir n’a rien à envier aux autres démocraties européennes, elle a tout d’une grande… Le roman n’épargne ni les politiciens ni la police, veules, vénaux, menteurs et hypocrites : de quoi se poser beaucoup de questions sur ce pays pourtant souvent donné en exemple. Aucune noblesse dans la conception de ma mission qui leur a été confiée, aucun altruisme, juste une bonne place lucrative et qui place celui qui l’exerce au-dessus des lois.

C’est d’autant plus étonnant que, par d’autres aspects, la société islandaise est très moderne : homosexualité acceptée sans problème, droits des femmes, conception moderne de la répartition des tâches domestiques…


Une battante dont on a sous-estimé les ressources

Úrsúla est un personnage complexe : petite oie blanche en politique, elle apprend vite, cependant, et se révèle capable d’être aussi matoise que ses homologues masculins. C’est une femme qui a cependant fait souvent l’expérience de l’horreur au quotidien au cours de ses missions humanitaires, mais ailleurs que dans sa sphère intime, privée. Quand elle est revenue vivre en Islande, c’était justement en pensant trouver sur son sol natal le calme, la pondération et la sécurité qui lui permettraient de s’occuper davantage de sa famille et de son couple. Sa lucidité et son énergie se trouvent sapée par son déni : elle refuse d’admettre qu’elle est victime de ce syndrome de stress post-traumatique qui l’anesthésie et la rend étrangère à elle-même et il faut qu’elle soit confrontée à de très vieux souvenirs, de très anciennes blessures, pour qu’elle reprenne pied dans le présent et fasse les bons choix.


Trahison de Lilja Sigurdardóttir Editions Métailié, collection noir
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, 330 pages, juin 2020

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