La Vie de famille de Patrick Roegiers

Patrick Roegiers est un écrivain, metteur en scène, comédien, directeur de théâtre, réalisateur, critique d’art…
Son œuvre est polymorphe et immense, elle comprend des romans, des travaux sur la photographie, des romans, une « autobiographie » de la Belgique dont il est originaire, des pièces de théâtre…


« Les pires étrangers que j’ai connus sont mes parents. »

La vie de famille se termine abruptement, le jour des vingt ans de Patrick, le 22 septembre 1967, lorsque ses parents appellent la police pour le faire déguerpir de chez eux. Une surprise, un drôle de cadeau d’anniversaire, un genre de happening horrible car, en réalité, son « seul délit est d’être le fils » de ses parents.

Une scène incroyablement dure, absolument dingue, écrite avec rage, qui donne toute la mesure de ce couple qu’on a envie, comme leur fils, de pousser dans les escaliers, nous aussi. Heureusement, il réussit à cracher à la figure de son père. C’est bien le moins. Tant de lâcheté, de méchanceté gratuite, de cruauté – et le recours aux flics rend leur décision encore plus ignominieuse – est bien bien au-delà du pardon.


« Cela ne s’oublie pas. Ni ne se pardonne. Ce qui est vrai ne peut être changé. On ne réécrit pas sa vie. Les rancœurs ne sont jamais effacées. »

Ces deux personnes, dans leurs vêtements respectables, dans leur appartement bourgeois, ne lui adressent même pas la parole et sa mère jette seulement aux policiers :
«  – Foutez-le dehors. Il se débrouillera tout seul. »
Noirceur absolue de cette femme. Honneur du père, qui ne dit rien, aux abonnés absents.
Patrick s’en va, loin de tout ce qui a constitué sa vie jusqu’alors, théâtre et amis, et va se construire ailleurs puis fonder une famille, lui aussi, mais chaleureuse et unie, celle-là.

Il ne reverra que peu sa mère, un peu plus son père, presque jamais ses frères et sa sœur. Sans fleurs ni couronne, le 22 septembre enterre la vie de famille une bonne fois pour toutes, peut-être libre, dès lors, s’il est sans espoir, d’être aussi sans remords.


« Mes frères et sœurs ne me manquent pas. J’ai passé mon enfance à leur côté et je ne sais rien d’eux. Je ne sais même pas où ils habitent. Nous sommes quittes.

Nous sommes des étrangers les uns pour les autres. On ne se donne pas de nouvelles. Nous n’aimons pas nous voir et nous ne nous voyons pas. On s’est perdus de vue et si d’aventure on se croisait dans la rue on ne se reconnaîtrait pas. L’un de nous serait mort, ce qui arrivera un jour, nous ne le saurions même pas. »

Patrick, après cette entrée fracassante, fait le portrait de ses parents : « Mon père est un con. ». C’est cruel et drôle, mais c’est surtout une mise à mort des parents. Rien, en eux, ne nous permet d’éprouver la moindre empathie. Jusque dans les moindres détails, ils seront disséqués, observés jusqu’au dégoût, comme un entomologiste que son objet d’étude répugnerait totalement.

« J’ai des souvenirs, mais ils ne sont pas bons. »

Le père, qui a pour couleurs favorites les diverses nuances de marron, teinte que Patrick déteste, pour sa part, est un être veule, soumis, sans ambition, sans intérêt. Patrick ne lui trouve aucune qualité, il fait tout sans emballement, sans passion, sans être vraiment là, dirait-on. Son divertissement : découper, coller et classer des articles de journaux. Au fur et à mesure de sa vieillesse et de la progression de sa maladie, les journaux nécessaires à ce passe-temps morose seront remplacés par les publicités reçues dans les boîtes aux lettres, lui ôtant le peu d’intérêt qu’il pouvait avoir mais rendant les décisions relatives au classement plus difficiles… Une espèce d’absurdité inutile poussée à son summum. Un secret : les abricots secs dans un des tiroirs de son bureau.

Il n’aura été ni tendre ni gentil avec ses enfants, se contentant d’un peu de sport, de vacances, de retransmissions sportives partagées avec eux.


« Pourquoi a-t-elle épousé un type aussi terne ? Il a choisi de lui obéir et se résout à n’être que son ombre docile. Il la suit comme un toutou inoffensif et remue la queue à sa demande. La vie n’est qu’un chien qui mord. Mon père s’est laissé châtrer toute son existence. »

Pourtant, on le voit plutôt fier et heureux sur la photo de son mariage. Pas de difficultés familiales comme celles vécues par sa femme, une enfance heureuse et sans problèmes.
Un homme terne, sans rien pour plaire, dont la vie de couple n’ avait pas l’ombre d’une chance cependant, étant donné la femme qu’il a épousée.

Une araignée, c’est ainsi que Patrick la décrit. Jamais heureuse, jamais satisfaite, méchante jusqu’à l’ivresse, incapable d’aimer qui que ce soit fût-ce ses enfants. Elle détruit tout ce qu’elle approche, elle sait saccager, réduire à néant, ravager totalement. Voilà son seul talent.

Certes, son enfance n’a pas été heureuse, sa mère était folle et elle n’a pas été élevée par ses parents. Son père, diplomate, n’a pas cherché à s’occuper d’elle. On peut comprendre qu’elle n’ait pas appris à aimer, n’ayant pas été aimée elle-même.


« L’enfance détermine toute l’existence. Celle de ma mère est un « cauchemar effroyable », une caverne d’horreur, si lugubre qu’elle n’ose pas regarder à l’intérieur. »

Elle semble s’acharner plus particulièrement sur Patrick – elle lui dira d’ailleurs au téléphone, bien plus tard, dans un accès de colère comme elle en a souvent, qu’elle le hait et ne l’a jamais aimé – et prend plaisir à lui faire mal quand elle s’occupe de lui, quand elle le soigne par exemple, comme dans ce souvenir qui revient souvent, d’un abcès purulent percé avec une aiguille à tricoter. Comme une annonciation du crachat ultérieur, mais pas volontaire celui-ci, elle reçoit une giclée de pus dans l’œil…


« Ma mère et moi ne sommes pas nés pour nous comprendre. Il y a quelque chose de moi qu’elle déteste en elle. »

Jalouse de tout, envieuse, immensément insatisfaite, elle ne peut accepter la vie qu’elle mène et finira par se trouver un travail comme assistante dentaire, ce qui lui permet de faire, sous couvert de traitement à la nécessité indiscutable, subir à Patrick une véritable torture.
Plus tard, au bout de ans de vie commune, une fois les enfants tous partis, les parents, qui ont, au fil des ans, emménagé dans des logements de plus en plus petits et dans des rues aux noms évocateurs – rue de la Bienséance, avenue du Repos et rue du Départ pour finir par la rue du Désastre – se déchirent, s’injurient, se disputent sans cesse et au sujet de tout, incapables de se supporter plus longtemps. L’un vit retranché dans son bureau, l’autre dans la cuisine, ils font chambre à part, chacun regardant sa télévision, s’évitant au maximum, ne partageant même plus les repas.

A ce stade, les enfants sont tous venus tenter une réconciliation, une médiation, mais ils se tous fait rembarrer sans ménagement et sont partis, certains sans retour.
Repliés sur leur haine et leur guerre, les parents se coupent de tous, des voisins, des amis et de leurs enfants, pour finir.

Et puis, finalement, c’est le père qui se fait lui aussi éjecter, hâtant ainsi son trépas. Elle ne viendra même pas à son enterrement .


« Mère indigne, épouse scélérate, douairière coupable, souveraine meurtrière, qui n’ose pas se montrer. »

Le père va donc s’installer dans un studio, à moins d’un kilomètre de l’appartement où vit encore sa femme, faisant bien attention à ne pas croiser son chemin. Il a sauvé ses disques de jazz, qu’il entretient avec un soin maniaque comme il fait avec tout d’ailleurs, et des photos, un ensemble intime qui mêle toutes les époques et tous les visages de la famille au grand complet, qu’il a remisées sous l’évier et que Patrick découvrira quand il lui reviendra de vider le studio, une fois son père mort.

C’est une fin de vie triste, adoucie cependant par la maladie, en quelque sorte, qui rend tout confus et émousse les contours trop vifs de la réalité. Il a sans doute aimé sa femme, mais n’a pas pu la rendre heureuse et la vie s’est écoulée sans bonheur ni malheur particulier, jusqu’à la rupture et son exil forcé. Dans un geste fou, dont il ne s’est même pas rendu vraiment compte, il a jeté à la poubelle son dentier, ses papiers, ses lunettes et sa montre, se dépouillant de tout ce qu’il a été.

Quant à sa mère, elle ne semble pas trop mal se faire à sa nouvelle vie, elle va même rencontrer un autre homme. Toujours méchante, toujours injuste, toujours cruelle, certes, mais, lors de son seul séjour chez Patrick, au contact du bonheur qui se dégage de la vie de famille, elle est presque vaincue, ses pouvoirs annihilés par l’amour qui règne là. Petite victoire.

Autant, aux obsèques de son père, une petite foule s’est déplacée, autant, pour celles de sa mère, ils ne seront que cinq.


«  Je ne ressens aucune tristesse, n’éprouve pas de chagrin lorsqu’elle disparaît enfin de ma vue, de ma vie, mais pas de ma mémoire. »

Le texte sec, sans concession, fait pleuvoir dru les souvenirs atroces, les perfidies, les souffrances. Il est entrecoupé de quelques lignes empruntées à des chansons formant un contrepoint léger et facétieux, pudique, somme toute. Ce roman est à la fois heureux, car les multiples souvenirs autres que ceux liés aux parents remplissent l’esprit et le coeur de Patrick et sont riches, brillants, vifs et magnifiques – comme ce concert privé de Léo Ferré sans micro ni piano, rien que la voix, rien que les mots – et terriblement poignant.

« D’ordinaire, les souvenirs de famille enjolivent, éliminent et mettent de l’ordre. Ce n’est pas mon cas. Ma mémoire n’oublie pas. »


La Vie de famille de Patrick Roegiers Grasset janvier 2020 180 pages

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