Neiges intérieures de Anne-Sophie Subilia

Anne-Sophie Subilia a étudié la littérature française et l’histoire à l’Université de Genève. Elle a consacré son mémoire de master à L’Obscurité du poète Philippe Jaccottet, travail récompensé par le Prix Hentsch de littérature. Alors là, moi qui aime infiniment la poésie de Jaccottet, je ne m’étonne pas d’aimer Neiges intérieures aussi fort.

Membre du collectif AJAR, elle donne des ateliers d’écriture itinérants, coordonne des projets éditoriaux, écrit pour des ouvrages collectifs, blogs, revues ou encore pour la radio. Elle est notamment l’auteure de Jours d’agrumes (l’Aire, 2013), récompensé par le Prix ADELF-AMOPA 2014, de Parti voir les bêtes (Zoé 2016, Arthaud poche, 2017) et de Neiges intérieures (Zoé 2020).


Confinement volontaire

C’est un voyage, une expédition. La narratrice s’est préparée à vivre sur ce bateau, dans le froid et l’exiguïté, la promiscuité, mais elle ne savait pas quel périple intérieur ce serait.

Les deux mouvements s’unissent dans ce roman : la découverte des paysages et de la nature, des vestiges d’une habitation ici et là va de pair avec le lent regard confiné qu’elle porte sur elle-même, un regard qui s’étonne, s’observe avec retenue, sans complaisance.


A la fois dedans et dehors, à la fois seule et avec les autres, cheminement à la fois intime et collectif

Avec la même surprise, avec la même crainte, avec la même joie aussi, parfois, qu’elle éprouve à observer la mer et les glaciers identiques et pourtant jamais semblables, elle se rend compte que son espace intérieur est immense, encore plus grand et imprévisible que l’espace extérieur qu’elle décrit et dessine aussi. Il n’y a pas de sentier balisé, elle doit le découvrir seule, comme lorsqu’elle va courir, elle doit s’y frayer un passage.


40 jours 40 nuits

Autant les conditions de vie sur l’Artemis sont difficiles, il faut se supporter et vivre ensemble, accepter les humeurs, les odeurs, les manies des uns et des autres sans avoir d’espace à soi, autant les paysages sont immenses et désolés, magnifiquement nus comme au premier jour.

Mais plus encore que le confinement avec les autres, c’est le confinement avec soi-même qui est l’aventure réelle de ce récit.

« Nuit. Ca tambourine légèrement dans la tête. C. a éteint sa lampe frontale.
J’écris encore trois lignes.

Z. et T. ne sont pas couchés.
On les entend chuchoter et étouffer un rire.
C. s’est mise en chien de fusil
Ses iris furètent dans la demi-obscurité pour mieux entendre.

Elle vient de dégager son oreille du sac de couchage et du bonnet.
Je pourrais lui demander si tout va bien et la rassurer.
Lui garantir qu’ils ont mieux à faire que comploter.
Je ne fais rien, sinon lever mon crayon pour qu’elle puisse écouter. »

Très architecturé, en petits passages portant chacun un titre, le texte est une confrontation avec soi-même qu’une confrontation aux autres qui sont toujours surprenants et mouvants. Les relations entre les six passagers se transforment sans cesse, rien n’est permanent, les rapports de force se déplacent au gré des situations et des humeurs, chacun est soudain différent, aux yeux de la narratrice. Elle-même, bien sûr, et c’est l’aspect le plus troublant et touchant de ce récit, ne se livre que de façon oblique, pas à pas, réticente et cependant tentée, apprivoisée par ce journal qu’elle tient comme on lève un bouclier.

Alors qu’elle est scrutée par les autres, involontairement ou pas, et qu’elle s’arrange pour leur donner le moins possible de prise sur elle en ne manifestant que peu d’émotions, en ne se racontant pas, verrouillée à double tour, elle s’ouvre petit à petit dans ce texte, livrant quelques éléments de son passé, sans jamais s’épancher, juste quelques bribes de souvenirs dont nous complétons sans mal les béances.

« Si je regarde au-dedans, comme mon cahier invite à le faire, je prends peur de moi-même »

Durant ce voyage d’étude, la magnificence des paysages porte au coeur : effrayants de beauté brute, saturés de solitude et de désolation, avec parfois, étonnamment, une petite maison, un abri, un refuge dans lequel on retrouve des traces de vie passée, vestiges d’une occupation humaine ancienne, traces dérisoires et presque choquantes au milieu de ce grand nulle part glacé – de la vaisselle, des objets, du mobilier, un cadre vide, un jouet d’enfant et quelques rebuts – ou bien des douilles laissées par les chasseurs, des détritus au caractère menaçant et tristes, témoins des anciennes stations de forage maintenant abandonnées. La vie humaine s’est éloignée, a rendu le désert à lui-même.

« Ressources

Cap sur un village-ville mentionné sur la carte.
En fait de lieu, nous trouvons des immeubles partiellement construits. Un début de route sur 500 mètres et le rouleau compresseur à l’arrêt près d’un tas de pierres concassées. De la tôle et des citernes en acier. Une conduite orange, prévue pour acheminer l’eau d’un lac, forme une ligne de vie de plusieurs kilomètres.
Le vent chasse les poussières qui s’incrustent dans la neige glacée. Ce paysage est épuisé.
T. escalade des pneus. Je n’aime pas sa façon de se tourner vers nous pour nous dire avec un sourire bête que le territoire a été pompé jusqu’à la moelle puis délaissé comme d’habitude.
Je n’aime pas son réalisme désengagé. »

A bord de l’Artemis, pas de déchets ou fort peu, chacun met la main à la pâte – au sens propre puisqu’il faut faire son propre pain -, pêche, va chercher du bois flotté pour le poêle. Une sorte de camping flottant en compagnie de phoques et d’oiseaux de mer. Les quatre architectes paysagistes, deux hommes, deux femmes jamais désignés que par des initiales, ont embarqué avec le capitaine (Z.) et son adjoint (T.) pour un voyage d’étude des paysages du cercle arctique, le grand Nord, Borée et sa splendeur.

« Givre

Matin. C. me touche l’épaule. Elle me fait comprendre qu’elle aimerait marcher en ma compagnie. Elle pointe une combe sans soleil. Nous passons du temps dans ce passage que la nuit et la terre ont rendu croustillant. Il y a des cristaux de givre sur les fleurs d’ellébores. Des champignons très noirs sucent la pierre. Et aussi ces bruits à peine cassants, le crépitement des mousses qui fait penser à un peu de foin. C. n’avance presque pas, elle prélève des spécimens qu’elle glisse dans son sac en toile. Elle commence par me parler de Z., qu’elle trouve brutal. Puis elle se détend et semble retrouver confiance en elle, je surprends d’ailleurs un sourire nouveau quand elle s’agenouille près du ruisseau gelé. Elle m’étonne en cassant la glace du rebord avec le poing et en portant à sa bouche cette brisure de miroir. J’aperçois ses dents jolies. Les veines sous la peau fine. Elle dit que la récréation lui fait du bien. Plus tard, elle parlera d’un jardin merveilleux qu’elle a connu et qui y ressemble.
Ce n’est pas C. qui m’irrite, mais son charme .
L’attrait de redevenir la plus forte des deux me saisit. J’enlève mes chaussures. C. me dit que c’est risqué.
Justement, en faisant ça je me distingue d’elle. Le froid met le feu à mes jambes. »

Chacun s’observe et fait un effort – mais n’y réussit pas toujours – pour ne pas déborder, ne pas se laisser aller, ne pas rompre la très fragile communauté à bord du bateau. Chacun doit cacher une partie de sa personnalité, la masquer aux autres – dans cet univers si petit et si transparent où il est impossible d’être seul – et faire en sorte d’être accepté, ni rejeté ni perdu. Équilibre si fragile et si ténu ! Chaque geste est scruté, chaque dépense d’énergie est comparée à celle des autres, chaque sacrifice de son intimité doit être égal à celui des autres et, bien sûr, la vie quotidienne révèle les petites mesquineries, les méchancetés conscientes ou non, les malveillances volontaires, les petites hypocrisies et lâchetés des passagers. La narratrice note dans son journal ces rancœurs et tensions, mais aussi les moments de solidarité inattendus, d’amitié soudain offerte, aussi rapidement retirée peut-être, l’instant d’après.

Et puis elle note ce qu’on découvre sur les autres quand ils ne se savent pas regardés, ce petit moment de grâce quelquefois un peu coupable – regarder les jambes nues d’un coéquipier qui fait sa toilette par exemple – et qui permet de caresser la vérité de l’autre, éphémère joie de la rencontre humaine pleine et totale : le visage pendant le sommeil, les livres annotés et les affiches dans la petite planque secrète du capitaine, les gestes inconscients que l’extrême fatigue délivre…


Surprendre et être surprise

Au centre de toute cette architecture mouvante, sans aucun point fixe si ce n’est la satisfaction des besoins essentiels, la peur d’être abandonnée qui la rend si réticente à se lier aux autres, si froide et distante, dont on finit par comprendre l’origine, et dont la narratrice, au bout de ces 40 jours quasi bibliques, finit par se débarrasser comme on mue, comme on laisse derrière soi tout ce dont on n’aura plus jamais besoin.

«  Quand ma pensée se fige, je me mets sur le ventre et je glisse mes mains sous ma poitrine. Je récite un mantra Diana, Martha, Vania… J’ai remarqué que ça faisait venir la chaleur.
C’est rare le pouvoir d’un prénom. »

Un livre magnifique, précieux, dont les images se contemplent longuement, s’associent aux sensations et aux émotions contenues, toujours au bord de l’avènement. La joie, au bout, d’être arrivée à bon port intérieur.


Neiges intérieures de Anne-Sophie Subilia Editions Zoé 160 pages janvier 2020

Une réflexion au sujet de « Neiges intérieures de Anne-Sophie Subilia »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s