Le jour où le désert est entré dans la ville de Guka Han

Guka Han est née en Corée du Sud et a étudié les arts plastiques à Séoul avant de venir s’installer à Paris en 2014. Le jour où le désert est entré dans la ville est son premier livre.

8 nouvelles brèves, étranges, étonnantes qui nous laissent au bord d’un monde aux contours que l’on devine froid et inamical.


« Et le désert, où est-il ? Est-ce qu’il se dissimule ? Est-ce qu’il existe vraiment ? »

Les nouvelles se mêlent les unes aux autres, dans un continuum doucement cauchemardesque et fascinant. Et bien que le narrateur change à chaque fois, on a le sentiment que c’est peut-être juste un changement de perspective, comme on en perçoit dans les rêves, une sorte de transformation de la même image qui se déforme légèrement.

Dans chaque nouvelle, le personnage principal est perdu, étranger, incapable de trouver son chemin dans une géographie qui ne veut pas de lui, ou encore incapable de se lier avec les autres, éternel alien dont la monstruosité est de plus en plus assumée au fil des récits.

«  Ensuite, il y a les masses de voyageurs aux costumes monotones, interchangeables. Elles s’accompagnent d’une odeur de shampoing et de gel douche qui se répand dans les voitures comme un sirop épais. En début de matinée, le métro est bondé, mais personne ne parle. Chaque passager est seul parmi les autres. Les gens se plient à leurs obligations sans réfléchir, le plus machinalement du monde. »

Très souvent les personnages évoluent dans des endroits publics comme le train, le métro, la ville, ce qui souligne et renforce leur impression de solitude et d’inadéquation fondamentale. Il y a le groupe, les autres, la foule, et soi-même, éternellement mis à part, pas vu, pas remarqué ou pas nécessaire à qui que ce soit, parfois même pas à soi.

« Je me disais que ce quotidien insignifiant pourrait tout aussi bien durer éternellement »

Le titre de la première nouvelle, Luoes – Séoul à l’envers -, est déjà un indice : c’est le même monde que celui que nous connaissons et pourtant, c’en est un autre, et ce regard qui décompose la réalité le recompose pour en faire quelque chose d’inconnu d’où les repères habituels ont subitement disparu, comme ce désert qui serait entré dans la ville, une cité de verre, et que cherche une femme.

Une autre jeune femme se rend subitement compte qu’une de ses anciennes amies est morte, se remémore ses souvenirs avec elle à cette époque de sa vie où elle étudiait le cinéma en France, où personne n’arrivait à prononcer son nom correctement et surtout une certaine nuit qu’elles ont passé toutes les deux dans une salle de montage, au sous-sol, dans la pénombre, isolées du monde extérieur, à regarder les images sur les pellicules. Scène magnifique, entre la vie et la mort, dans laquelle les images sont presque plus réelles que les deux ombres humaines qui travaillent, sans bruit, côte à côte. Le souvenir fait surgir l’amie morte, la convoque et lui rend la momentanément la vie, exhumée de l’humus des souvenirs pour une frêle et pâle réminiscence.

« Je n’ai pas osé lui demander si elle se rappelait le matin où nous étions sorties de la salle de montage et avions trouvé la monde extérieur recouvert de neige. J’avais peur qu’elle n’altère le souvenir que je gardais de ce moment en l’évoquant de manière trop dissemblable. Elle non plus n’en a pas parlé. Peut-être qu’elle nourrissait les mêmes craintes que moi. Ou qu’elle avait tout bonnement oublié ce matin-là. »

Ou encore cette personne qui finit par se nourrir de détritus, qui s’est défaite de ses habitudes de sa vie d’avant pour franchir une barrière symbolique, celle du sale, du pourri, du non-comestible. C’est d’ailleurs quelque chose qui revient souvent dans ces nouvelles : le monde des attendus communs est délaissé, perdu, renié, refusé. C’est le cas dans la dernière nouvelle, dans laquelle le personnage principal est une sorte de clochard malodorant qui l’exclut, bien entendu, de toute compagnie humaine et qui prend sa revanche – comme un feu qui couve depuis l’enfance – sur ce monde dans lequel il n’a pas sa place.

« Je fais fuir la plupart d’entre eux. Par politesse, ils ne grimacent jamais devant moi, mais je peux voir leurs sourcils se froncer inconsciemment quand ils relèvent la tête, troublés par mon odeur. Parfois, nos regards se croisent. Enfants, adolescents, employés, retraités, ils s’écartent de moi au bout de quelques instants. Mais je ne le prends pas mal. Il faut bien qu’ils respirent, et mon odeur est tout simplement insupportable. »

Comme Fabrice del Dongo qui trouve l’apaisement dans la tour où il purge sa peine, certains personnages aussi vivent dans une tour, un endroit élevé, dans un endroit où ils peuvent vivre seuls, sans regard ennemi. Les autres sont sources de blessures, de mal-être, d’intranquillité.


«  Rester en vie n’est pas toujours la meilleure solution. »

Un petit garçon qui vit avec sa famille va tenter de fuguer, sans pourtant que personne ne le maltraite ; plutôt parce qu’il ne se sent pas en communion avec les siens et qu’ailleurs lui paraît préférable, mais peut-être cette fugue n’était-elle qu’un rêve, le germe d’un refus à venir. Ses parents ne se sont finalement aperçu de rien.

C’est aussi une constante dans ces nouvelles : les personnages ont une force intérieure qui les pousse vers eux-mêmes, une puissance tranquille qui les singularise complètement. Une élève refuse les bruits extérieurs, sa mère lui a littéralement cassé les oreilles avec ses radios et télévisions et elle se réfugie dans la bulle de sons que dispensent ses écouteurs jusqu’à perdre l’ouïe et communiquer d’autant mieux avec elle-même.

« J’ai accepté ma surdité comme une évidence. Elle s’est avérée encore plus efficace que les écouteurs pour m’isoler des bruits du monde qui m’entourait. Seuls quelques sons indéfinis, très bas, me parvenaient encore, des espèces de bruissements ou de pulsations infimes qui ne me dérangeaient pas. C’était une autre musique, plus brute et plus fondamentale que celle de mes disques. Elle venait de l’intérieur, c’était mon propre corps qui la sécrétait. »

Dans un établissement scolaire, une fille qui était adulée est subitement harcelée parce qu’on l’a vue embrasser sa copine et accepte stoïquement les insultes. Seule une élève, qui la désire en secret, lui vient en aide et nettoie son bureau des saletés qui y ont été écrites.

La conscience d’être autre, ne ne pas faire partie du groupe, de ne pas pouvoir faire masse est intense – même en compagnie d’un être cher – : les gens sont des foules dociles, industrieuses, toujours en mouvement.

« À la terrasse du café, les clients évoquaient avec un plaisir évident la destination qu’ils allaient très bientôt rejoindre, exactement comme les clients du restaurant où je travaillais : tel bord de mer ou telle montagne, telle forêt reculée. Le flot continu de leurs paroles était parsemé d’éclats de rire et de gestes de complicité. Cette vitalité affichée m’était pénible à voir. J’avais le sentiment que ces gens étaient des comédiens qui jouaient leurs propres rôles dans une pièce de théâtre. »

La vue est le sens privilégié pour entrer en contact avec le monde : peu de paroles mais une observation minutieuse, immobile, extrêmement précise des autres et des lieux. Sa propre personne est aussi un terrain d’observation, que ce soit son apparence physique ou bien ses souvenirs  : les personnages sont souvent distanciés d’eux-mêmes, comme capables de se regarder en toute objectivité, avec un minimum d’affect. Les personnages sont poreux et laissent remonter à la surface de leur conscience souvenirs et rêves, comme des moyens de communication à la fois denses et fragiles avec soi-même, impressions fugitives et fragmentaires pourtant sources de force et de résistance.


« Vous ouvrez les yeux, ou vous croyez ouvrir les yeux. »

Dans un passionnant entretien accordé à Johan Faerber pour Diacritik (7 janvier 2020) – en ce moment en accès libre à cause du confinement – , Guka Han explique pour quoi elle a choisi d’écrire en français et pas en coréen, justement parce que cette langue qu’elle a apprise tardivement est moins « encombrante » : « un territoire neutre « , explique-t-elle.

Un recueil magnifique, épuré, qui trouve une multitude de puissants échos en soi, ricochets ténus mais insistants.


Le jour où le désert est entré dans la ville de Guka Han Editions Verdier janvier 2020 117 pages

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