Riposte de David Albertyn

David Albertyn écrit depuis l’âge de six ans, et son autre grande passion est le sport. Il a été sensibilisé, dès tout petit, à la lutte l’injustice à travers le combat que mena son père en Afrique du Sud contre le régime de l’Apartheid. Riposte est son premier roman.

24 heures, ou presque, et plus rien ne sera comme avant.

«  – C’est le destin! Le destin, répète-t-il d’une voix plus douce. Nous trois réunis un jour comme aujourd’hui . C’est un signe. Il va se passer un truc énorme. »

Les retrouvailles des trois amis d’enfance ne va pas du tout se passer comme prévu. Enfin quatre amis, en comptant la fille.

Chacun des trois garçons avait le coeur un peu mordu par Naomi, la basketteuse, et c’est Keenan qu’elle a fini par épouser, l’ex-flic, fils de flic, qui vient de déchoir à ses propres yeux pour avoir tué un jeune Noir désarmé au cours d’un banal contrôle qui a tourné vraiment très très mal. Il a été acquitté – on connaît la chanson n’est-ce pas, ça ne surprend personne – mais il a démissionné de ses fonctions et la honte qu’il ressent n’a d’égal que le mépris dans lequel le tiennent désormais ceux qui l’appréciaient. Même Naomi. Oui, même elle. Ce n’est plus pareil, lui avoue-t-elle, elle n’éprouve plus pour lui le respect qu’elle ressentait avant.

« – Ce pays s’est ramolli. Dire qu’on t’a mis en examen pour ça. La racaille devrait le savoir depuis le temps : tu t’enfuis, tu te prends un pruneau dans le cul. C’est la sélection naturelle. On élimine les abrutis. Il n’y a que comme ça qu’on arrive à quelque chose. »

La colère gronde à Las Vegas, Black Lives Matter scande-t-on toujours et encore lors d’une manifestation monstre en réponse à son acquittement. Tout ça par sa faute. Même s’il tente d’expliquer son geste par la pression qu’on met aux policiers qui doivent avant tout faire en sorte que Las Vegas continue à incarner le rêve blanc et doré des consommateurs en goguette. Qu’est-ce que la vie d’un ado noir quand il s’agit du Strip et de ses casinos ?

« – On nous dit que le Strip est l’artère vitale se cette ville, dit-il enfin. Que ce sont les touristes et les hommes d’affaires qui font vivre Vegas. L’objectif numéro 1 est donc de faire en sorte que le sang circule. Certains individus doivent être tenus à l’écart pour que l’argent continue de couler à flots. On nous demande implicitement, et parfois explicitement, de nous débrouiller pour qu’ils restent à leur place.

– Qui ça, ils ?
– Je dois vraiment le dire ? Tu sais qui.
– Dis-le. Qui ça, ils ?
– Eux. Les Noirs, les basanés, les pauvres ? Nous sommes là pour qu’ils n’oublient jamais qui commande. Qui décide. Pour qu’ils aient peur de remettre en cause l’ordre établi. Et surtout qu’ils sachent qu’ils ne sont pas les bienvenus. Comme ça, quels que soient les problèmes dans les autres quartiers, les touristes du monde entier peuvent venir s’amuser sur le Strip sans jamais se sentir en danger. On ne rend pas Vegas plus sûre. On la cloisonne. »

Naomi l’aime encore, mais elle se souvient d’avoir avant tout aimé Tyron, leur copain dont les parents, activistes noirs, ont été assassinés et qui est venu vivre chez Keenan un temps. Il revient juste de 11 ans dans les Marines, où il a tué et massacré en Irak et ailleurs au service de la bannière étoilée sans éprouver autre chose qu’une exaltation incroyable, le goût de l’action violente, de l’odeur de brûlé, de l’excitation devant le danger de mort. Il revient, incroyablement seul, sans autre but que chercher à reprendre une vie à peu près normale, banale même ne serait pas si mal, avec Naomi, pourquoi pas, comme si 11 ans n’était qu’une parenthèse qu’il pouvait maintenant refermer. Mais Naomi est mariée, même si elle semble ne plus l’être beaucoup ni pour très longtemps, et Keenan reste son copain, son presque frère puisqu’ils ont vécu sous le même toit quelques temps.


« Quel que soit le combat, je suis prêt. »

Reste Antoine Deco. Lui aussi était un copain. Et lui aussi est devenu orphelin quand son père a été tué. Il n’a pas été recueilli par les parents de son ami, lui. Le père de Keenan n’en a pas voulu. Pourquoi ? Parce que son père était trop à gauche ? Parce qu’il militait pour un pays plus égalitaire et moins raciste ? Antoine s’est retrouvé absolument seul, affamé, sa seule nourriture étant la haine pure envers les injustices qu’il a subies. La boxe, voilà son sport. Parce que c’est tactique et violent, parce qu’il n’y a pas de demi-mesures, tu gagnes ou tu perds, pas d’égalité, jamais.

Il est allé en prison, s’y est forgé un mental et un corps d’acier, et depuis sa libération, il y a trois ans, il n’a connu aucune défaite.


« Invisible, sous-estimé, ignoré : la souffrance qu’il éprouvait enfant est devenue son arme secrète. »

Ce soir, il va livrer le combat de sa vie contre un grand champion, Kolya Konytsin, le super favori aux 17 victoires par K-O.

Ce soir, il devra mobiliser toute sa haine et toute sa lucidité pour vaincre de manière éclatante. Et faire enfin justice.

« Il pose soudain la main sur l’épaule de Tyron, qui tressaille, s’attendant presque à recevoir un coup.
– Je peux compter sur toi, hein ? Si ça tourne mal, je peux compter sur toi ?

– Qu’est-ce que tu racontes ? Sur le ring, tu veux dire ?
– Je n’ai pas besoin d’aide sur le ring. S’il y a autre chose qui tourne mal, tu…
– Mais quoi ?
– Peu importe. S’il se passe quoi que ce soit, tu ne me laisseras pas tomber, d’accord ? Qu’on ait vraiment été frangins ou pas, tes parents m’aimaient. Souviens-toi de ça. Tes parents m’aimaient et je les aimais. Ce soir, je compte sur toi ? OK ?
– Oui, bien sûr.
Les yeux d’Antoine fouillent les siens, puis il hoche la tête, satisfait. »

Quatre copains auraient pu se retrouver mais les événements tragiques, violents et déstabilisants vécus par chacun font obstacle, et personne ne réussit même à retrouver qui il était avant, sauf Antoine, qui est resté absolument concentré sur son désir de vengeance.


« – C’est ma vie. Depuis qu’on se connaît, c’est toute ma vie. Le reste, c’était une façade. »

Dans ce roman touffu, on trouve les incontournables de l’Amérique : le racisme, les violences policières, les injustices sociales, la haine et la vengeance, mais aussi, en arrière-fond, la corruption des édiles, l’argent qui pue et Las Vegas, la grande lessiveuse à paillettes.

Mais c’est aussi un portrait nuancé de quatre trentenaires qui avancent à tâtons dans leur vie, incertains de leurs sentiments et de leurs désirs, se rendant vaguement compte qu’ils accumulent les erreurs mais sans bien savoir comment faire mieux, comment être quelqu’un qu’ils aimeraient bien.


Riposte de David Albertyn éditions Harper Collins France Collection noir traduit de l’anglais (Canada) par Karine Lalechère. 288 pages Mars 2020

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